Abdoullah est encore très malade et très faible ; je ne puis m’imaginer comment il pourra partir le lendemain ; j’espère qu’il sera un peu rétabli par la perspective de revoir bientôt des Européens. Kaddour s’est remis de nouveau ; je me sens moi-même assez bien, et nous attendons tous avidement la prochaine journée qui doit nous rapprocher du but. Il est vrai que nous avons encore devant nous l’une des plus fâcheuses parties de notre itinéraire : le voyage dans le pays de Kaarta, où les deux frères d’Ahmadou et leur bande de Fouta dominent avec une puissance illimitée et un grand arbitraire. Je basais avant tout mon espoir de pouvoir avancer rapidement sur la circonstance qu’en dehors de mon fusil je n’avais réellement plus rien qu’on pût me prendre, et je comptais que les maîtres du pays se débarrasseraient bientôt de nous, plutôt que de se voir forcés de nous nourrir. On n’oserait certainement rien de sérieux à notre détriment, car les Français du Sénégal devaient être depuis longtemps informés de l’arrivée d’un Européen : par leur intercession je sortirais rapidement des mains des Fouta, si ces derniers en venaient réellement à vouloir me retenir.

Les deux grandes villes de Goumbou et de Bakouinit appartiennent au Baghena, qui n’existe plus aujourd’hui comme État indépendant. Il formait une partie du grand royaume de Ghanata, habité par les Assouanik (Souananki, Sébé ou Ouakoré) et qui fut fondé dès la fin du IIIe siècle de notre ère. On prétend qu’au temps de sa splendeur il s’étendait du haut Niger, au sud de Timbouctou, jusqu’à l’océan Atlantique. A ce que suppose Barth, sa population appartenait à la race foulbé, et elle était identique au peuple nommé Leucoæthiopes par Ptolémée.

Ces Ouakoré furent plus tard soumis par des Mandingo ou Djouli leurs congénères, qui fondèrent sur les ruines du royaume de Ghanata un nouvel empire, plus tard très puissant, celui du Mellé. Mellé (libre, noble) était le nom que se donnaient les vainqueurs en face de la population subjuguée des Assouanik.

Après que le royaume du Mellé eut été plus tard anéanti par celui du Sonrhay, ce qui entraîna la mort du prince foulbé Dambadoumbi (en l’an 1500), les ruines de cet empire furent enfin détruites par les Marocains venus du nord, tandis que les Bambara les envahissaient au sud. Une longue guerre eut alors lieu pour la possession de ces pays. D’un côté combattaient les Bambara qui avaient déjà pris le Ségou avec l’alliance de quelques peuplades foulbé ; l’autre parti se composait des Marocains amenés au Soudan par Mouley Ismaïl, les Rami (Rouma ou Erma), alliés à la grande tribu arabe des Oulad el-Alouch et à une fraction de la population d’origine ouakoré ou assouanik.

A la suite de cette guerre, l’empire du Mellé fut partagé : les Bambara prirent la partie méridionale, tandis que les pays du nord-est et le Baghena revenaient aux Oulad Mebarek et aux Oulad Masouk. Mouley Ismaïl, le sultan du Maroc, remit la souveraineté du pays de Baghena à Hennoun, neveu de Mebarek, et ses successeurs ont conservé jusqu’ici une certaine autorité.

Mais les Foulbé commencèrent aussi très vite à y jouer un grand rôle ; leur influence s’accrut rapidement dans le Baghena et ils cherchèrent à en chasser les Arabes. Lorsqu’en 1820 une autre fraction des Foulbé commença une guerre de conquêtes sous le chef fanatique Lebbo et fonda le royaume de Hamd-Allahi sur le Niger, les Foulbé du Baghena furent inquiets pour leur domination et s’unirent aux Marocains. Leur résistance contre les bandes de Lebbo ne fut pas tout à fait heureuse, car il parvint à s’établir dans quelques parties du Baghena.

Depuis cette époque les différents chefs se sont disputé ce beau et fertile pays sans qu’aucun soit parvenu à y dominer entièrement. Même aujourd’hui on ne peut citer un émir ou un cheikh qui règne dans toute la contrée. En certains endroits ce sont encore les descendants de la dynastie marocaine, principalement dans la partie nord, qui jouissent de la plus grande influence ; dans d’autres, et surtout vers le sud, les Foulbé et les Bambara se disputent l’autorité ; depuis Hadj Omar, les Fouta y sont encore intervenus tout récemment et ils possèdent le Kaarta dans le voisinage ; quelques-uns de leurs villages ont déjà été fondés auprès de Bakouinit, et la paisible population de la ville est terrorisée par eux.

Tandis que des conquérants étrangers cherchaient à s’étendre dans le Baghena, les vrais possesseurs du pays, les Assouanik, n’intervenaient pas violemment, mais savaient se plier en marchands habiles à ce que commandaient les circonstances. Il est difficile d’admettre qu’ils soient aujourd’hui en état de se réunir de nouveau, malgré leur dispersion actuelle, et de rendre indépendant leur pays natal de Baghena (présentement nommé Bakounou par les Assouanik et les Arabes). Il est vrai que le danger du côté des Fouta est le moins grand, car la souveraineté d’Ahmadou, de Ségou, ne pourra durer longtemps, et les Bambara se choisiront un chef parmi eux ou se soumettront à un Foulbé. Une autre supposition est la plus vraisemblable : les Français prendront tout le pays jusqu’au Niger. Les Foulbé sont trop puissants pour permettre une réunion des Assouanik ; en outre il n’est pas interdit de croire que, si les Français s’établissent sérieusement à Ségou, le Kaarta et le Baghena ne pourront plus se dérober à l’influence européenne.

Foulani (Foulbé, Peul).