Le Baghena ne forme, à proprement parler, qu’une partie de la région nommée el-Hodh, qui, limitée au nord par le Sahara, est déjà dans sa moitié méridionale plus favorisée par la nature et forme un pays fertile, propre au labour et au pâturage. Il n’est donc pas étonnant que des combats aient eu lieu de tout temps pour sa possession, ce qui ne l’a pas empêché de se trouver toujours dans un état relativement très prospère ; les adroits Assouanik ont su s’allier à temps aux différents partis dominants, que ce fussent les Arabes, les Foulbé ou les Bambara, de sorte que leur pays n’a pas subi les dévastations qui sont ailleurs les suites des querelles et des dissensions intérieures.
J’ai souvent mentionné déjà les Foulbé ou Foulani. Il est en effet impossible de voyager dans le Soudan sans se trouver en contact avec ce peuple. Son extension est extraordinaire. De Ouadaï dans l’est jusqu’à Saint-Louis sur l’Atlantique, on le retrouve partout, groupé en masses et formant une classe dominante, ou en communautés isolées, mais jouissant encore d’une grande influence. Tel est ce peuple sur l’origine encore incertaine duquel on a tant écrit. Timbouctou, le Niger et le lac Tchad forment à peu près la limite nord de sa région d’extension, et vers le sud il s’étend jusqu’au pays des sources du Niger et à l’Adamaoua. Il est donc réparti sur une zone compacte, de largeur variable, mais comprise en moyenne entre le 8e et le 19e degré de latitude et à peu près sur 35° de longitude. G.-A. Krause, qui s’est récemment occupé tout particulièrement de la langue et de l’histoire des Foulbé et a publié en 1883 dans l’Ausland quelques remarques très intéressantes sur ce sujet, dit à propos de l’extension de ce peuple : « C’est dans la Sénégambie et les pays au sud, où ils atteignent les côtes de l’océan Atlantique, qu’ils se sont le plus avancés vers l’ouest. Au Fouta-Djallon ils forment la partie principale de la population. Plus à l’est ils possèdent sur les deux rives du Niger supérieur, au sud-ouest de Timbouctou, le royaume de Massina, et depuis près de vingt années ils se sont emparés de l’empire Bamana (Bambara) de Ségou. Les pays entre le Massina et le cours moyen du Niger nourrissent également une population foulbé. A l’est et en partie à l’ouest de ce fleuve, les deux puissants royaumes de Gando et de Sokoto sont gouvernés par des Foulbé. D’autres se sont également fixés dans le Bornou, le Baguirmi et l’Ouadaï, mais ils n’ont pu encore y acquérir une influence politique et religieuse prépondérante. C’est au contraire dans l’Adamoua (Foumbina), des deux côtés du fleuve Binoué, qu’ils se sont avancés le plus loin vers le sud ; d’année en année ils étendent les limites de leur royaume, qui dépend du Sokoto, en poursuivant une guerre impitoyable et ininterrompue contre les Nègres païens de ces régions. Si des embarras sérieux ne viennent les arrêter, leurs expéditions victorieuses les conduiront, dans peu d’années, aussi bien au cours moyen du Congo qu’au golfe de Guinée. »
La zone d’extension des Foulbé comprend donc un espace qui équivaut presque à la quatrième partie de l’Europe, tandis que leur nombre ne peut être calculé, même approximativement.
Leur nom varie extrêmement ; les Européens, comme les peuples africains, leur en ont donné qui diffèrent de celui que les Foulbé emploient eux-mêmes. Ils se nomment Foul-bé, comme les appellent unanimement les voyageurs qui ont été en contact avec eux. La racine foul signifie « brun clair, rouge, orange » et se rapporte à leur couleur par rapport à celle des Nègres. Foul-bé est le pluriel, Poul-o le singulier. Krause donne une liste intéressante des noms attribués aux Foulbé par différents peuples : les Arabes les nomment Foulan, Felata (pluriel), Foulani, Felati, Foulania, Felatia ; chez les Touareg ils se nomment Ifellan, Afoullan, Ifoulan, Foulan, Ifilanen et Afilan. Chez les Haoussa nous trouvons les noms de Fillani, Foullani et Bafillantchi. Chez les Mousouk ou Mousgou (au sud du Bornou) ils se nomment Maplata et Maplatakaï ; chez les Kanouri du Bornou, Felata ; Foula chez les Mandinka ; Agaï chez les Djouma (Yorouba) ; Tchilmigo chez les Mossi ; Kamboumana chez les Qourecha ; Folani ou Foulga chez les Gourma ; Bale chez les Bafout ; Fato (c’est-à-dire « homme blanc ») chez les Ham ; Abate chez les Djoukou, et Goï chez les Noupé ; en Europe on entend fréquemment les noms de Foulbé, Pouls, Peuls, Fellata, Foulan, Fouta, etc. ; Krause est d’avis que les différents peuples européens peuvent former ces mots correctement, en se servant de la racine foul ou poul ; ainsi : en allemand et en italien, Ful ; en français, Foul ; en anglais, Fool ; en hollandais, Foel, etc. ; de sorte qu’en Allemagne le vrai nom de ce peuple devrait s’écrire Fulen.
Nous devons à Henri Barth les premiers et les plus exacts renseignements sur ce peuple, comme sur le Soudan en général. Il fait déjà remarquer la grande dissemblance qui existe entre le Foulan pur et le Nègre, différence qui s’étend à la couleur, à la conformation du visage et du crâne, aux cheveux, à la taille, à l’intelligence, et qui saute aux yeux. Les Foulbé purs ont une peau claire et un visage parfaitement semblable à celui des Ariens, un nez bien formé et légèrement recourbé, un front droit, des yeux vifs, des membres élégants et élancés, de longs cheveux noirs, une maigre figure ovale (on voit rarement un Foulan obèse, tandis qu’il y a beaucoup de Nègres de ce genre). J’ai eu souvent l’occasion de voir des Foulbé purs, et j’étais étonné de les trouver si rapprochés des Européens au milieu d’une hideuse population noire. Leur attitude tranquille et distinguée, leur langue aux intonations douces, imposent tout à fait ; seulement les yeux de la plupart indiquent un sombre fanatisme et une intolérance religieuse qui peut dégénérer en haine irréconciliable contre les Infidèles. Barth a jadis beaucoup souffert à Timbouctou des persécutions de ces stricts Mahométans, tandis que, heureusement, de mon temps l’influence des peu orthodoxes Touareg me protégeait contre ce danger.
Krause fait remarquer avec raison que l’on doit séparer les Foulani purs, ou rouges, des métis ou Foul noirs. Grâce à leur goût pour les voyages et les conquêtes, des mélanges entre eux et les indigènes sont inévitables. Ainsi l’on peut compter la population fouta de la Sénégambie parmi les Foulbé, et d’après cela Hadj Omar serait un Poulo ; mais il y a une distance d’un monde entre les Nègres fouta du Kaarta et les beaux habitants du Moassina. Les Foulani purs, ou rouges, ne sont pas en général très nombreux : il n’y a pas de pays ou d’État qui en soit uniquement habité, mais on les trouve toujours au milieu de la population noire et arabe.
Tout voyageur sera frappé de la haute intelligence des Foulani en comparaison des Noirs. Ils ont embrassé l’Islam de très bonne heure, et font partie de ses plus fervents sectateurs. Le Coran est étudié avec zèle chez eux, et dans chaque petite communauté se trouvent des écoles, de sorte que tout Poulo pur sait lire et écrire ; ils apprennent de préférence l’arabe, quoiqu’il y ait aussi des grammaires foulaniques, avec des lettres arabes à peine modifiées. Ils vénèrent également dans un de leurs chefs, le Poulo du Haoussa Otman-dan-Fodio, un de leurs plus grands poètes ; et son fils Bello était non seulement un guerrier fameux, mais aussi l’auteur de nombreux ouvrages historiques, géographiques ou religieux. Le fils de ce dernier, Saïdou-dan-Bello, fut le premier à écrire une grammaire foulanique, sous le nom de Nahan Foulfouldé, pour rendre son peuple entièrement indépendant de l’arabe. Ce n’est que dans les royaumes du Sokoto et du Gando que le dialecte écrit foulanique est en usage ; dans le Moassina et plus loin à l’ouest, où ne se trouvent pas en général de Foulbé purs, mais des métis, l’arabe est exclusivement employé comme langue écrite. Aujourd’hui encore, le centre de gravité de la vie intellectuelle des Foulbé se trouve sans doute à Sokoto.
Outre cette intelligence scientifique, il y a également lieu de signaler chez les Foulbé une activité extraordinaire, de l’estime pour le travail en général, de même que de la probité, en rapport avec un profond sens religieux. J’ai déjà parlé de la beauté des localités habitées par eux, du bien-être qui y règne partout à la suite d’une pratique soigneuse de la culture et de l’élevage du bétail. Ces qualités se retrouvent même chez les métis, les Foulbé noirs, qui sont bien loin d’avoir la nonchalance et l’entêtement du Nègre stupide. Dans ces peuplades métisses, l’élément foulanique domine complètement le nègre.
Il y a longtemps qu’on a commencé de traiter la question de l’origine des Foulbé, et les hypothèses les plus hardies ont été émises à ce sujet. Pour ce qui concerne la situation ethnographique de ce peuple, Friedrich Müller pourrait avoir trouvé juste, en réunissant les Nouba[14] et les Foulani dans un groupe particulier, qu’il nomme Nouba et qu’il partage en moitiés occidentale et orientale. Il dit : « Sous l’expression de Nouba, ou plus exactement de race nouba-foulah nous comprenons un groupe de peuples qui habitent dans le nord de l’Afrique, partie au milieu des Nègres, partie à la lisière de leur pays, et qui se distinguent d’eux autant par leur complexion physique que par certaines particularités ethnologiques. Les Foulah à l’ouest, et les Nouba à l’est, peuvent passer pour leurs représentants principaux. Ces peuples ne sont ni des Nègres ni des Hamites méditerranéens, mais une race intermédiaire. Comme les Cafres, ils forment également la transition de la race noire à la race méditerranéenne et spécialement, dans ce dernier cas, au type hamitique. La différence entre eux et les Cafres consiste pourtant en ce que ceux-ci sont plus près des Nègres que des Méditerranéens : aussi bien sous le rapport physique que comme état moral, les peuples nouba-fouta se rapprochent plus des derniers que des véritables Nègres. »
G.-A. Krause a tenté de s’informer de l’origine des Foulani auprès de quelques-uns d’entre eux, mais il n’a entendu que des contes, dont le noyau historique est encore à dégager de sa poétique enveloppe.