Les Foulbé même cherchent à prouver qu’ils sont d’origine arabe. D’après eux une armée de cette nation aurait pénétré, dans le cours du VIIe siècle, jusqu’au Sénégal et chez le peuple des Torodo. Un des généraux de cette armée fut laissé dans ce pays, et il épousa la fille du roi ; ses enfants auraient été les ancêtres des Foulbé. Mais ce conte est répété sous la même forme dans différents pays, de sorte que la fantaisie y apparaît ouvertement. Krause dit avec raison, à ce propos : « Tous les Mahométans considèrent les peuples arabes comme des élus d’Allah, au point de vue religieux ; car il choisit un Arabe, Mahomet, comme son plus grand et son dernier prophète. Mais, pour prendre leur part de cet honneur, les Musulmans autres que les Arabes aiment à établir avec eux des rapports fabuleux quelconques. Ainsi les Foul rapporteraient volontiers leur origine à ce peuple. » D’après d’autres légendes les Foulbé descendraient même d’Arabes marocains, tandis que l’on crut longtemps en Europe, et qu’on y croit encore en partie, à leur origine malaise, c’est-à-dire à une migration venue de l’Extrême-Orient de l’Asie. Il faut remarquer à ce propos que la population hova de Madagascar est en relations étroites avec les Battak malais de Sumatra. Cependant il ne paraît pas nécessaire d’accepter pour les Foulbé une parenté si éloignée et d’invoquer une grande migration de l’Asie orientale, qui deviendrait indispensable pour l’expliquer : leur origine doit sans doute être cherchée dans l’Afrique même. Krause, qui s’est occupé d’une comparaison très approfondie de leur langue et des dialectes hamito-sémitiques, arrive à cette conclusion : « La langue foulique, dans sa première forme, de même que les dialectes hamito-sémitiques, et le peuple foulbé, aussi bien que les Hamito-Sémites, sont d’une seule et même origine ». Il désigne donc les Foulbé comme étant des anciens ou Proto-Hamites.

Tous les Hamites, Berbères et Touareg vivant dans l’ouest de l’Afrique sont — cela est démontré — venus de l’est. Les Touareg trouvèrent, à leur arrivée, un peuple qu’ils nommaient Djabbar ou Kel Yerou, et dont on rencontre encore les momies dans les tombes anciennes de leur pays. Krause croit pouvoir admettre que ces Djabbar sont les ancêtres des Foulbé actuels.

La question des anciens habitants du Nord-Africain, à une époque où les conditions d’existence y étaient peut-être plus favorables et où la marche de la transformation du pays en désert n’avait pas encore été portée si loin, est sans aucun doute l’un des problèmes géographiques les plus intéressants. Beaucoup de circonstances l’indiquent, et nous reviendrons plus amplement sur ce sujet dans un prochain chapitre ; le Sahara possédait jadis une habitabilité plus grande qu’aujourd’hui, et un temps, qui se compte seulement par milliers d’années, s’est écoulé depuis l’époque où ces contrées étaient encore habitées et arrosées par des eaux courantes, alors qu’elles sont aujourd’hui des déserts absolument stériles.

La question des Djabbar, soulevée de nouveau par Krause, mérite en tout cas d’attirer l’attention des ethnographes, et rien n’est plus regrettable que la difficulté si grande où l’on est de faire des études scientifiques complètes dans le pays habité par les Touareg. De même que nous avons tiré des tombes des îles Canaries la preuve que les Guanches disparus appartenaient aux groupes des peuples berbéro-hamitiques, de même l’étude des tombeaux des Djabbar permettrait de découvrir bien des données importantes pour l’histoire des habitants primitifs du nord de l’Afrique, et aussi pour celle de la formation du Sahara. Si le temps doit venir où les explorations étendues n’auront plus la raison d’être qu’elles ont certainement encore, et où l’on pourra se livrer à des études plus complètes, limitées à de moindres surfaces, l’histoire des habitants primitifs du nord de l’Afrique devra certainement alors passer en première ligne.

Que les Foulbé soient ou non les descendants de ces anciens Djabbar, ils ont fait récemment de grandes migrations pour tenter de s’étendre. Ils n’avaient fondé jusque-là aucun royaume, et leur début dans la politique active date de la fin du siècle précédent. « Le commencement de ce siècle vit les Foulbé ouvrir la période de leurs grandes conquêtes. Au temps où Napoléon troublait le monde européen, détruisant d’antiques royaumes pour en créer de nouveaux, le Soudan moyen fut transformé par les Foul d’une façon non moins profonde, mais plus durable. » Un prêtre foulbé, nommé Otman-dan-Fodio, joua alors un grand rôle ; il vivait dans la province de Gobir, du pays haoussa, et commença la guerre sainte (djihad) contre les peuples païens de ce pays : il réussit enfin à soumettre toutes les provinces du Haoussa ; les Foulbé, victorieux, s’avancèrent loin dans l’ouest, jusqu’auprès de l’océan, et vers le sud et le sud-est. Le Bornou même fut attaqué par eux, mais la suite de leurs victoires y trouva son terme devant le cheikh Mouhamed el-Kaoulmi, le fondateur de la dynastie actuelle de ce pays. Otman-dan-Fodio prit, lui aussi, le titre d’Emir el-Moumenin (Commandeur des Croyants) et partagea son grand empire en deux moitiés : dans la partie occidentale il plaça son frère Abdallahi avec Gando pour résidence, tandis que son fils Bello habitait à Sokoto dans la fraction orientale. C’est depuis ce temps qu’existent les deux grands royaumes de Gando et de Sokoto, gouvernés par des Foulbé qui ont forcé la population noire indigène à embrasser l’Islam.

L’un des généraux d’Otman-dan-Fodio, nommé Lebbo (Labo), entreprit une guerre pour son compte vers le nord-ouest et du côté du Niger moyen ; il fonda là le royaume du Moassina (j’ai toujours entendu prononcer ainsi à Timbouctou, et non Massina) avec Hamd-Allahi pour capitale. Mais les Bambara, aussi bien que les Touareg, ont toujours combattu ce pays, surtout parce que les Foulbé qui l’habitaient étaient disposés à prendre possession de Timbouctou. Une lutte permanente commença entre eux et les Touareg ; lorsqu’un nouvel ennemi, personnifié par Hadj Omar, surgit, Hamd-Allahi fut détruit.

Depuis ce temps le Moassina est gouverné de Ségou, quoiqu’il soit habité par beaucoup de Foulbé purs. Comme je l’ai dit, le cheikh arabe Abadin, influent à Timbouctou, cherche à s’allier aux Foul du Moassina, soit pour protéger Timbouctou contre les Touareg, soit peut-être aussi pour devenir indépendant et arracher le Moassina au Ségou. En ce moment un parent du sultan Ahmadou est encore à Hamd-Allahi ; mais, comme la puissance du Ségou est en décadence, une modification dans la répartition des forces de ces pays paraît imminente.

Au contraire, les deux grands États foulbé de Sokoto et de Gando (Gwando) existent depuis le commencement de ce siècle et sont dans une situation prospère. Voici la liste de leurs princes :

SOKOTO.Durée du règne.Date de la mort.
1oOtman-dan-Fodio(?)1818
2oBello-dan-Otman(?)1837
3oAtikou-dan-Otman5ans 3 mois1843
4o AlinBaba-dan-Bello17ans1860
5oAhmadou-dan-Atikou7ans1866
6o AliouKarami-dan-Bello11mois1867
7oAhmed-er-Refaje-dan-Otman5ans1872
8oBoubakr-dan-Alin5ans1877
9o Moas-dan-Bellodepuis2ans»

Le sultan Moas, qui règne depuis 1877[15], est âgé de soixante-trois ans ; il est de couleur noire ; sa mère était une esclave du Haoussa.