Quand la fièvre jaune éclate à Saint-Louis, les vapeurs anglais et français cessent de prendre des passagers à Dakar, pour ne pas être mis plus tard en quarantaine ; dans les derniers temps je ne pus même pas quitter Saint-Louis, car on isole la ville du monde extérieur, afin d’empêcher la contagion.
Pendant mon séjour dans la capitale du Sénégal, la fièvre jaune y éclata, uniquement parmi les troupes, qui évacuèrent bientôt la ville et furent dispersées sous des tentes à une certaine distance. La maladie avait pris naissance dans une caserne située au milieu de la ville, et qui est considérée depuis longtemps comme un foyer épidémique ; le mal apparut d’abord chez les spahis sénégalais, qui vivent avec très peu de régularité et sont fort enclins aux excès de tout genre. La population a demandé à plusieurs reprises, mais en vain, que les casernes fussent bâties en dehors de la ville. Du reste, l’épidémie de 1880 ne fut pas de beaucoup aussi grave que celle survenue deux années auparavant. A cette époque elle fut extrêmement meurtrière pour la population de Saint-Louis, comme pour celle de Dakar, de Gorée et de Rufisque ; en 1878, au Sénégal, il mourut de la fièvre jaune vingt-deux médecins militaires : c’est un nombre tout à fait extraordinaire, si l’on tient compte de celui des médecins répartis dans les divers postes et qui ne devait pas dépasser de beaucoup trente. En ce moment on élève dans le cimetière de Saint-Louis un monument à ceux qui sont tombés victimes de leur devoir en cette circonstance.
Parmi les habitants qui résistent le mieux à la fièvre jaune sont les mulâtres et les métis immigrés des Indes occidentales.
Saint-Louis est situé sur une île de sable, entre deux bras du Sénégal, et n’est séparé de la mer que par une longue et étroite lisière, nommée Langue de Barbarie.
La ville est bâtie régulièrement ; elle possède de larges rues et des maisons à toit plat, à galeries et à terrasse. Sa position militaire est favorable en ce que des navires ennemis pourraient difficilement franchir la barre ; par contre, elle serait aisément bombardée du dehors. Sa situation insulaire la met d’ailleurs à l’abri des attaques des indigènes. Deux ponts de pilotis réunissent la ville à la Langue de Barbarie, et un beau pont de bateaux, long de 600 mètres, la met en communication avec la rive gauche du Sénégal.
Le centre de Saint-Louis est occupé par le palais du gouvernement, élevé sur l’emplacement du fort primitif : c’est un très beau bâtiment, avec de grands corridors bien aérés, par où l’on arrive dans les bureaux auxquels se relie la jolie installation privée du gouverneur. Autour de ce bâtiment se groupent les quartiers européens, tandis que les indigènes sont établis à l’extérieur. La ville compte environ 16000 habitants. Les monuments remarquables sont : l’église catholique, la grande mosquée, le palais de justice, les casernes d’infanterie et d’artillerie, les quartiers de la cavalerie et du train, les hôpitaux militaire et civil et le bâtiment de la direction d’artillerie.
Sur la Langue de Barbarie se trouvent deux villages, Guet N’dar et N’dar-Toute (N’dar est le nom de Saint-Louis pour les indigènes ; chez les Arabes et même à Timbouctou on parle de N’dar, et les noms de Saint-Louis et du Sénégal sont inconnus) ; la première localité, très importante, est habitée presque exclusivement par des pêcheurs, qui pourvoient la ville d’excellents poissons de mer ; dans N’dar-Toute se trouvent des jardins et de petites villas européennes, où l’on va, pendant la saison chaude, chercher la fraîcheur et prendre des bains.
Les deux villages de Bouëtville et de Sor, sur l’île de Sor, sont habités par des négociants indigènes, en relations avec les nombreuses caravanes arrivant de l’intérieur. Sur les dunes, et partout où cela est possible, se trouvent des jardins ou des plantations d’arbres fruitiers, qui prouvent que l’on pourrait faire quelque chose des environs sablonneux de la capitale, en apparence si stériles. A Saint-Louis même un jardin, petit il est vrai, mais charmant, est disposé en promenade publique ; on y trouve une foule de plantes des tropiques. La longue allée de palmiers qui conduit au delà des ponts jusqu’à la mer est très aimée également : les flots s’y brisent sur la plage sablonneuse avec un bruit de tonnerre. De tous côtés se trouvent diverses allées de dattiers, dont quelques-unes remontent au temps du général Faidherbe.
Saint-Louis possède aussi peu de puits que les villes de Dakar et de Gorée. Pendant la saison sèche on s’y alimente au moyen de citernes qui contiennent de l’eau de pluie, ou de bateaux-citernes, qui remontent le fleuve et sont remplis en des points où l’influence de la salicité de la mer ne se fait plus sentir. On a également creusé des puits sur les rives sablonneuses du fleuve, d’où l’on tire de l’eau filtrée par les sables et presque sans saveur salée. Pendant la saison des pluies celle du fleuve est douce jusqu’à son embouchure.