Nora est le personnage d'Ibsen qui est le plus accablé par les «gens honnêtes». Quitter le mari et les enfants! D'abord n'oublions pas que Nora n'est qu'une idée, un Symbole révolutionnaire. Dans la vie comme dans le théâtre les actes révolutionnaires sont parfois nécessaires. Si Ibsen n'avait pas suggéré à Nora d'abandonner son foyer domestique, on n'aurait peut-être pas fait grande attention à cette petite poupée qui pense et qui sent. C'est cet acte de révolte qui attire nos regards et nous oblige à méditer un peu sur l'état d'âme de Nora.
N'a-t-elle pas raison, cette fière révoltée, de dire qu'elle ne se sent plus capable d'élever ses enfants, elle qui apprend qu'elle ne sait rien elle-même? La famille ne pourra être vraiment digne que lorsque la femme aura acquis l'égalité et l'indépendance morales indispensables pour remplir sa mission d'épouse et de mère. Reprendre la vie conjugale? Mais qu'y a-t-il de plus immoral et de dangereux comme l'union forcée à perpétuité entre gens qui se méprisent, se haïssent ou simplement ne se comprennent pas?
Si Nora avait été élevée comme Rébecca West[12], elle n'aurait pas épousé Helmer, ce banquier sans coeur. Rébecca West est une volonté âpre, une imagination libre, un esprit indépendant et émancipé. Après avoir arraché Rosmer aux hypocrisies de la société, elle préfère se jeter avec lui dans un torrent que de vivre dans le mensonge.
Hedda Gabler est aussi une figure originale, belle et forte. Elle se reproche, comme une lâcheté, d'avoir épousé Tesman, honnête imbécile et spécialiste froid, et non pas Loevborg, esprit libre, auteur d'un bel ouvrage de philosophie. Quand Hedda apprend que Loevborg s'est donné la mort, elle s'écrie: C'est une délivrance de savoir qu'il y a tout de même quelque chose d'indépendant et de courageux en ce monde, quelque chose qu'illumine un rayon de beauté absolue.... Loevborg a eu le courage d'arranger sa vie à son idée. Et voici maintenant qu'il a fait quelque chose de grand où il y a un reflet de beauté. Il a eu la force et la volonté de quitter si tôt le banquet de la vie.» Mais quand on lui dit que Loevborg s'est tué chez une danseuse et que son coup de pistolet a été dirigé non pas dans la poitrine, mais dans le bas ventre, Hedda Gabler s'écrie: «Ah! le ridicule et la bassesse atteignent comme une malédiction tout le monde.» Elle se tire un coup de pistolet à la tempe. Pour elle, c'est un rayon de force, de volonté, de beauté.
Rébecca West et Hedda Gabler préfèrent mourir que de traîner une existence vide de grandeur.[13]
IV
C'est le mariage actuel qui est la cause des souffrances de Mme Alving, de la révolte de Nora, du suicide de Rébecca West et d'Hedda Gabier.
Le mariage qui crée la famille est une chose sainte, c'est un sanctuaire, où l'homme et la femme, constituant un être complet, adoucissent les misères morales et physiques de chacun, apaisent les amertumes, calment les souffrances, purifient les aspirations; c'est une source d'actions généreuses et altruistes. Ibsen ne conteste point le mariage, mais la manière dont il se forme. Les relations conjugales sont pour lui une question de confiance, d'intimité et d'amour, et il n'appartient pas à la société de s'y immiscer. «Peu importe l'opinion des autres quand nous sommes sûrs nous-mêmes de n'avoir rien à nous reprocher!»[14]
Les lois, dites humaines, n'ont rien à voir dans les unions des sexes. Elles ne peuvent ni les épurer ni les ennoblir. Ce n'est pas la loi qui crée la morale, c'est la morale qui crée la loi. Le mariage doit être au-dessus de toutes les conventions humaines, la loi ne fait que violer la liberté des sentiments. Le contrat de mariage est un acte de défiance réciproque.
«Le bonheur a-t-il donc besoin de s'appuyer sur un serment pour ne pas se briser?»[15]