La voiture avait repris sa marche mesurée; Maroussia, sous prétexte qu’elle était fatiguée, s’était perchée sur le haut de son énorme voiture, et, tout en grimpant, elle avait trouvé le moyen de donner furtivement sa petite main à serrer à son grand ami, dont le calme et confiant regard lui était apparu tout au fond du trou qu’il s’était ménagé entre les bottes de foin. Cela leur avait fait du bien à tous les deux. Ivan, bien entendu, était à cent lieues de se douter de rien; il l’avait laissée faire, il marchait à côté des bœufs en fumant sa pipe et en regardant devant lui.
On voyait que la guerre avait passé par là. Pour trouver un champ vert en pleine espérance de moisson, il fallait en traverser dix absolument ravagés.
Maroussia, voyant cela, pensait: «la guerre est horrible!»
Les fusillades se répétaient à intervalles de plus en plus rapprochés, et les coups devenaient de plus en plus distincts.
La voiture était engagée sur un de ces monticules qui ne sont pas rares dans le pays et sous lesquels sont enterrés les morts des anciennes batailles.
Quand ce tertre fut gravi, Maroussia aperçut dans la plaine des tentes nombreuses, à demi voilées par les nuages de fumée noire qu’illuminaient parfois des langues de flammes rouges. C’était le terrain même sur lequel se livrait le combat que les fusillades lointaines leur avaient annoncé.
De temps en temps on entendait soit des vociférations, soit des gémissements humains, des hennissements de chevaux; des cris d’enfants arrivaient aussi à travers l’air frais du matin.
Maroussia eut sous les yeux l’affreux spectacle d’un village incendié, des maisons riches en feu et des cabanes croulantes.
Des femmes, tenant leurs nouveau-nés dans leurs bras, couraient éperdues; quelques-unes tombaient foudroyées par quelques coups invisibles.
Des chevaux galopaient sans cavaliers. Les cadavres s’amoncelaient par endroits. Les corps des blessés attendant le dernier coup jonchaient le sol. Les colonnes, tout à l’heure profondes, s’éclaircissaient; le nombre des vivants diminuait presque à vue d’œil. La terre était, sur de grands espaces, rouge de sang. Le ciel était obscurci.