"Un docteur de l'academie de Heidelberg ayant donne conge a certain sien serviteur de faire un voyage en son pays, au retour comme ce serviteur aprochoit de Heidelberg, il rencontre un reitre monte sur un grand cheval, lequel par force l'enleve en croupe, en tel estat il essaye d'empoigner son homme pour se tenir plus ferme; mais le reitre s'esvanouit. Le serviteur emporte par le cheval bien haut en l'air, fut jette bas pres d'un pont hors la ville, ou il demeura quelques heures sans remuer pied ni main: enfin revenu a soi, et entendant qu'il estoit pres de son lieu, reprint courage, se rendit au logis, ou il fut six mois entiers attache au lict, devant que pouvoir se remettre en pied[1]."

[Note 1: Extrait du Mirabiles Historiae de spectris, Leipzig, 1597.]

"Pres de Torge en Saxe, certain gentilhomme se promenant dans la campagne, rencontre un homme lequel le salue, et lui offre son service. Il le fait son palefrenier. Le maistre ne valoit gueres. Le valet estoit la meschancete mesme. Un jour le maistre ayant a faire quelque promenade un peu loin, il recommande ses chevaux, specialement un de grand prix a ce valet, lequel fut si habile que d'enlever ce cheval en une fort haute tour. Comme le maistre retournoit, son cheval qui avoit la teste a la fenestre le reconnut, et commence a hennir. Le maistre estonne, demande qui avoit loge son cheval en si haute escuirie. Ce bon valet respond que c'estoit en intention de le mettre seurement afin qu'il ne se perdist pas, et qu'il avoit soigneusement execute le commandement de son maistre. On eut beaucoup de peine a garrotter la pauvre beste et la devaler avec des chables du haut de la tour en bas. Tost apres quelques uns que ce gentilhomme avoit volez, deliberans de le poursuivre en justice, le palefrenier lui dit: Maistre, sauvez-vous, lui monstrant un sac, duquel il tira plusieurs fers arrachez par lui des pieds des chevaux, pour retarder leur course au voyage qu'ils entreprenoyent contre ce maistre: lequel finalement attrappe et serre prisonnier, pria son palefrenier de lui donner secours. Vous estes, respond le valet, trop estroitement enchaisne; je ne puis vous tirer de la. Mais le maistre faisant instance, enfin le valet dit: Je vous tireray de captivite moyennant que vous ne fassiez signe quelconque des mains pour penser vous garantir. Quoi accorde, il l'empoigne avec les chaines, ceps et manottes, et l'emporte par l'air. Ce miserable maistre esperdu de se voir en campagne si nouvelle pour lui conmence a s'escrier: Dieu eternel, ou m'emporte-on? Tout soudain le valet (c'est-a-dire Satan) le laisse tomber en un marest. Puis se rendant au logis, fait entendre a la damoiselle l'estat et le lieu ou estoit son mari, afin qu'on l'allast desgager et delivrer."

Des Caurres[1] raconte que "a la montagne d'Ethna, non gueres loin de l'ile de Luppari, montagne qu'on appelle la gueule d'enfer, Dieu monstra la peine des damnez. Il y a si long temps qu'elle brusle et tout demeure en son entier, comme fera enfer, quand elle auroit autant entier que toute l'Italie, elle devroit estre consommee. On entend la cris et complainctes, et les ennemis et mauvais esprits meinent la grand bruict, et suscitent de grandes tempestes sur la mer pres de ceste montagne. De nostre temps un prelat apres son trespas, fut trouve en chemin par ses amis, lequel se disoit estre damne et qu'il s'en alloit en ceste montaigne. Il n'y a pas encor longtemps qu'une nef de Sicile aborda la, en laquelle y avoit un pere gardien de ce pays-la avec son compagnon, le Diable luy dit qu'il le suivist pour faire quelque chose que Dieu avoit ordonne. Et soudain fut porte par luy en une cite assez loin de la. Et quand il fut la, le mauvais esprit le conduit au sepulchre de l'Evesque du lieu, qui estoit mort depuis trois mois: Et lui commanda de despouiller ses habillemens episcopaux, et lui dit apres: Ces habillemens soyent a toy, et le corps a moy comme est son ame; dans une demie heure, ledit religieux fut rapporte audit navire, et racompta ce qu'il avoit veu. Pour verifier cecy le patron du navire fit voile vers ceste cite: le sepulchre fut ouvert et trouverent que le corps n'y estoit point. Et ceux qui l'avoient revestu apres sa mort recogneurent les dicts habillemens episcopaux. Un homme de bien, et grand prescheur d'Italie, a mis cecy en escript, qui a cogneu ces gens-la."

[Note 1: Oeuvres morales et diversifiees, p. 378.]

"En ce mesme temps, continue des Caurres, y avoit en Sicile un jeune homme addonne a toute volupte, a jeux, et reniemens: lequel le vice-roy de Sicile, envoya un soir, en un monastere pour querir une salade d'herbes: en chemin soudain il fut ravy en l'air, et on ne le vit plus. Un peu de temps apres un navire passoit aupres de ceste montagne, et voicy une voix qui appelle par deux fois le patron du navire, et voyant qu'il ne respondoit point pour la troisieme, ouit que s'il n'arrestoit il enfondroit le navire. Le patron demande ce qu'il vouloit, qui respondit: Je suis le diable, et di au vice-roy qu'il ne cerche plus un tel jeune homme, car je l'ay emporte, et est icy avec nous: voicy la ceinture de sa femme qu'il avoit prinse pour jouer; laquelle ceinture il jette sur le navire."

IV.—METAMORPHOSES DU DIABLE

Le diable apparait sous toutes sortes de figures.

"Que diray-je davantage? lit-on dans l'ouvrage de Le Loyer[1]. Il n'y a sorte de bestes a quatre pieds que le diable ne prenne, ce que les hermites vivans es deserts ont assez eprouve. A sainct Anthoine qui habitoit es deserts de la Thebaide les loups, les lions, les taureaux se presentoient a tous bouts de champ; et puis a sainct Hilarion faisant ses prieres se monstroit tantost un loup qui hurloit, tantost un regnard qui glatissoit, tantost un gros dogue qui abbayoit. Et quoy? le diable n'auroit-il pas ete si impudent mesmes, que ne pouvant gaigner les hermites par cette voye, il se seroit montre, comme il fit a sainct Anthoine, en la forme que Job le depeint sous le nom de Leviathan, qui est celle qui lui est comme naturelle et qu'il a acquise par le peche, voire qui lui demeurera es enfers avec les hommes damnes. Ce n'est point des animaux a quatre pieds seulement que les diables empruntent la figure, ils prennent celles des oyseaux, comme de hiboux, chahuans, mouches, tahons… Quelquefois les diables s'affublent de choses inanimees et sans mouvement, comme feu, herbes, buissons, bois, or, argent et choses pareilles… Je ne veux laisser que quand les esprits malins se monstrent ils ne gardent aucune proportion parce qu'ils sont enormement grands et petits comme ils sont gros et greles a l'extremite."

[Note 1: Discours et histoires des spectres, etc. p. 353.]