Le meme auteur etablit que les marques des sorciers sont des parties mortifiees par l'attouchement du doigt du diable.
"Vers 1591, on arreta comme sorciere une vieille femme de quatre-vingts ans, mendiante en Poitou. Elle se nommait Leonarde Chastenet. Confrontee avec Mathurin Bonnevault, qui soutenait l'avoir vue au sabbat, elle confessa qu'elle y etait allee avec son mari; que le diable, qui s'y montrait en forme de bouc, etait une bete fort puante. Elle nia qu'elle eut fait aucun malefice. Cependant elle fut convaincue, par dix-neuf temoins, d'avoir fait mourir cinq laboureurs et plusieurs bestiaux. Quand elle se vit condamnee pour ces crimes reconnus, elle confessa qu'elle avait fait pacte avec le diable, lui avait donne de ses cheveux, et promis de faire tout le mal qu'elle pourrait; elle ajouta que la nuit, dans sa prison, le diable etait venu a elle, en forme de chat, "auquel, ayant dit qu'elle voudrait etre morte, icelui diable lui avait presente deux morceaux de cire, lui disant qu'elle en mangeat, et qu'elle mourrait; ce qu'elle n'avait voulu faire. Elle avait ces morceaux de cire; on les visita, et on ne put juger de quelle matiere ils etaient composes. Cette sorciere fut donc condamnee, et ces morceaux de cire brules avec elle[1]."
[Note 1: Discours sommaire des sortileges et venefices, tires des proces criminels juges au siege royal de Montmorillon, en Poitou, en l'annee 1599, p. 19.]
IX.—FOURBERIES ET MECHANCETES DU DIABLE
L'argent qui vient du diable est ordinairement de mauvais aloi. Delrio conte qu'un homme, ayant recu du demon une bourse pleine d'or, n'y trouva le lendemain que des charbons et du fumier.
Un inconnu, passant par un village, rencontra un jeune homme de quinze ans, d'une figure interessante et d'un exterieur fort simple. Il lui demanda s'il voulait etre riche; le jeune homme ayant repondu qu'il le desirait, l'inconnu lui donna un papier plie, et lui dit qu'il en pourrait faire sortir autant d'or qu'il le souhaiterait, tant qu'il ne le deplierait pas; et que s'il domptait sa curiosite, il connaitrait avant peu son bienfaiteur. Le jeune homme rentra chez lui, secoua son tresor mysterieux, il en tomba quelques pieces d'or… Mais, n'ayant pu resister a la tentation de l'ouvrir, il y vit des griffes de chat, des ongles d'ours, des pattes de crapaud, et d'autres figures si horribles, qu'il jeta le papier au feu, ou il fut une demi-heure sans pouvoir se consumer. Les pieces d'or qu'il en avait tirees disparurent, et il reconnut qu'il avait eu affaire au diable.
Un avare, devenu riche a force d'usures, se sentant a l'article de la mort, pria sa femme de lui apporter sa bourse, afin qu'il put la voir encore avant de mourir. Quand il la tint, il la serra tendrement, et ordonna qu'on l'enterrat avec lui, parce qu'il trouvait l'idee de s'en separer dechirante. On ne lui promit rien precisement; et il mourut en contemplant son or. Alors on lui arracha sa bourse des mains, ce qui ne se fit pas sans peine. Mais quelle fut la surprise de la famille assemblee, lorsqu'en ouvrant le sac on y trouva, non plus des pieces d'or, mais deux crapauds!… Le diable etait venu, et en emportant l'ame de l'usurier, il avait emporte son or, comme deux choses inseparables et qui n'en faisaient qu'une[1].
[Note 1: Caesarii, Hist. de morientibus, cap. XXXIX Mirac. lib.
II.]
Voici autre chose: Un homme qui n'avait que vingt sous pour toute fortune se mit a vendre du vin aux passants. Pour gagner davantage, il mettait autant d'eau que de vin dans ce qu'il vendait. Au bout d'un certain temps, il amassa, par cette voie injuste, la somme de cent livres. Ayant serre cet argent dans un sac de cuir, il alla avec un de ses amis faire provision de vin pour continuer son trafic; mais, comme il etait pres d'une riviere, il tira du sac de cuir une piece de vingt sous pour une petite emplette; il tenait le sac dans la main gauche et la piece dans la droite; incontinent un oiseau de proie fondit sur lui et lui enleva son sac, qu'il laissa tomber dans la riviere. Le pauvre homme, dont toute la fortune se trouvait ainsi perdue, dit a son compagnon: Dieu est equitable; je n'avais qu'une piece de vingt sous quand j'ai commence a voler; il m'a laisse mon bien, et m'a ote ce que j'avais acquis injustement[1].
[Note 1: Saint Gregoire de Tours, livre des Miracles.]