Erasme rapporte dans ses epitres cette histoire recueillie par un auteur anonyme[1]:

[Note 1: Histoires prodigieuses extraictes de plusieurs fameux
auteurs
, Paris, Jean de Bordeaux, 1571, 2 vol. in-18, p. 336.]

"Mais cecy est trop plus que veritable que naguere elle (Schiltach a huit lieues de Fribourg) a este presque toute bruslee l'an 1533, le jeudy avant Pasques, et comme cela est advenu, voicy comme on l'a depose veritablement devant le magistrat, ainsy que je l'ay ouy reciter a Henry Glarean: c'est que le diable faisant signe en sifflant en quelque certaine maison, du hault d'icelle, il y eut un hostellier se tenant en icelle qui estimant que ce fut quelque larron, monta en hault mais n'y trouva personne, et soudain il oyt le mesme signe plus hault encore que la premiere fois, il y remonte, pour suivre, et empoigner le larron s'il le trouvoit par cas d'adventure; mais y estant, il ne voit rien, trop bien entendit-il le sifflet sur le feste de la cheminee: ce qui lui feit penser que c'estoit quelque illusion et ruse diabolique, et pour ce il encouragea les siens et feit appeler les ecclesiastiques: voicy deux prestres arrivez qui font leurs exorcismes et adjurations, il respond et confesse franchement quel il estoit, et enquis a quelle fin il estoit la venu ne faignit de respondre que c'estoit pour bruler toute la susdite ville. Les gens d'eglise se mirent a l'adjurer, et le menacer, mais il dit qu'il ne craignoit point leurs parolles ny menaces a cause que l'un d'eux estoit paillard et tous les deux larrons. Peu de temps apres, il prit et porta sur la cheminee une femme avec laquelle il avoit hante l'espace de quatorze ans, quoyque tous les ans elle allast a confesse et receut le sainct sacrement, a laquelle il mit en main un pot a feu, et luy commande de l'espandre. Cas merveilleux, elle l'espand, et tout sur l'heure, toute la ville fut arse et reduite en cendres, par le fait du diable, s'aidant du ministere de cette sorciere, et laquelle fut depuis aussi bruslee."

Camerarius[1] ajoute a propos de l'incendie diabolique de Sciltac ou Schiltach que "le feu tomboit ca et la sur les maisons, en forme de boulets enflammez, et quand quelques-uns couroyent pour aider a esteindre l'embrasement chez leurs voisins, on les rappelloit incontinent pour secourir leurs propres maisons. On eut toutes les peines du monde a empescher qu'un chasteau basti de pierre de taille, et assez loin de la ville ne fust consomme de cest embrasement. J'ay entendu les particularitez de cette terrible visitation de la bouche propre du cure du lieu et d'autres habitans dignes de foy, qui avoyent ete spectateurs de tout. Le cure me racontoit que ce malin et cruel esprit contrefaisoit au naturel les chants, ramages et melodies de divers oiseaux. Plusieurs qui me tenoyent compagnie, s'esbahissoyent avec moi de voir que ce cure avoit comme une couronne entour ses longs cheveux qu'il portoit a l'antique, toute de diverses couleurs, et disoit que cela lui avoit este fait par cest esprit, lequel lui jetta un cercle de tonneau a la teste. Il adjoustoit que le mesme esprit lui demanda un jour et a quelques autres s'ils avoyent jamais ouy crailler un corbeau? Que la dessus cest ennemi avoit crouasse si horriblement que tous tant qu'ils estoyent demeurerent si esperdus que si ce ramage infernal eust dure tant soit peu plus longtemps, ils fussent tous transsis de peur. Outre plus, ce vieillard affirmoit, non sans rougir, que souventes fois cest ennemi de salut deschifroit a lui et aux autres hommes qui l'accompagnoient, tous les pechez secrets par eux commis, si exactement que tous furent contraints de quiter la place et se retirer en leurs maisons: tant ils estoyent confus."

[Note 1: Dans ses Meditations historiques, ch. LXXIV, cite par
Goulart dans son Thresor d'histoires admirables.]

"Un jour, dit Flodoard (historien, ne a Epernay en 894, et qui a ecrit l'histoire de l'eglise de Reims), un jour, saint Remi, archeveque de Reims, etait absorbe en prieres dans une eglise de sa ville cherie. Il remerciait Dieu d'avoir pu soustraire aux ruses du demon les plus belles ames de son diocese, lorsqu'on vint lui annoncer que toute la ville etait en feu. Alors la brebis devint lion, la colere monta au visage du saint, qui frappa du pied les dalles de l'eglise avec une energie terrible et s'ecria: Satan je te reconnais; je n'en ai donc pas encore fini avec ta mechancete!

"On montre encore aujourd'hui, encastree dans les pierres du portail occidental de Saint-Remi de Reims, la pierre ou sont tres visiblement empreintes les traces du pied irrite de saint Remi.

"Le saint s'arma de sa crosse et de sa chape comme un guerrier de son epee et de sa cuirasse, et vola a la rencontre de l'ennemi. A peine eut-il fait quelques pas qu'il apercut des gerbes de flammes qui devoraient, avec une furie que rien n'arretait, les maisons de bois dont la ville etait batie et les toits de chaume dont ces maisons etaient couvertes. A la vue du saint, l'incendie sembla palir et diminuer. Remi, qui connaissait l'ennemi auquel il avait affaire, fit un signe de croix, et l'incendie recula.

"A mesure que le saint avancait en faisant des signes de croix, l'incendie lachait prise et fuyait, comme fascine devant la puissance de l'eveque; on aurait dit un etre intelligent et qui comprenait sa faiblesse. Quelquefois il se raidissait; il reprenait courage; il cherchait a cerner le saint dans une enveloppe de feu, a l'aveugler, a le reduire en cendres. Mais toujours un redoutable signe de croix parait les attaques et arretait les ruses.

"Force de reculer ainsi, de lacher succcessivement toutes les maisons qu'il avait entamees, l'incendie vint s'abattre aux pieds de l'eveque, comme un animal dompte; il se laissa prendre et conduire a la volonte du saint, hors de la ville, dans les fosses qui fortifient encore Reims. La, Remi ouvrit une porte, qui donnait dans un souterrain; il y precipita les flammes, comme on jette dans un gouffre un malfaiteur, et fit murer la porte.