"Sous peine d'anatheme, sous peine de la ruine du corps et de la mort de l'ame, il defendit d'ouvrir a jamais cette porte. Un imprudent, un curieux, un sceptique peut-etre, voulut braver la defense et entr'ouvrir le gouffre. Mais il en sortit des tourbillons de flammes qui le devorerent et rentrerent ensuite d'elles-memes dans le trou ou la volonte toujours vivante du saint les tenait enchainees…"

"Voila bien le demon de l'incendie; voila bien, comme le fait remarquer M. Guizot, dans la preface de Flodoard qu'il a traduit, une bataille epique, aussi belle que la bataille d'Achille contre le Xante: Le fleuve est un demi-dieu, l'incendie est un demon. C'est aussi beau que dans Homere[1]."

[Note 1: M. Didron, Histoire du diable.]

Goulart[1] rapporte, d'apres Godelman[2], une histoire qui montre le dangereux fruit des imprecations: "Un gentil-homme ayant convie quelques amis, et l'heure du somptueux festin venue, se voyant frustre par l'excuse des conviez, entre en cholere, et commence a dire: Puisque nul homme ne daigne estre chez moi, que tous les diables y vienent. Quoy dit, il sort de sa maison, et entre au temple, ou le pasteur de l'eglise preschoit, lequel il escoute assez longtemps et attentivement. Comme il estoit la, voici entrer en la cour du logis des hommes a cheval, de haute petarure tout noirs, qui commandent au valet de ce gentil-homme d'aller dire a son maistre, que ses hostes estoyent arrivez. Le valet tout effraye court au temple, avertit son maistre, lequel bien estonne demande avis au pasteur. Icelui finissant son sermon conseille qu'on face sortir toute la famille hors du logis. Aussi tost dit, aussi tost execute: mais de haste que ces gens eurent de desloger, ils laisserent dedans la maison un petit enfant dormant au berceau. Ces hostes, c'est-a-dire les diables, commencent a remuer les tables, a hurler, a regarder par les fenestres, en forme d'ours, de loups, de chats, d'hommes terribles, tenans es pattes des verres pleins de vin, des poissons, de la chair rostie et bouillie. Comme les voisins, le gentilhomme, le pasteur et autres contemployent en grand frayeur un tel spectacle, le pauvre pere commence a crier: Helas, ou est mon enfant! Il avoit encore le dernier mot en la bouche, quand un de ces hostes noirs apporte en ses bras l'enfant aux fenestres et le monstre a tous ceux qui estoyent en rue. Le gentil-homme tout esperdu, se prend a dire a celui de ses serviteurs auquel il se fioit le plus: Mon ami, que feroi-je? Monsieur, repond le serviteur, je remettrai et recommanderai ma vie a Dieu, puis au nom d'icelui j'entrerai dans la maison, d'ou moyennant sa faveur et son secours, je vous rapporteray l'enfant. A la bonne heure, dit le maistre, Dieu t'accompagne, t'assiste et fortifie. Le serviteur ayant receu la benediction du pasteur et d'autres gens de bien qui l'accompagnoyent, entre au logis, et aprochant du poisle ou estoyent ces hostes tenebreux, se prosterne a genoux, se recommande a Dieu, puis ouvre la porte, et void les diables en horrible forme, les uns assis, les autres debout, aucuns se pourmenans, autres rampans contre le planche, qui tous accourent a lui crians ensemble: Hui, hui, que viens-tu faire ceans? Le serviteur suant de destresse, et neantmoins fortifie de Dieu, s'adresse au malin qui tenoit l'enfant, et lui dit: Ca, baille moy cest enfant. Non feray, repond l'autre: il est mien. Va dire a ton maistre, qu'il viene le recevoir. Le serviteur insiste, et dit: Je fai la charge que Dieu m'a commise, et scai que tout ce que je fai selon icelle lui est agreable. Pourtant a l'esgard de mon office, au nom, en l'assistance et vertu de Jesus-Christ, je t'arrache et saisi cest enfant, lequel je reporte a son pere. Ce disant, il empoigne l'enfant, puis le serre estroittement en ses bras. Les hostes noirs ne respondent que cris effroyables et ces mots: Hui meschant, hui garnement, laisse, laisse cest enfant: autrement nous te despecerons. Mais lui mesprisant leurs menaces sortit sain et sauf, et rendit l'enfant de mesmes es mains du gentil-homme son pere. Quelques jours apres tous ces hostes s'esvanouirent, et le gentil-homme devenu sage et bon chrestien, retourna en sa maison.

[Note 1: Thresor des histoires admirables, t. I, p. 290.]

[Note 2: En son traite De magis, veneficis, etc., liv. I, ch. I.]

Le diable aime a punir les mechants: Job Fincel[1] rapporte que "l'an 1532, un gentil-homme aleman cruel envers ses sujets, commanda a certain paysan de lui aller querir en la forest prochaine un grand chesne, et le lui amener en sa maison, a peine d'estre rudement chastie. Le paysan tenant cela comme impossible, part en souspirant et larmoyant. Entre dedans la forest, il rencontre un homme (c'estoit l'ennemi) qui lui demande la cause de sa tristesse? A quoy le paysan satisfit, l'autre lui ayant commande de s'en retourner, promet de donner ordre que le gentil-homme auroit bien tost un chesne. A peine le paysan estoit de retour au village que son homme de la forest jette tout contre la porte du gentil-homme et en travers un des plus gros et grands chesnes qu'on eust peu choisir, avec ses branches et rameaux. Qui plus est cest arbre se rendit dur comme fer tellement qu'il fust impossible de le mettre en pieces, au moyen de quoy le gentil-homme se vid contraint a sa honte, fascherie et dispense de percer sa maison en autre endroit et y faire fenestres et portes nouvelles."

[Note 1: Cite par Goulart, Thresor d'histoires admirables, t. I, p. 540.]

On trouve sur le chapitre des malices du diable des legendes bien naives. Il y avait a Bonn, dit Cesaire d'Heisterbach, un pretre remarquable par sa purete, sa bonte et sa devotion. Le diable se plaisait a lui jouer de petits tours de laquais: lorsqu'il lisait son breviaire, l'esprit malin s'approchait sans se laisser voir, mettait sa griffe sur la lecon du bon cure et l'empechait de finir; une autre fois il fermait le livre, ou tournait le feuillet a contretemps. Si c'etait la nuit, il soufflait la chandelle. Le diable esperait se donner la joie de mettre sa victime en colere; mais le bon pretre recevait tout cela si bien et resistait si constamment a l'impatience, que l'importun esprit fut oblige de chercher une autre dupe[1].

[Note 1: Caesarii Heisterb. Miracul. lib. V, cap. LIII.]