"L'an 1539, au commencement de juin, une honneste femme veufve, chargee de deux fils, au pays de Saxe, n'ayant de quoi vivre en un temps de griefve famine, se vestit de ses meilleurs habits, et ses deux fils aussi, prenant son chemin vers certaine fontaine, pour y prier Dieu qu'il lui pleust avoir pitie d'eux pour les soulager. En sortant, elle rencontre un homme honorable, qui la salue doucement, et apres quelques propos, lui demande si elle pensoit trouver a manger vers cette fontaine? La femme respond: Rien n'est impossible a Dieu. S'il ne lui a point este difficile de nourrir du ciel par l'espace de quarante ans au desert les enfans d'Israel, lui seroit-il malaise de sustanter moi et les miens avec de l'eau? Disant ces paroles, de grand courage et d'un visage asseure, ce personnage (lequel j'estime avoir este un sainct ange) lui dit: Voici, puisque tu as une foy si constante, retourne et rentre en ta maison, tu y trouveras trois charges de farine. Elle revenue chez soy, vid l'effect de ceste promesce."

"L'an 1558, suivant Job Fincel[1], advint a Mechelrode en Allemagne, un cas merveilleux, confirme par les tesmoignages de plusieurs hommes dignes de foy. Sur le soir, environ les neuf heures, un personnage vestu d'une robe blanche, suivi d'un chien blanc, vint heurter a la porte d'une pauvre honneste femme, et l'appelle par son nom. Elle estimant que ce fust son mari, lequel avoit este fort long-temps en voyage lointain courut vite a la porte. Ce personnage la prenant par la main lui demande en qui elle mettait toute la fiance de son salut? En Jesus-Christ, respond-elle. Lors il lui commande de le suivre: dont faisant refus il l'exhorta d'avoir bon courage, de ne craindre rien. Quoy dit, il la mena toute la nuit par une forest. Le lendemain, il la fit monter environ midi sur une haute montagne, et lui montra des choses qu'elle ne sceut jamais dire ni descouvrir a personne. Il luy enjoint de s'en retourner chez soy et d'exhorter chacun a se detourner de son mauvais train: adjoustant qu'un embrasement horrible estoit prochain et lui commanda aussi de se reposer huit jours dans sa maison, a la fin desquels il reviendroit a elle. Le jour suivant au matin, la femme fut trouvee a l'entree du village et emmenee en son logis, ou elle resta huit jours entiers sans boire ni manger… disant qu'estant extremement lasse, rien ne lui estoit plus agreable que le repos; que dans huit jours l'homme qui l'avoit emmenee reviendroit et lors elle mangeroit. Ainsi avint-il: mais depuis ceste femme ne bougea du lit, le plus de temps souspirant le plus profond du coeur et s'escriant souventes fois: O combien sont grandes les joies de cette vie-la! o que la vie presente est miserable! Quelques-uns lui demandant si elle estimoit que ce personnage vestu de blanc qui lui estoit ainsi aparu, fust un bon ange ou plustost quelque malin esprit, lequel se fust transforme en esprit de lumiere? elle respondoit: Ce n'est point un malin esprit, c'est un sainct ange de Dieu, qui m'a commande de prier Dieu soigneusement, d'exhorter grands et petits a amendement de vie. Si on l'interrogoit de sa creance: Je confesse (disoit-elle) que je suis une pauvre pecheresse; mais je croy que Jesus-Christ m'a acquis pardon de tous mes pechez par le benefice de sa mort et passion. Le pasteur du lieu rendoit tesmoignage de singuliere piete et humble devotion a ceste femme, adjoustant qu'elle estoit bien instruite et pouvoit rendre raison de sa religion."

[Note 1: Au troisieme livre des Miracles, cite par Goulart, Thresor des histoires admirables, t. I, p. 135.]

Goulart[1] rapporte encore l'histoire d'une femme qui, le cerveau trouble, etait descendue par la corde en un puits pour s'y noyer et avait voulu se jeter ensuite a la riviere et qui lui declara "qu'en ces accidens un homme vestu de blanc, et de face merveilleusement agreable lui aparoissoit, lequel lui tenoit la main, et l'exhortoit benignement et comme en souriant, d'esperer en Dieu. Comme elle estoit dedans le puits, et je ne scai quoi de fort pesant lui poussoit la teste pour la plonger du tout en l'eau, et taschoit lui faire lascher la corde pour couler en fond: ce mesme personnage vint a elle, la souleva par les aisselles, et lui aida a remonter, ce qu'elle ne pouvoit nullement faire de soy-mesme. Aussi la consola-t-il au jardin, et la ramena doucement vers sa chambre, puis disparut. Le mesme lui vint a la rencontre, comme elle approchoit du pont et la suivoit de loin jusques a ce qu'elle fust de retour."

[Note 1: Thresor des histoires admirables, t. I, p. 138.]

LE ROYAUME DES FEES

I.—FEES

"Toutes les fees, dit M. Leroux de Lincy[1], se rattachent a deux familles bien-distinctes l'une de l'autre. Les nymphes de l'ile de Sein, principalement connues en France et en Angleterre, composent la premiere et aussi la plus ancienne, car on y retrouve le souvenir des mythologies antiques mele aux usages des Celtes et des Gaulois. Viennent apres les divinites Scandinaves, qui completent en les multipliant les traditions admises a ce sujet."

[Note 1: Le Livre des legendes, introduction, par M. Leroux de
Lincy, p. 170. Paris, Silvestre, 1836, in-8 deg..]

Pomponius Mela[1] nous apprend que "l'ile de Sein est sur la cote des Osismiens; ce qui la distingue particulierement, c'est l'oracle d'une divinite gauloise. Les pretresses de ce dieu gardent une perpetuelle virginite; elles sont au nombre de neuf. Les Gaulois les nomment Cenes: ils croient qu'animees d'un genie particulier, elles peuvent par leurs vers, exciter des tempetes et dans les airs et sur la mer, prendre la forme de toute espece d'animaux, guerir les maladies les plus inveterees, predire l'avenir; elles n'exercent leur art que pour les navigateurs qui se mettent en mer dans le seul but de les consulter."