Le Roman de Guillaume au court nez, cite par Leroux de Lincy[1], raconte les dons des fees a la naissance du fils de Maillefer:
[Note 1: Le livre des legendes, appendices, p. 257.]
A ce termine que li enfes fu nez
Fils Maillefer, dont vous oy avez,
Coustume avoient les gens, par veritez,
Et en Provence et en autres regnez,
Tables metoient et sieges ordenez
Et sur la table .iij. blancs pains buletez
.Iij. poz de vin et .iij. henas de les.
Et par encoste iert li enfes posez,
En.i. mailluel y estoit aportez.
Devant les dames estoit desvelopez
Et de chascune veuz et esgardez
S'iert filz ou fille, ne a droit figurez.
Et en apres baptisiez et levez.
. . . . . . . . . . . . . . . .
Biaus fut li temps, la lune luisoit cler
Li eur est bone et mult fist a loer:
Or nous devons de l'enfant raconter,
Quelle aventure Dieu i volt demonstrer;
.Iij. fees vinrent port l'enfant revider.
L'une le prist tantost, sans demorer,
Et l'autre fee vait le feu alumer,
L'enfent y font .i. petitet chaufer,
La tierce fee la l'a renmailloter
Et puis le vont couchier pour reposer;
Puis sont assises a la table, au souper,
Assez troverent pain et char et vin cler.
Quant ont maingie, se prisrent a parler;
Dist l'une a l'autre: il nous convient doner
A cest enfant et bel don presenter.
Dist la mestresse: premiers vueil deviser
Quel segnorie ge li vueil destiner
S'il vient en aige, qu'il puist armes porter,
Biaus iert et fors et hardis por jouster;
Constantinoble qui mult fait a douter,
Tenra cis enfes, ains que doie finer,
Rois iert et sires de Gresce sur la mer,
Ceux de Venisce fera crestiener.
Ja pour assaut ne le convient armer!
Car ja n'iert homs qui le puist affoler
Ne beste nule qui le puist mal mener,
Ours, ne lyons, ne serpens, ne sengler,
N'auront pooir de lui envenimer.
Encore veil de moi soit enmieudrez
S'il avient chose qu'il soit en mer entrez,
Ja ses vaissiaux ne sera afondrez,
Ne par tourmente empiriez ne grevez;
Dist sa compaigne: or avez dit assez,
Or me lessiez dire mes volontez.
Je veil qu'il soit de dames bien amez
Et de puceles jois et honorez;
Et je voldrai qu'il soit bons clers letrez
D'art d'yngremance apris et doctrinez
Par quoi s'avient qu'il soit emprisonez
En fort chastel, ne en tour enfermez,
Que il s'en isse ancois .iij. jours passez,
Et dist la tierce: Dame, bien dit avez,
Or li donrai, se vous le comandez.
Dient les autres: faites vos volontez,
Mais gardez bien qu'il ne soit empirez.
La tierce fee fut mult de grand valour
A l'enfant done et prouece et baudour,
Cortois et sages, si est bel parliour
Chiens et oisiaux ne trace a nul jour,
Et soit archiers c'on ne sache mellour.
De .x. royaumes tendra encor l'ounour.
A tant se lievent toutes .iij. sanz demour;
Li jours apert, si voient la luour
Alors s'en vont plus n'i ont fait sejour.
L'enfant commandent a Dieu le creatour.
"Souvent, dit M. Leroux de Lincy[1] et principalement en Bretagne, au lieu d'attendre les fees, on allait au devant d'elles, et l'on portait l'enfant dans les endroits connus pour servir de demeure a ces divinites. Ces lieux etaient celebres, on doit le penser, et beaucoup de nos provinces ont consacre le souvenir de cette croyance dans la designation de grottes aux fees que portent quelques sites ecartes ou souterrains de leur territoire."
[Note 1: Le Livre des legendes, introduction, p. 180.]
Le fragment du roman de Brun de la Montagne qui nous est parvenu se rapporte a cet usage: Butor, baron de la Montagne, ayant epouse une jeune femme, quoique vieux, en eut un fils, qu'il resolut de faire porter a la fontaine la ou les fees viennent se reposer. Il dit a la mere:
Il a des lieux faes es marches de Champaigne,
Et aussi en a il en la Roche Grifaigne;
Et si croy qu'il en a aussi en Alemaigne,
Et en bois Bersillant, par dosous la montaigne;
Et non pourquant ausi en a il en Espaigne,
Et tout cil lieu fae sont Artu de Bretaigne.
Le seigneur de la Montagne confia son fils a Bruyant, chevalier qu'il aimait. Et celui-ci partit avec une troupe de vassaux. Ils deposerent l'enfant aupres de la foret de Brocheliande, et les dames fees ne tarderent pas a s'y rendre; elles etaient bien gracieuses et leur corps, plus blanc que neige, etait revetu d'une robe de meme couleur; sur leur tete brillait une couronne d'or. Elles s'approcherent, et quand elles virent l'enfant: Voici un nouveau-ne, dit l'une d'elles. Certainement, reprit la plus belle, qui paraissait commander aux deux autres; je suis sure qu'il n'a pas une semaine. Allons, il faut le baptiser et le douer de grandes vertus. Je lui donne, reprit la seconde, la beaute, la grace; je veux qu'on dise que ses marraines ont ete genereuses. Je veux encore qu'il soit vainqueur dans les tournois, dans les batailles. Maitresse, si vous trouvez mieux que cela, donnez-lui. Dame, reprit la maitresse, vous avez peu de sens, quand vous osez devant moi donner tant a ce petit. Et moi je veux que dans sa jeunesse il ait une amie insensible a ses voeux. Et bien que par votre puissance, il soit noble, genereux, beau, courtois, il aura peine en amour; ainsi je l'ordonne. Dame, ajouta la troisieme, ne vous fachez pas si je fais courtoisie a cet enfant, car il vient de haut lignage et je n'en sais pas de plus noble. Aussi je veux m'appliquer a le servir et a l'aider dans toutes ses entreprises. Je le nourrirai, et c'est moi qui le garderai jusqu'a l'age ou il aura une amie, et c'est moi qui serai la sienne. Je vois, dit la maitresse, que vous aimez beaucoup cet enfant; mais pour cela je ne changerai pas mon don. Je vous en conjure, dame, reprit la troisieme, laissez-moi cet enfant; je puis le rendre bien heureux… Non, repliqua la maitresse, je veux que mes paroles s'accomplissent, et il aura, en depit de vous deux, le plus vilain amour que l'on ait jamais eprouve. Apres avoir ainsi parle, les trois fees disparurent, les chevaliers reprirent l'enfant et le reporterent au chateau de la Montagne, ou bientot une fee se presenta comme nourrice.