Loys Lavater[1] rapporte, d'apres Manlius, en ses Lieux communs, le fait suivant:

[Note 1: De l'apparition des esprits, liv. I, ch. II.]

"Theodore Gaza, docte personnage, avoit obtenu en don du pape certaine mestairie. Son fermier fossoyant un jour en certain endroit trouva une buye ou urne, en laquelle y avoit des os. Sur ce un fantosme lui aparut et commanda de remettre cette urne en terre, autrement son fils mourroit. Et pour ce que le fermier ne tint conte de cela, bien peu de temps apres son fils fut tue. Au bout de quelques jours le fantosme retourna, menassant le fermier de lui faire mourir son autre fils, s'il ne remettoit en terre l'urne et les os qu'il avoit trouves dedans. Le fermier ayant pense a soy, en voyant son autre fils tombe malade, conta le tout a Theodore, lequel estant alle en sa mestairie, et au lieu d'ou le fermier avoit tire l'urne, fit refaire une fosse au mesme endroit, ou ils cacherent et l'urne et les os; ce qu'estant fait, le fils du fermier recouvra incontinent la sante."

"Il y avoit, dit Jean des Caurres[1], en Athenes, une grande maison, mais fort descriee et dangereuse. Lorsqu'il estoit nuict, on y entendoit un bruict, comme de plusieurs fers, lequel commencoit premierement de loin: mais puis estant approche plus pres, il sembloit que ce fut le bruit de quelques menotes, ou des fers que l'on met aux pieds des prisonniers. Incontinent apparoissoit la semblance d'un vieil homme tout attenue de maigreur et rempli de crasse, portant une longue barbe, et les cheveux herisses. Il avoit les fers aux pieds, et des menotes aux mains, qu'il faisoit cliqueter. Et aussi ceux qui habitoient la dedans, passoient les miserables nuicts sans dormir, estans remplis de peur et d'horreur: dont ils tomboient en maladie, et en la fin, par augmentation de la peur, ils mouroient. Car le long du jour encore que l'image fut absente, si est-ce que la memoire leur en demeuroit en l'entendement: si bien que la premiere crainte estoit cause d'une plus longue. Ainsi la maison descriee demeura deserte, et du tout abandonnee a ce monstre. Toutefois on y avoit mis un escriteau pour la vendre ou louer a quelqu'un qui par aventure ne seroit adverty du faict. Or sus ces entrefaictes, le philosophe Athenodore vint en Athenes. Il leut l'escriteau, il sceut le prix, et soupconnant par le bon marche qu'on luy en faisoit, et s'en estant enquis, on luy en dist la verite. Ce nonobstant il la loua de plus grande affection. Le soir approchait, il commanda que l'on fist son lict en la premiere partie de la maison. Il demanda ses tablettes a escrire, sa touche, sa lumiere, et laissa tous ses domestiques au dedans. Et a fin que son esprit oisif ne luy fantastiquast les espouvantails et craintes, dont on luy avoit parle, il se mit attentivement a escrire, et y employa, non seulement les yeux, mais aussi l'esprit et la main. La nuict venue, il entendit le fer qui cliquetoit: toutefois il ne leva point l'oeil, et ne laissa d'escrire, mais il s'asseura davantage, et presta l'aureille. Alors le bruit augmenta, redoubla et approcha: tellement qu'il l'entendoit desia comme a l'entree, puis au dedans. Il regarde, et voit, et recognoist la semblance de laquelle on luy avoit parle. Elle estoit debout, et lui faisoit signe du doigt, comme si elle l'eust appelle. Et luy au contraire luy faisoit signe de la main qu'elle attendist un petit. Derechef il se mit a escrire. Mais elle vint sonner ses chaisnes a l'entour de la teste de l'ecrivain, lequel la regarda comme auparavant. Et voyant qu'elle lui faisoit signe, tout soudainement il prit sa lumiere, et la suyvit. Elle alloit lentement comme si elle eust eu peine a marcher, a cause de ses fers. Et incontinent qu'elle fut au milieu de la maison, elle se disparut et laissa le philosophe tout seul. Lequel print quelques herbes et feuilles, pour marquer le lieu auquel elle l'avoit laisse. Le jour suivant il s'en alla vers le magistrat, et l'advertit de faire fouiller au lieu marque. On trouva des os entrelassez de chaisnes, que le corps pourry par la terre, et par la longueur du temps, avoit quitte aux fers, lesquels estant rassemblez furent enterrez publiquement, et n'y eust onques depuis esprit qui apparust en la maison."

[Note 1: Oeuvres morales et diversifiees, p. 388.]

Goulart[1] rapporte l'histoire suivante:

[Note 1: Tresor des histoires admirables, t. I, p. 543.]

"Jean Vasques d'Ayola et deux autres jeunes Espagnols partis de leur pays pour venir estudier en droit a Boulogne la Grasse, ne pouvant trouver logis commode pour faire espargne, furent avertis qu'en la rue ou estoit leur hostellerie y avoit une maison deserte et abandonnee, a cause de quelques fantosmes qui y apparoissoyent, laquelle leur seroit laissee pour y habiter sans payer aucun louage, tandis qu'il leur plairoit y demeurer. Eux acceptent la condition, sont mesmes accommodez de quelques meubles, et font joyeusement leur mesnage en icelle l'espace d'un mois, au bout duquel comme les deux compagnons d'Ayola se fussent couchez d'heure, et lui fust en son estude fort tard, entendant un grand bruit comme de plusieurs chaisnes de fer, que l'on bransloit et faisoit entrechoquer, sortit de son estude, avec son espee, et en l'autre main son chandelier et la chandelle allumee, puis se planta au milieu de la salle, sans resveiller ses compagnons, attendant que deviendroit ce bruit, lequel procedoit a son advis du bas des degrez du logis respondant a une grande cour que la salle regardoit. Sur ceste attente, il descouvre a la porte de ces degrez un fantosme effrayable, d'une carcasse n'ayant rien que les os, trainant par les pieds et le faut du corps ces chaisnes qui bruioyent ainsi. Le fantosme s'arreste, et Ayola s'acourageant commence a le conjurer, demandant qu'il eust a lui donner a entendre en facon convenable ce qu'il vouloit. Le fantosme commence a croiser les bras, baisser la teste, et l'appeler d'une main pour le suivre par les degrez. Ayola respond: Marchez devant et je vous suivray. Sur ce le fantosme commence a descendre tout bellement, comme un homme qui traineroit des fers aux pieds, suivi d'Ayola, duquel la chandelle s'esteignit au milieu des degrez. Ce fut renouvellement de peur: neantmoins, s'esvertuant de nouveau, il dit au fantosme: Vous voyez bien que ma chandelle s'est amortie, je vay la r'allumer; si vous m'attendez ici, je retourneray incontinent. Il court au foyer, r'allume la chandelle, revient sur les degrez, ou il trouve le fantosme et le suit. Ayant traverse la cour du logis, ils entrent en un grand jardin, au milieu duquel estoit un puits; ce qui fit douter Ayola que le fantosme ne lui nuisit: pourtant il s'arresta. Mais le fantosme se retournant fit signe de marcher jusques vers un autre endroit du jardin: et comme ils s'avancoyent celle part, le fantosme disparut soudain. Ayola reste seul commence a le rappeler, protestant qu'il ne tiendroit a lui de faire ce qu'il seroit en sa puissance; et attendit un peu. Le fantosme ne paroissant plus, l'Espagnol retourne en sa chambre, resveille ses compagnons, qui le voyant tout pasle, lui donnerent un peu de vin et quelque confiture, s'enquerans de son avanture, laquelle il leur raconta. Tost apres le bruit seme par la ville de cest accident, le gouverneur s'enquit soigneusement de tout, et entendant le rapport d'Ayola en toutes ses circonstances, fit fouiller en l'endroit ou le fantosme estoit disparu. La fut trouvee la carcasse enchainee ainsi qu'Ayola l'avoit veue, en une sepulture peu profonde, d'ou ayant este tiree et enterree ailleurs avec les autres, tout le bruit qui paravant avoit este en ce grand logis cessa. Les Espagnols retournez en leur pays, Ayola fut pourvu d'office de judicature: et avoit un fils president en une ville d'Espagne du temps de Torquemada, lequel fait ce discours en la troisieme journee de son Hexameron."

Taillepied[1] raconte le fait suivant: "Environ l'an 1559, un gentilhomme d'un village pres de Meulan sur Seine, seigneur de Flins, avoit ordonne par testament qu'on ensevelist son corps avec ses ancetres en la ville de Paris. Quand il fut trespasse, son fils heritier ne s'en souciant beaucoup d'executer la volonte de son pere le fit inhumer dans l'eglise dudit village. Mais advint que l'esprit du pere fit tant grand bruit et tourmente dans la chambre du fils qui couchoit en son lict a Paris que le fils fut contrainct d'envoyer des saquemans (pillards, voleurs) qu'il loua a prix d'argent, pour aller deterrer le corps dudit trespasse, et le faire apporter au lieu ou il avait esleu sa sepulture. Le lendemain matin je fus a ce village, en un jour de dimanche, ou l'histoire me fut recitee tout au long, et y avoit dans l'eglise une si grande puanteur de ce corps qui avoit este leve le jour precedent, qu'on n'y pouvoit aucunement durer pour l'infection."

[Note 1: Traite de l'apparition des esprits, p. 123.]