"En Islande, dit Jean des Caurres[1], qui est une isle vers Aquilon des dernieres en laquelle, au solstice de l'este, n'y a nulle nuit, et a celuy de l'hyver n'y a nul jour, il y a une montagne nommee Hecla, qui est bruslante comme Ethna, et la bien souvent les morts se monstrent aux gens qui les ont cogneus, comme s'ils estaient vifs: en sorte que ceux qui n'ont sceu leur mort, les estiment vivans. Et revelent beaucoup de nouvelles de loin pays. Et quand on les invite de venir en leurs maisons, ils respondent avec grands gemissemens qu'ils ne peuvent, mais faut qu'ils s'en aillent a la montaigne de Hecla, et soudain disparaissent, et ne les voit-on point. Et communement apparoissent ceux qui ont este submergez en la mer, ou qui sont morts de quelque mort violente."

[Note 1: Oeuvres morales et diversifiees, p. 378.]

Adrien de Montalembert[1] raconte cette histoire d'Antoinette, jeune religieuse de l'abbaye de Saint-Pierre a Lyon et d'une grande piete, qui parlait souvent de l'abbesse du monastere, morte dans le repentir apres une vie dereglee et se recommandait a elle:

[Note 1: La merveilleuse histoire de l'esprit qui depuis nagueres est apparu au monastere des religieuses de Saint-Pierre de Lyon, laquelle est plaine de grant admiration, comme l'on pourra voir a la lecture de ce present livre, par Adrien de Montalembert Paris, 1528, in-12.]

"Or advint une nuit que la dicte Antoinette, jeune religieuse, estoit toute seule en sa chambre, en son lict couchee et dormoit non point trop durement si luy fut advis que quelque chose luy levoit son queuvrechef tout bellement et luy fesoit au front le signe de la croix puis doulcement et souef en la bouche le baisoit. Incontinent la pucelle se reveille non point grandement effrayee ains tant seulement esbahye, pensant a par soy que ce pourroit estre qui l'auroit baisee et de la croix signee, entour d'elle rien n'appercoit… pour cette fois la pucelle ne y prinst pas grand advis cuydant qu'elle eust ainsi songe et n'en parla a personne.

Advint aucuns jours apres qu'elle ouyt quelque chose entour d'elle faisant aucun son, et comme soubz ses pieds frapper aucuns petiz coups, ainsi qui heurteroit du bout d'un baston dessoubz ung carreau ou un marchepied. Et sembloit proprement que ce qui fesoit ce son et ainsi heurtoit fust dedans terre profondement; mays le son qui se faisoit estoit ouy quasi quatre doys en terre tousjours soubz les piedz de la dicte pucelle. Je l'ay ouy maintes fois et en me repondant sur ce que l'enqueroys frapoit tant de coups que demandoys. Quand la pucelle eut ja plusieurs fois entendu tel son et bruyt estrange elle commenca durement s'esbahir, et toute espouvantee le compta a la bonne abbesse, laquelle bien la sceut reconforter et remectre en bonne asseurance non pensant a autre chose qu'a la simplesse de la pucelle. Et pour mieulx y pourvoir ordonna qu'elle coucheroit en une chambre prochaine d'elle si que la pucelle n'eust sceu tant bellement se remuer que incontinent ne l'eust ouye.

"Les povres religieuses de leans furent toutes esperdues de prime face, ignorans encore que c'estoit. Si vindrent premierement au refuge a nostre Seigneur et se misrent toutes en bon estat. Et fut interroguee la pucelle diligemment assavoir que lui sembloit de ceste adventure. Elle respond qu'elle ne scait que ce pourroit estre si ce n'estoit seur Alis la secretaine pourtant que depuys son trespas souvant l'avoit songee et veue en son dormant. Lors fut conjure l'esperit pour scavoir que c'estoit. Il respondit qu'il estoit l'esperit de seur Alis veritablement de leans jadis secretaine. Et en donna signe evident. La chose fut assez facile a croyre par ce que moult tousjours avoit ayme la pucelle. L'abbesse, voyant ce, delibera apres soy estre conseillee envoyer querir le corps de la trespassee et pour ce fut enquise l'ame premierement si elle vouldroit que son corps fust leans en terre. Elle incontinent donna signe que moult le desiroit; adonc la bonne dame abbesse l'envoya deterrer et amener honnestement en l'abbaye. Cependant l'ame menoit bruit entour la pucelle a mesure que son corps de leans approuchait de plus en plus. Et quand il fut a la porte du monastere moult se demenoit en frappant et en heurtant dessoubz les pieds de la pucelle. Durant aussi que les dames faisoient le service de ses funerailles ne cessoit et n'avoit aucun repos. Bonnemens ne scait-on pourquoy ainsy se demenoit cette ame ou pour la douleur qu'elle enduroit ou pour le plaisir qu'elle avoit de veoir son corps en son abbaye dont jadis elle estoit partie. Le service acheve fut mys en une fousse la casse ou cercueil qui contenoit les ossements en une petite chapelle de Notre-Dame, sans les couvrir aultrement fors d'ung drap mortuaire. Et ainsi me fust montre.

"Or sachez sire que cest esperit ne faisoit aucun mal, frayeur ne destourbier a creature, ains les dames de leans le tindrent depuys a grande consolation pourtant que le dit esperit faisoit signe de grand resjouissance quand l'on chantoit le service divin et quand l'on parloit de Dieu fust a l'esglise ou aultre part. Mais jamais n'estoit ouy si la pucelle n'estoit presente, car jour et nuict luy tenoit compaignie et la suyvoit; ny oncques puis ne l'abandonna en quelque lieu qu'elle fust. Je vous diray grand merveille de ceste bonne ame. Je luy demanday en la conjurant ou nom de Dieu assavoir si incontinent qu'elle fut partie de son corps elle suyvit ceste jeune religieuse. L'ame respondit que ouy veritablement ny jamais ne l'abandonneroit que ne vollast au ciel pour jouyr de la vision eternelle entierement. Ce scay bien veritablement car ce luy ay je demande depuys et l'ay ouy maintes fois. Et moult estoit famyliere de moy. Et par elle ont este sceuz de grans cas qui ne pourroient estre congneuz de mortelle creature dont je me suys donne grand admiration et merveilles. Les secretz de Dieu sont inscrutables et aux ignorants incredibles. Mais ceulx qui ont ouy et veu telles choses certes l'en les doit croire plus entierement."

II.—REVENANTS, SPECTRES, LARVES.

Goulart[1] rappelle cette histoire d'apres Job Fincel[2]: "Un riche homme de Halberstad, ville renommee en Allemagne, tenoit d'ordinaire fort bonne table, se donnant en ce monde tous les plaisirs qu'il pouvoit imaginer, si peu soigneux de son salut, qu'un jour il osa vomir ce blaspheme entre ses escornifleurs, que s'il pouvoit tousiours passer ainsi le temps en delices, il ne desireroit point d'autre vie. Mais au bout de quelques jours et outre sa pensee, il fut contraint mourir. Apres sa mort on voyoit tous les jours en sa maison superbement bastie, des fantosmes survenant au soir, tellement que les domestiques furent contraints cercher demeure ailleurs. Ce riche aparoissoit entre autres, avec une troupe de banquetteurs en une sale qui ne servoit de son vivant qu'a faire festins. Il estoit entoure de serviteurs qui tenoyent des flambeaux en leurs mains, et servoyent sur table couverte de coupes et gobelets d'argent dore, portans force plats, puis desservans: outre plus on oyoit le son des flustes, luths, espinettes et autres instrumens de musique, bref, toute la magnificence mondaine dont ce riche avoit eu son passetemps en sa vie. Dieu permit que Satan representast aux yeux de plusieurs de telles illusions, afin d'arracher l'impiete du coeur des Epicuriens."