[Note 1: Thresor des histoires admirables, t. I, p. 539.]
[Note 2: Au IIe livre des Merveilles de notre temps.]
Des Caurres[1] raconte "comment l'an 1555 en une bourgade, pres de Damas en Syrie, nommee Mellula, mourut une femme villageoise, qui demeura six jours au sepulchre; le septiesme jour elle commenca a crier dessous terre, a la voix de laquelle s'assemblerent une grande multitude de gens et appelerent les parens et mary de la defuncte, devant lesquels elle fut tiree vive du sepulchre et ressuscitee. Et voulant son mary la conduire a sa maison, ne vouloit, mais a grande instance demandoit estre amenee a l'eglise des chrestiens, ce que le mary et parens ne vouloient: mais elle persistait a prier qu'on la y menast, car vouloit estre baptisee et estre chrestienne. Les parens indignez la menerent a la grande ville de Damas, et la livreront ez mains de la justice, a fin que comme heretique elle fut punie. Le bruit en courut par tout le pays. Dont s'assembla en Damas une infinite de peuple pour ceste chose nouvelle. Elle fut presentee a celuy qui est juge des choses appartenans a la religion, le cadi, a laquelle dit le juge: O insensee! veux-tu suivre la foy damnee des chrestiens pour estre condamnee a damnation eternelle en enfer? Auquel respondit, disant: Je veux estre chrestienne pour evader les peines que tu dis, a cause que nul n'est sauve que les chrestiens: a laquelle respondit le cadi: Et quelle certitude as-tu de cecy? Elle respond que tous ceux laquelle avoit cogneu en leur vie qui estoient trespassez, les avoit tous veus en enfer. Alors crierent tous ceux qui estoient la presens: Adonc nous sommes tous damnez? elle respond qu'ouy; ce que entendant, le peuple avec grande fureur la voulurent lapider, les autres crioient que comme infidelle fut bruslee. Le cadi dit qu'il n'en estoit pas d'avis, afin que les chrestiens ne s'en glorifiassent au grand mespris d'eux et de leur foy, mais pour nostre gloire traittons la comme folle et insensee et la renvoyons pour telle, par instrument public. Ce que fut fait; a l'heure ceste bonne femme s'en vint a l'eglise des chretiens, et receut la foy et le baptesme: et depuis vesquit avec les chrestiens en la religion chrestienne, et en icelle mourut."
[Note 1: Oeuvres morales et diversifiees, p. 376.]
"Certain Italien, dit Alexandre d'Alexandrie[1], ayant fait enterrer honnestement un sien ami trespasse, et comme il revenoit a Rome, la nuict l'ayant surpris, il fut contraint s'arrester en une hostellerie, sur le chemin, ou, bien las de corps et afflige d'esprit, il se met en la couche pour reposer. Estant seul et bien esveille, il lui fut avis que son ami mort, tout pasle et descharne, lui aparoissoit tel qu'en sa derniere maladie, et s'aprochoit de lui, qui levant la teste pour le regarder et transi de peur, l'interrogue, qu'il estoit? Le mort ne respondant rien se despouille, se met au lict, et commence a s'approcher du vivant, ce lui sembloit. L'autre ne scachant de quel coste se tourner, se met sur le fin bord, et comme le defunct aprochoit tousiours, il le repousse. Se voyant ainsi rebute, ce fut a regarder de travers le vivant, puis se vestir, se lever du lict, chausser ses souliers et sortir de la chambre sans plus aparoir. Le vivant eut telles affres de ceste caresse, que peu s'en falut aussi qu'il ne passast le pas. Il recitoit que quand ce mort aprocha de lui dans le lict, il toucha l'un de ses pieds, qu'il trouva si froid que nulle glace n'est froide a comparaison."
[Note 1: Au IIe livre de ses Jours geniaux, ch. IX, cite par
Goulart, Thresor d'histoires admirables, t. I, p. 533.]
Goulart[1] rapporte, d'apres divers auteurs resumes par Camerarius[2], les apparitions des morts dans certains cimetieres: "Un personnage digne de foy, dit-il, qui avoit voyage en divers endroits de l'Asie et de l'Egypte, tesmoignoit a plusieurs avoir veu plus d'une fois en certain lieu, proche du Caire (ou grand nombre de peuple se trouve, a certain jour du mois de mars, pour estre spectateur de la resurrection de la chair, ce disent-ils), des corps des trespassez, se monstrans, et se poussans comme peu a peu hors de terre: non point qu'on les voye tout entiers, mais tantost les mains, parfois les pieds, quelquesfois la moitie du corps: quoi faict ils se recachent de mesme peu a peu dedans terre. Plusieurs ne pouvans croire telles merveilles, de ma part desirant en scavoir de plus pres ce qui en est, je me suis enquis d'un mien allie et singulier ami, gentilhomme autant accompli en toutes vertus qu'il est possible d'en trouver, esleve en grands honneurs, et qui n'ignore presque rien. Iceluy ayant voyage en pays susnommez, avec un autre gentil-homme aussi de mes plus familiers et grands amis, nomme le seigneur Alexandre de Schullembourg, m'a dit avoir entendu de plusieurs que ceste apparition estoit chose tres-vraye, et qu'au Caire et autres lieux d'Egypte on ne la revoquoit nullement en doute. Pour m'en asseurer d'avantage, il me monstra un livre italien, imprime a Venise, contenant diverses descriptions des voyages faits par les Ambassadeurs de Venise en plusieurs endroits de l'Asie et de l'Afrique: entre lesquels s'en lit un intitule Viaggio di Messer Aluigi, di Giovanni, di Alessandria nelle Indie. J'ay extrait d'icelui, vers la fin quelques lignes tournees de l'italien en latin (et maintenant en francois) comme s'ensuit. Le 25e jour de mars, l'an 1540, plusieurs chrestiens, accompagnez de quelques janissaires, s'acheminerent du Caire vers certaine montagnette sterile, environ a demi lieue de la, jadis designee pour coemitiere aux trespassez: auquel lieu s'assemble ordinairement tous les ans une incroyable multitude de personnes, pour voir les corps morts y enterrez, comme sortans de leurs fosses et sepulchres. Cela commence le jeudi, et dure jusques au samedi, que tous disparoissent. Alors pouvez-vous voir des corps envelopez de leurs draps, a la facon antique, mais on ne les void ni debout, ni marchans: ains seulement les bras, ou les cuisses, ou autres parties du corps que vous pouvez toucher. Si vous allez plus loin, puis revenez incontinent, vous trouvez que ces bras ou autres membres paroissent encore d'avantage hors de terre. Et plus vous changez de place, plus ces mouvements se font voir divers eslevez. En mesmes temps il y a force pavillons tendus autour de la montagne. Car et sains et malades qui vienent la par grosses troupes croyent fermement que quiconque se lave la nuict precedente le vendredi, de certaine eau puisee en un marest proche de la, c'est un remede pour recouvrer et maintenir la sante, mais je n'ai point veu ce miracle. C'est le rapport du Venitien. Outre lequel nous avons celui d'un jacopin d'Ulme, nomme Felix, qui a voyage en ces quartiers du Levant, et a publie un livre en alemand touchant ce qu'il a veu en la Palestine et en Egypte. Il fait le mesme recit. Comme je n'ai pas entrepris de maintenir que ceste apparition soit miraculeuse, pour confondre ces superstitieux et idolastres d'Egypte, et leur monstrer qu'il y a une resurrection et vie a venir, ni ne veux non plus refuter cela, ni maintenir que ce soit illusion de Satan, comme plusieurs estiment; aussi j'en laisse le jugement au lecteur, pour en penser et resoudre ce que bon lui semblera."
[Note 1: Thresor des histoires admirables, t. I, p. 42.]
[Note 2: Meditations historiques, ch. LXXIII.]
"J'adjousteray, dit Goulart, quelque chose a ce que dessus, pour le contentement des lecteurs. Estienne du Plais, orfevre ingenieux, homme d'honneste et agreable conversation, aage maintenant d'environ quarante-cinq ans, qui a este fort curieux en sa jeunesse de voir divers pays, et a soigneusement considere diverses contrees de Turquie et d'Egypte, me fit un ample recit de ceste apparition susmentionnee, il y a plus de quinze ans, m'affermant en avoir este le spectateur Claude Rocard, apoticaire a Cably en Champagne, et douze autres chrestiens, ayans pour trucheman et conducteur un orfevre d'Otrante en la Pouille, nomme Alexandre Maniotti, il me disoit d'avantage avoir (comme aussi firent les autres) touche divers membres de ces ressuscitans. Et comme il vouloit se saisir d'une teste chevelue d'enfant, un homme du Caire s'escria tout haut: Kali, kali, ante matarafde: c'est-a-dire, Laisse, laisse, tu ne scais que c'est de cela. Or, d'autant que je ne pouvois bonnement me persuader qu'il fust quelque chose de ce qu'il me contoit apporte de si loin, quoy qu'en divers autres recits, conferez avec ce qui se lit en nos modernes, je l'eusse toujours trouve simple et veritable, nous demeurasmes fort longtemps en ceste opposition de mes oreilles a ses yeux, jusques a l'an 1591, que luy ayant monstre les observations susmentionnees du docteur Camerarius: Or cognoissez-vous (me dit-il) maintenant que je ne vous ay point conte des fables. Depuis, nous en avons devise maintesfois, avec esbahissement et reverence de la sagesse divine. Il me disoit la dessus qu'un chrestien habitant en Egypte, lui a raconte par diverses fois, sur le discours de ceste apparition ou resurrection, qu'il avoit aprins de son ayeul et pere, que leurs ancestres recitoyent, l'ayant receu de longue main, qu'il y a quelques centaines d'annees, que plusieurs chrestiens, hommes, femmes, enfans, s'estans assemblez en ceste montagne, pour y faire quelque exercice de leur religion, ils furent ceints et environnez de leurs ennemis en tres grand nombre (la montagnette n'ayant gueres de circuit) lesquels taillerent tout en pieces, couvrirent de terre ces corps, puis se retirerent au Caire; que depuis, ceste resurrection s'est demonstree l'espace de quelques jours devant et apres celui du massacre. Voila le sommaire du discours d'Estienne du Plais, par lui confirme et renouvelle a la fin d'avril 1600, que je descrivois ceste histoire, a laquelle ne peut prejudicier ce que recite Martin de Baumgarten en son voyage d'Egypte, faict l'an 1507, publie par ses successeurs, et imprime a Nuremberg l'an 1594. Car au XVIIIe chap. du Ier liv. il dit que ces apparitions se font en une mosquee de Turcs pres du Caire. Il y a faute en l'exemplaire: et faut dire Colline ou Montagnette, non a la rive du Nil, comme escrit Baumgarten, mais a demie lieue loin, ainsi que nous avons dit."