Arluno[1], cite par Goulart[2] rapporte que "Deux marchans italiens estans en chemin pour passer de Piedmont en France, rencontrerent un homme de beaucoup plus haute stature que les autres, lequel les appelant a soy leur tint tels propos: Retournez vers mon frere Ludovic, et lui baillez ces lettres que je luy envoye. Eux fort estonnez, demandent: Qui estes-vous? Je suis, dit-il, Galeas Sforce, et tout soudain s'esvanouit. Eux tournent bride vers Milan, de la a Vigevene, ou Ludovic estoit pour lors. Ils prient qu'on les face parler au Duc, disans avoir lettres a lui bailler de la part de son frere. Les courtisans se mocquent d'eux; et pour ce qu'ils faisoyent tousiours instance de mesme, on les emprisonne, on leur presente la question: mais ils maintienent constamment leur premiere parole. La dessus les conseillers du duc furent en dispute, de ce qu'il faloit faire de ces lettres, ne sachans que respondre tant ils estoyent esperdus. Un d'entr'eux nomme le vicomte Galeas empoigne les lettres escrites et un papier plie en forme de briefs de Rome, le fermant attache de menus filets de laiton, dont le contenu estoit: Ludovic, Ludovic, pren garde a toy; les Venitiens et Francois s'allieront ensemble pour te ruiner, et renverser entierement tes afaires. Mais si tu me fournis trois mille escus, je donneray ordre que les coeurs s'adouciront, et que le mal qui te menace s'eslongnera, me confiant d'en venir a bout, si tu veux me croire. Bien te soit. Et au bas: L'esprit de ton frere Galeas. Les uns estonnez de la nouveaute du fait, les autres se mocquant de tout cela, plusieurs conseillans qu'on mist les trois mille escus en depost au plus pres de l'intention de Galeas, le Duc estimant qu'on se mocqueroit de lui, s'il laschoit tant la main, s'abstint de desbourser l'argent et de le commettre en l'estrange main, puis renvoya les marchans en leurs maisons. Mais au bout de quelque temps, il fut dejette de sa duche de Milan, prins et emmene prisonnier."
[Note 1: En la premiere section de l'Histoire de Milan.]
[Note 2: Thresor d'histoires admirables, t. I, p. 531.]
"En 1695, un certain M. Bezuel (qui depuis fut cure de Valogne), etant alors ecolier de quinze ans, fit la connaissance des enfants d'un procureur nomme d'Abaquene, ecoliers comme lui. L'aine etait de son age; le cadet, un peu plus jeune s'appelait Desfontaines; c'etait celui des deux freres que Bezuel aimait davantage. Se promenant tous deux en 1696, ils s'entretenaient d'une lecture qu'ils avaient faite de l'histoire de deux amis, lesquels s'etaient promis que celui qui mourrait le premier viendrait dire des nouvelles de son etat au survivant. Le mort revint, disait-on, et conta a son ami des choses surprenantes."
"Le jeune Desfontaines proposa a Bezuel de se faire mutuellement une pareille promesse. Bezuel ne le voulut pas d'abord; mais quelques mois apres il y consentit, au moment ou son ami allait partir pour Caen. Desfontaines tira de sa poche deux petits papiers qu'il tenait tout prets, l'un signe de son sang, ou il promettait, en cas de mort, de venir voir Bezuel; l'autre ou la meme promesse etait ecrite, fut signee par Bezuel. Desfontaines partit ensuite avec son frere, et les deux amis entretinrent correspondance."
"Il y avait six semaines que Bezuel n'avait recu de lettres, lorsque, le 31 juillet 1697, se trouvant dans une prairie, a deux heures apres midi, il se sentit tout d'un coup etourdi et pris d'une faiblesse, laquelle neanmoins se dissipa; le lendemain, a pareille heure, il eprouva le meme symptome; le surlendemain, il vit pendant son affaiblissement son ami Desfontaines qui lui faisait signe de revenir a lui… Comme il etait assis, il se recula sur son siege. Les assistants remarquerent ce mouvement."
"Desfontaines n'avancant pas, Bezuel se leva pour aller a sa rencontre; le spectre s'approcha alors, le prit par le bras gauche et le conduisit a trente pas de la dans un lieu ecarte."
"Je vous ai promis, lui dit-il, que si je mourais avant vous, je viendrais vous le dire: je me suis noye avant-hier dans la riviere, a Caen, vers cette heure-ci. J'etais a la promenade; il faisait si chaud qu'il nous prit envie de nous baigner. Il me vint une faiblesse dans l'eau, et je coulai. L'abbe de Menil-Jean, mon camarade, plongea; je saisis son pied, mais soit qu'il crut que ce fut un saumon, soit qu'il voulut promptement remonter sur l'eau, il secoua si rudement le jarret, qu'il me donna un grand coup dans la poitrine, et me jeta au fond de la riviere, qui est la tres profonde."
"Desfontaines raconta ensuite a son ami beaucoup d'autres choses."
"Bezuel voulut l'embrasser, mais alors il ne trouva qu'une ombre.
Cependant, son bras etait si fortement tenu qu'il en conserva une douleur."