Nous passerons d’abord en revue les amours d’Horace, pour connaître les grandes courtisanes de son temps; car Horace, sage et prudent jusque dans les choses du plaisir, ne faisait cas que des amours faciles, dans lesquels son repos ne pouvait pas être compromis. La terrible loi Julia contre les adultères n’existait pas encore; mais la jurisprudence romaine, quoique tombée en désuétude sur ce point délicat, ne laissait pas moins des armes terribles dans les mains d’un mari trompé, ou d’un père, ou d’un frère, outragés par la conduite dissolue d’une fille ou d’une sœur. Horace savait qu’on n’était pas impunément amoureux d’une matrone, et qu’un amant surpris en adultère courait risque d’être puni sur le théâtre même de son crime, soit que le mari se contentât de couper le nez et les oreilles du coupable, soit que celui-ci y perdît son caractère d’homme et fût privé des attributs de la virilité, soit enfin qu’il pérît égorgé en présence de sa complice. Horace, dans la satire 2e du livre I, à l’occasion de Cupiennius, qui était fort curieux de l’amour des matrones (mirator cunni Cupiennius albi), énumère les victimes que cet amour avait faits, et dont le plaisir fut tristement interrompu (multo corrupta dolore voluptas): «L’un s’est précipité du haut d’un toit, l’autre est mort sous les verges; celui-ci, en fuyant, est tombé parmi une bande de voleurs; celui-ci a racheté sa peau avec ses écus; tel autre a été souillé de l’urine de vils esclaves; bien plus, il est advenu que le fer a tranché les parties viriles d’un de ces paillards (quia etiam illud accidit ut cuidam testes caudamque salacem demeteret ferrum).» Horace répète donc le serment que faisait souvent Salluste: «Moi, je ne touche jamais une matrone (matronam nullam ego tango);» mais il n’imitait pas les folies de Salluste, qui se ruinait pour des affranchies; il n’imitait pas davantage Marsæus, qui dissipa son patrimoine et vendit jusqu’à sa maison pour entretenir une danseuse nommée Origo: «Je n’ai jamais eu affaire aux femmes des autres, disait Marsæus à Horace.—Non, reprenait le poëte, mais vous avez eu affaire aux baladines, aux prostituées (meretricibus) qui ruinent la réputation encore plus que la bourse.»

Cependant, Horace ne dédaignait pas, pour son propre compte, les courtisanes et les danseuses; mais il ménageait avec elles sa bourse et sa santé. Il conservait l’usage de sa raison dans tous les déréglements de ses sens, et il était toujours assez maître de lui-même pour ne pas se livrer à la merci d’une femme, en fût-il passionnément épris. Dans ses passions les plus vives, partisan qu’il était de la philosophie épicurienne, il suivait avant tout les inspirations de la volupté, et il évitait soigneusement tout ce qui pouvait être un embarras, une gêne, un ennui. Voilà pourquoi, sans parler des honteuses débauches que les mœurs romaines autorisaient dans un ordre de plaisirs contraire à la nature, il ne concentrait pas son affection sur un seul objet, mais il la partageait d’ordinaire entre plusieurs amies qui étaient successivement ou simultanément ses maîtresses. Voilà pourquoi, à examiner la question avec une froide impartialité, il préférait, à la dangereuse promiscuité des galanteries matronales, la tranquille possession des maîtresses mercenaires: «Pour ne pas s’en repentir, disait-il à un desservant idolâtre des grandes dames, cesse de pourchasser les matrones, car il y a dans ce travail plus de mal à gagner que de profit à recueillir. Une matrone, si vous le permettez, Cerinthus, malgré ses camées et ses émeraudes, n’a pas d’ailleurs la cuisse plus polie ni la jambe mieux faite; souvent même, on rencontre mieux chez une courtisane (atque etiam melius persæpe togatæ est). Ajoute encore que la marchandise de celle-ci n’est point fardée: tout ce qu’elle veut vendre, elle le montre à découvert; ce qu’elle a de beau, elle ne s’en vante point, elle l’étale; elle avoue d’avance ce qu’elle cache de défectueux. C’est l’usage des cochers qui achètent des chevaux, de les soumettre à une inspection générale... Chez une matrone, sauf le visage, vous ne pouvez rien voir; le reste, si ce n’est chez Catia, est caché jusqu’à ce que la robe soit ôtée. Si vous visez à ce fruit défendu qu’environnent tant de retranchements (et c’est là ce qui vous rend fou), mille choses alors vous font obstacle: gardiens, litière, coiffeurs, parasites, et cette stole qui descend jusqu’aux talons, et ce manteau qui l’enveloppe par-dessus, ce sont autant de barrières qui ne laissent point approcher du but.»

Horace, dans cette satire où il se révèle avec ses goûts comme avec ses habitudes, compare ensuite à cette matrone si bien gardée une courtisane qui se livre elle-même avant qu’on l’attaque: «Avec elle, dit-il, rien n’est obstacle; la gaze vous la laisse voir comme si elle était nue; vous pouvez presque la mesurer de l’œil dans ses parties les plus secrètes; elle n’a donc pas la jambe mal faite et le pied ignoble? Aimeriez-vous mieux qu’on vous tendît un piége et qu’on vous arrachât le prix de la marchandise, avant de vous l’avoir montrée?» Puis, Horace avoue qu’il n’a pas de patience quand le feu du désir circule dans ses veines (tument tibi quum inguina), et qu’il s’adresse alors à la première servante, au premier enfant, qui peut lui venir en aide: «J’aime, dit-il franchement, des amours faciles et commodes (namque parabilem amo Venerem facilemque). Celle qui nous dit: «Tout à l’heure... Mais je veux davantage... Attendons que mon mari soit sorti...» je la laisse aux prêtres de Cybèle, comme dit Philon. Il prendra celle qui ne se tient pas à si haut prix et qui ne se fait point attendre lorsqu’on lui ordonne de venir. Qu’elle soit belle, bien faite, soignée, mais non pas jusqu’à vouloir paraître plus blanche ou plus grande que la nature ne l’a faite. Celle-là, quand mon flanc droit presse son flanc gauche, c’est mon Ilie et mon Égérie; je lui donne le nom qu’il me plaît. Et je ne crains pas, lorsque je fais l’amour (dum futuo), que le mari revienne de la campagne, que la porte se brise en éclats, que le chien aboie, que la maison s’ébranle du haut en bas, que la femme toute pâle saute hors du lit, qu’elle s’accuse d’être bien malheureuse, qu’elle ait peur pour ses membres ou pour sa dot, et que moi-même je tremble aussi pour mon compte; car, en pareil cas, il faut fuir, les pieds nus et les vêtements en désordre, sinon gare à vos écus, à vos fesses et à votre réputation!... Malheureux qui est pris! Je m’en rapporte à Fabius.» Horace, dans son aimable épicuréisme, connaissait le plaisir plutôt que l’amour.

Sa première maîtresse, celle du moins qu’il célébra la première dans ses poésies, se nommait Nééra. Il l’aimait, ou plutôt il l’entretint pendant plus d’une année, sous le consulat de Plancus, l’an de Rome 714. Il avait, à cette époque, vingt-cinq ans, et il ne s’était pas encore fait un nom parmi les poëtes; il était donc trop pauvre pour payer bien cher les faveurs de cette chanteuse, qui sans doute n’avait pas la vogue qu’elle obtint plus tard dans les comessations. Une nuit, elle enlaça dans ses bras son jeune amant et prononça ce serment, dont la lune fut le témoin muet: «Tant que le loup poursuivra l’agneau; tant qu’Orion, la terreur des matelots, soulèvera les mers agitées par la tempête; tant que le zéphyr caressera la longue chevelure d’Apollon, je te rendrai amour pour amour!» Mais le serment fut bientôt oublié, et Néère prodigua ses nuits à un amant plus riche qui les payait mieux. Elle ne voulait cependant pas se brouiller avec Horace, qui rompit tout commerce avec elle, en se disant: «Oui, s’il y a quelque chose d’un homme dans Flaccus (si quid in Flacco viri est), je chercherai un amour qui réponde au mien!» Il se détacha donc de l’infidèle Néère, et il prédit à son heureux rival que lui-même serait abandonné à son tour, possédât-il de nombreux troupeaux et de vastes domaines, fût-il plus beau que Nirée, et fît-il rouler le Pactole chez sa maîtresse. Celle-ci se distingua depuis dans son métier de chanteuse, et lorsque Horace dut à ses poésies l’amitié de Mécène et les bienfaits d’Auguste, il se souvint de Néère, et il l’envoya souvent chercher pour chanter dans les festins qu’il donnait à ses amis: «Va, jeune esclave, dit-il dans une ode sur le retour de l’empereur après la guerre d’Espagne, apporte-nous des parfums, des couronnes et une amphore contemporaine de la guerre des Marses, s’il en est échappé une aux bandes de Spartacus. Dis à la chanteuse Néère, qu’elle se hâte de nouer ses cheveux parfumés de myrrhe. Si son maudit portier tarde à t’ouvrir la porte, reviens sans elle. L’âge qui blanchit ma tête a éteint mes ardeurs, qui naguère redoutaient peu les querelles et les luttes; j’aurais été moins patient dans ma chaude jeunesse, sous le consulat de Plancus!» Il avait aimé Néère plus qu’il n’aima ses autres maîtresses; car il voulut se venger d’elle, en lui montrant ce qu’elle avait perdu par son infidélité.

«A l’époque où Horace entra dans le monde, dit M. Walkenaer dans l’Histoire de son poëte favori, il y avait à Rome trois courtisanes renommées parmi toutes celles de leur profession; c’étaient Origo, Lycoris et Arbuscula.» Malheureusement, les anciens scoliastes ne nous en apprennent pas davantage à l’égard de ces trois famosæ, qu’ils se contentent de nommer, et Horace, qui ne paraît pas avoir eu de rapports particuliers avec elles, raconte seulement que la première avait réduit à la pauvreté l’opulent Marsæus. Il affecte aussi de rapprocher de cette courtisane avide et prodigue une patricienne, nommée Catia, connue par ses débauches et par l’affectation qu’elle mettait à relever indécemment le bas de sa robe, lorsqu’elle se promenait sur la voie Sacrée. Cette Catia, qui ne rougissait pas de rivaliser en public avec les courtisanes, fut un jour surprise en adultère dans le temple de Vénus Théatine, près du théâtre de Pompée, et la populace la poursuivit à coups de pierres. Son adultère, suivant le scoliaste Porphyrion, sortait de l’ordinaire; car elle avait été trouvée se livrant à la fois à Valérius, tribun du peuple, et à un rustre sicilien (Valerio ac siculo colono); d’autres scoliastes ne lui donnent pourtant qu’un seul complice dans ce flagrant délit. La mésaventure de Catia servit encore à confirmer les idées d’Horace sur la préférence qu’il accordait à l’amour des courtisanes. Il ne dérogea qu’une seule fois à ses principes, et il se laissa séduire par une vieille débauchée, qui appartenait à une famille illustre, et qui l’avait charmé par de faux airs de philosophe et de savante. Il eût volontiers borné sa liaison avec cette stoïcienne à un commerce purement littéraire; mais il ne se soumit pas longtemps aux exigences amoureuses qu’il ne se sentait pas le courage de satisfaire. Il s’était d’ailleurs attaché à une belle courtisane, nommée Inachia, et il aurait eu honte de lui opposer une indigne rivale. Celle-ci s’irrita de se voir négligée d’abord, bientôt délaissée, puis détestée et repoussée; elle essaya sans doute de se venger d’Horace, en chagrinant Inachia, et Horace prit fait et cause pour sa maîtresse, à laquelle il sacrifia sans regret et sans pitié l’odieuse libertine qui le tenait comme une proie. Deux horribles épigrammes, qu’il avait faites contre elle, coururent dans Rome et la firent montrer au doigt par tout le monde: «Tu me demandes, ruine séculaire, lui disait-il dans la première de ces deux pièces, ce qui amollit ma vigueur, toi dont les dents sont noires, dont le front est labouré de rides, et dont le hideux anus bâille entre tes fesses décharnées comme celui d’une vache qui a la diarrhée? Sans doute que ta poitrine, ta gorge putride et semblable aux mamelles d’une jument, sans doute que ton ventre flasque et tes cuisses grêles plantées sur des jambes hydropiques, devaient exciter mes désirs!... Mais qu’il te suffise d’être opulente; qu’on porte à tes funérailles les images triomphales de tes aïeux; qu’il n’y ait pas une femme qui se pavane chargée de plus grosses perles que les tiennes... Quoi! parce que des livres de philosophie sont étalés sur tes coussins de soie, crois-tu que c’est cela qui empêche mes nerfs de se roidir, mes nerfs assez peu soucieux des lettres, et qui fait languir mes amours (fascinum)? Va, tu as beau me provoquer à te satisfaire (ut superbe provoces ab inguine); il faut que ta bouche me vienne en aide (ore ad laborandum est tibi).» Dans sa seconde ode, Horace fait un tableau encore plus hideux de cette impudique: «Que demandes-tu, ô femme digne d’être accouplée à de noirs éléphants? Pourquoi m’envoies-tu des présents, des lettres, à moi qui ne suis pas un gars vigoureux, et dont l’odorat n’est point émoussé?... Car, pour flairer un polype ou le bouc immonde qui se cache sous tes aisselles velues, j’ai le nez plus fin que celui du chien de chasse qui sent le gîte du sanglier. Quelle sueur et quels miasmes infects s’exhalent de tous ses membres flétris, lorsqu’elle s’efforce d’assouvir une fureur insatiable que trahit son amant épuisé (pene soluto), lorsque sa face est dégoûtante de craie humide et de fard préparé avec les excréments du crocodile, lorsque, dans ses emportements lubriques, elle brise sa couche et les courtines de son lit!» Il n’en fallut pas moins, pour qu’Horace se délivrât des jalousies et des poursuites de la femme aux éléphants (mulier nigris dignissima barris).

Malheureusement, on ne connaît que le nom de cette Inachia, qu’Horace proclamait, trois fois en une nuit, la déesse du plaisir (Inachiam ter nocte potes! s’écriait avec envie l’indigne rivale d’Inachia); mais, presque dans le même temps, Horace s’était lié avec une autre courtisane qui ne le cédait pas en beauté à Inachia et qui pourtant se donnait gratis à son poëte. Horace la nomme, pour cette raison probablement, la bonne Cinara. Ce n’était pas le moyen de la garder longtemps, et bientôt Cinara se mit en quête d’un amant plus prodigue. Elle n’eut pas de peine à le trouver, et Horace, inconsolable, ne put l’oublier qu’en se jetant dans les fumées de Bacchus. Cette courtisane désintéressée eut la maladresse de devenir mère. Le poëte Properce, qui était auprès d’elle pendant les douleurs de l’enfantement, lui conseilla de faire un vœu à Junon, et aussitôt, sous les auspices de cette déesse compatissante, Cinara fut délivrée. Ce vœu, fait à Junon, semble motiver l’opinion des scoliastes, qui veulent que Cinara soit morte en couches. Horace la regretta toute sa vie, à travers tous les amours qui succédèrent à celui qu’il se rappelait sans cesse. Cinara, la bonne Cinara, se rattachait, dans les souvenirs de jeunesse d’Horace, à ses plus douces illusions; Cinara l’avait aimé pour lui-même, sans intérêt et sans récompense: «Je ne suis plus ce que j’étais sous le règne de la bonne Cinara!» disait-il tristement, en approchant de la cinquantaine. Gratidie, qui remplaça Cinara, n’était pas faite pour la condamner à l’oubli: Gratidie avait été belle et courtisée comme elle; mais les années, en dispersant la foule de ses adorateurs, lui avaient conseillé de joindre à son métier de courtisane une industrie plus sûre et moins changeante. Gratidie était parfumeuse et saga, ou magicienne: elle vendait des philtres, elle en fabriquait aussi, et les commentateurs d’Horace ont prétendu qu’elle avait essayé le pouvoir de ses aphrodisiaques sur cet amant, qu’elle croyait par là s’attacher davantage et d’une manière plus invincible. Mais Horace, au contraire, ne tarda pas à secouer un joug que les conjurations et les breuvages de la magicienne n’avaient pas réussi à lui rendre agréable et léger. Le poëte eut horreur des œuvres ténébreuses dont son commerce avec une saga l’avait fait complice; il craignit aussi pour sa santé, que des stimulants trop énergiques pouvaient compromettre, et il se sépara violemment de Gratidie. Celle-ci employa son art magique pour le retenir, pour le ramener; tout fut inutile, et Horace, averti des relations libidineuses que Gratidie entretenait secrètement avec un vieux débauché nommé Varus, s’autorisa de ce prétexte pour rompre avec éclat. Gratidie se plaignit alors hautement, l’accusa d’ingratitude, et le menaça de terribles représailles. Horace savait ce dont elle était capable; il n’attendit donc pas une vengeance qui pouvait le frapper par un empoisonnement plutôt que par des maléfices: il dénonça, dans ses vers, à l’opinion publique, les pratiques criminelles de l’art des sagæ, et il déshonora Gratidie sous le nom transparent de Canidie. Nous avons cité ailleurs les sinistres révélations que fit Horace au sujet des mystères du mont Esquilin. Gratidie fut peut-être forcée de s’expliquer et de se justifier devant les magistrats; elle obtint d’Horace, on ignore par quelle influence et à quel prix, une espèce de rétractation poétique dans laquelle perçait encore une amère et injurieuse ironie: «Je reconnais avec humilité la puissance de ton art, disait-il dans cette nouvelle ode destinée à paralyser le terrible effet des deux autres; au nom du royaume de Proserpine, de l’implacable Diane, je t’en conjure à genoux, épargne-moi, épargne-moi! Trop longtemps j’ai subi les effets de ta vengeance, ô amante chérie des matelots et des marchands forains! Vois, ma jeunesse a fui!... Tes parfums magiques ont fait blanchir mes cheveux... Vaincu par mes souffrances, je crois ce que j’ai nié longtemps.... Oui, tes enchantements pénètrent le cœur... Ma lyre que tu taxes d’imposture, veux-tu qu’elle résonne pour toi? Eh bien, tu seras la pudeur, la probité même!... Non, ta naissance n’a rien d’abject... non, tu ne vas pas, la nuit, savante magicienne, disperser, neuf jours après la mort, la cendre des misérables... Ton âme est généreuse et tes mains sont pures!» A ce désaveu forcé, Canidie répond par des imprécations: «Quoi! tu aurais impunément, nouveau pontife, lancé des foudres sur les sortiléges du mont Esquilin et rempli Rome de mon nom! Tu pourrais, sans éprouver mon courroux, divulguer les rites secrets de Cotytto et te moquer des mystères du libre Amour!» Ce passage prouve évidemment que Gratidie, de même que la plupart des sagæ, se prêtait à d’incroyables débauches et ne restait pas étrangère à certaines orgies nocturnes qui favorisaient une étrange promiscuité des sexes, comme pour renouveler le culte impur de Cotytto, la Vénus de Thrace, l’antique déesse hermaphrodite de la Syrie. «La mort viendra trop lente à ton gré! s’écriait l’infernale Canidie; tu traîneras une vie misérable et odieuse, pour servir de pâture à des souffrances toujours nouvelles... Tantôt, dans les accès d’un sombre désespoir, tu voudras te précipiter du haut d’une tour ou t’enfoncer un poignard dans le cœur; tantôt, mais en vain, tu entoureras ton cou du lacet funeste. Triomphante, je m’élancerai de terre et tu me sentiras bondir sur tes épaules.»

Horace avait besoin de respirer, après un pareil amour, né au milieu des potions érotiques et sous l’empire des invocations magiques: il ne pardonnait pas toutefois à Canidie, car il décocha depuis plus d’un trait acéré contre elle, et il put se réjouir d’avoir fait du surnom qu’il lui donnait le pseudonyme d’empoisonneuse: «Canidie a-t-elle donc préparé cet horrible mets?» disait-il longtemps après, en faisant la critique de l’ail. Horace était excessivement sensible aux mauvaises odeurs qui agissaient sur son système nerveux; il prit ainsi en aversion une fort belle courtisane nommée Hagna, qui puait du nez et n’en était pas moins idolâtrée de son amant Balbinus. Nous passerons sous silence les nombreuses distractions qu’Horace allait chercher dans les domaines de Vénus masculine, et nous laisserons sur le compte de la dépravation romaine les continuelles infidélités qu’il faisait à son Bathylle, en se couronnant de roses et en buvant du cécube ou du falerne. Horace n’était pas plus moral que son siècle, et s’il aima prodigieusement les femmes, il n’aima pas moins les garçons, qu’il leur préférait même souvent: «La beauté, partout où il la rencontrait, dit le savant M. Walkenaer, faisait sur lui une impression vive et brûlante; elle absorbait ses pensées, troublait son sommeil, enflammait ses désirs; il saisissait toutes les occasions de les satisfaire, sans être arrêté par des scrupules et des considérations qui n’avaient aucune force dans les mœurs de son temps.» Dans une de ses épodes, adressée à Pettius, il reconnaît que l’amour s’acharne sans cesse après lui et l’enflamme pour les adolescents et les jeunes filles: «Maintenant, c’est Lysiscus que j’aime, dit-il avec passion, Lysiscus plus beau et plus voluptueux qu’une femme. Ni les reproches de mes amis, ni les dédains de cet adolescent ne sauraient me détacher de lui; rien, si ce n’est un autre amour pour une blanche jeune fille ou pour un bel adolescent à la longue chevelure.» Lorsque le poëte avouait ainsi sa faiblesse honteuse, l’hiver avait trois fois dépouillé les forêts, dit-il dans la même ode, depuis que sa raison se trouvait hors des atteintes d’Inachia. Ce fut à cette époque, dans le cours de sa trentième année, qu’il devint éperdument amoureux de Lycé: c’était une courtisane étrangère, qui exerçait la Prostitution au profit de son prétendu mari, et qui eut l’adresse de résister d’abord aux pressantes sollicitations du poëte.

Acron et Porphyrion, qui ont recueilli de précieux détails sur tous les personnages nommés dans les poésies d’Horace, ne nous font pas connaître le véritable nom de cette Lycé, que le poëte aima entre toutes ses maîtresses; ils nous apprennent seulement qu’elle était d’origine tyrrhénienne, c’est-à-dire qu’elle avait pris naissance dans l’Étrurie, où la population entière, si l’on s’en rapporte au témoignage de l’historien Théopompe, s’adonnait avec fureur à la débauche la plus effrénée. Plaute fait entendre que les mœurs de ce pays n’avaient pas beaucoup changé de son temps, lorsqu’il met ces paroles dans la bouche d’un personnage de sa Cistellaria: «Vous ne serez point contrainte d’amasser une dot, comme les femmes de Toscane, en trafiquant indignement de vos attraits.» Lycé suivait donc les principes de sa patrie, quand elle se vendait au plus offrant et que ses richesses, honteusement acquises, lui permettaient de s’entourer des dehors d’une femme honnête, de simuler un mariage et d’augmenter par là le prix de ses complaisances. Horace y fut trompé comme tout le monde; il crut avoir affaire à une vertu, et, malgré ses répugnances à l’égard de l’adultère, il se relâcha de ce rigorisme jusqu’à venir la nuit suspendre des couronnes à la porte de l’astucieuse courtisane, qui ferma d’abord les yeux et les oreilles. Il s’enhardit par degrés et alla heurter à cette porte inexorable, qui s’ouvrait pour d’autres que pour lui et que les présents seuls avaient le privilége de rendre accessible. Ce fut par une ode qu’il se fit recommander à la sévérité feinte de la belle Étrurienne, qui n’était pas en puissance de mari, mais qui avait auprès d’elle un lénon affidé. Cette ode, composée dans un genre que les Grecs nommaient paraclausithyron, était un chant qu’on exécutait en musique devant la porte close d’une cruelle: «Quand tu vivrais sous les lois d’un époux barbare, aux sources lointaines du Tanaïs, dit le poëte amoureux, Lycé, tu gémirais de me voir, en butte aux aquilons, étendu devant ta porte! Écoute comme cette porte est battue par les vents, comme les arbres de tes jardins gémissent et font gémir les toits de ta maison! Vois comme la neige qui couvre la terre se durcit sous un ciel pur et glacial! Abaisse ta fierté hostile à Vénus!... Tu ne verras pas toujours un amant exposé, sur le seuil de ta demeure, aux intempéries des saisons.»

Horace ignorait certainement que Lycé fût une courtisane, quand il lui montrait, pour la fléchir, son mari dans les bras d’une concubine thessalienne nommée Piéria; quand il lui disait que son père, originaire de Tyrrhène, n’avait pu engendrer une Pénélope rebelle à l’amour; quand il avait recours à la prière et aux larmes pour suppléer à l’inutilité de ses dons. Mais bientôt on n’eut plus rien à lui refuser, dès qu’il accorda ce qu’on lui demandait; il était généreux; il fut aussi heureux qu’on pouvait le faire, et il resta quelque temps l’amant en titre de Lycé, qui ne le congédia que pour donner sa place à un plus jeune et à un plus riche. Il ne se consola pas aisément d’avoir été quitté, et il chercha en vain à renouer une liaison qu’il avait rompue à contre-cœur. Son ressentiment contre Lycé se fit jour avec éclat, quand la beauté de cette courtisane se ressentit de l’usage immodéré que la libertine en avait fait: «Les dieux, Lycé, ont entendu mes vœux! s’écria-t-il avec une joie qui ne prouve pas que son amour fût alors éteint. Oui, Lycé, mes vœux s’accomplissent. Te voilà vieille, et tu veux encore paraître jeune, et d’une voix chevrotante, quand tu as bu, tu sollicites Cupidon, qui te fuit: il repose sur les joues fraîches de la belle Chias, qui sait si bien chanter; il dédaigne en son vol les chênes arides; il s’éloigne de toi, parce que tes dents jaunies, tes rides, tes cheveux blancs, lui font peur. Ni la pourpre de Cos, ni les pierres précieuses ne te rendront ces années, que le temps rapide a comme ensevelies dans l’histoire du passé. Où sont, hélas! ta beauté, ta fraîcheur, tes grâces décentes? Ce visage radieux, qui égalait presque celui de Cinara et que les arts avaient cent fois reproduit, qu’en reste-t-il maintenant? Que reste-t-il de celle en qui tout respirait l’amour et qui m’avait ravi à moi-même? Mais les destins donnèrent de courtes années à Cinara, et ils te laissèrent vivre autant que la corneille centenaire, pour que l’ardente jeunesse puisse voir, non sans rire, un flambeau qui tombe en cendre.» Il y a dans cette pièce le dépit et le regret d’un amant délaissé, et l’on ne peut trop taxer d’hyperbole un portrait si différent de celui qu’Horace avait peint avec enthousiasme peu d’années auparavant. Les femmes, et surtout les courtisanes, il est vrai, chez les Romains, n’étaient pas longtemps jeunes: le climat chaud, les bains multipliés, les cosmétiques et les aphrodisiaques, les festins et les excès en tout genre ne tardaient pas à flétrir la première fleur d’un printemps qui touchait à l’hiver et qui emportait avec lui les plaisirs de l’amour. La vieillesse des femmes commençait à trente ans, et, si le feu des passions érotiques couvait encore sous la céruse et sous le fard, il fallait recourir, pour l’apaiser, aux eunuques, aux spadones, aux gladiateurs, aux esclaves, ou bien aux secrètes et honteuses compensations du fascinum.

Dans le temps même qu’Horace était possesseur des charmes de Lycé, il ne se défendit pas des séductions d’une autre enchanteresse, et il donna l’exemple de l’inconstance à sa nouvelle maîtresse en traversant pour ainsi dire le lit de Pyrrha: il ne l’aimait pas, il n’en était pas jaloux, car un jour il la surprit, dans une grotte où elle était couchée sur les roses, dans les bras d’un bel adolescent à la chevelure parfumée. Il ne troubla pas les baisers de ces deux amants, qui ne soupçonnaient pas sa présence; il se contenta de les admirer, tous deux enivrés d’amour et pétulants d’ardeur. Il se délecta à ce spectacle voluptueux, et il se retira sans bruit, avant que l’heureux couple fût en état de le voir et de l’entendre. Mais, le lendemain, il envoya une ode d’adieu à Pyrrha, pour lui notifier ce dont il avait été témoin et ce qui l’avait guéri d’un amour si mal partagé: «Malheur à ceux pour qui tu brilles comme une mer qu’ils n’ont pas affrontée! Quant à moi, le tableau votif que j’attache aux parois du temple de l’Amour témoignera que j’ai déposé mes vêtements humides, après mon naufrage!» Les naufragés suspendaient dans le temple de Neptune un tableau votif rappelant le danger auquel ils avaient échappé: Horace faisait allusion à cet usage, lorsqu’il remerciait le dieu des amants de l’avoir sauvé au milieu d’une tourmente de jalousie et d’infidélité. Il est remarquable que le poëte, qui ne se piquait jamais de constance pour son propre compte, ne souffrait pas de la part d’une maîtresse la moindre perfidie, et pourtant toutes ses maîtresses étaient des courtisanes! On doit attribuer à une vanité excessive plutôt qu’à une délicatesse de mœurs cette intolérance qui contrastait avec ses doctrines épicuriennes. La seule fois peut-être où il ne fut pas jaloux et où il se prêta même à un partage, c’est quand son ami Aristius Fuscus jeta les yeux sur une affranchie, nommée Lalagé, avec laquelle il se reposait, des plaisirs de Rome et des courtisanes, dans sa villa de la Sabine. Cette Lalagé sortait à peine de l’enfance, et, ne sachant comment résister aux poursuites de Fuscus, elle prétexta son âge, et se défendit ainsi de lui céder immédiatement; mais Horace, sacrifiant l’amour à l’amitié, prit lui-même les intérêts de son ami, en l’invitant à patienter quelque temps, jusqu’à ce qu’il eût triomphé des refus de Lalagé: «Ne cueille pas la grappe encore verte, lui disait-il; attends: l’automne va la mûrir et nuancer de sa couleur de pourpre le noir raisin; bientôt Lalagé te cherchera d’elle-même, car le temps court malgré nous et lui apporte les années qu’il te ravit dans sa fuite; bientôt, d’un œil moins timide, elle provoquera l’amour, plus chérie que ne furent jamais Chloris et la coquette Pholoé; elle montrera ses blanches épaules et rayonnera comme la lune au sein des mers.» En attendant, il célébrait dans ses vers voluptueux les charmes enfantins de Lalagé, et il parcourait la forêt de Sabine en apprenant le nom de Lalagé à tous les échos. Il fut sans doute trompé par cette affranchie, comme il le fut presque en même temps par une autre, nommée Barine, moins enfant et aussi charmante que Lalagé. Selon les scoliastes, Barine se nommait Julia Varina, parce qu’elle était une des affranchies de la famille Julia. Horace eut encore la monomanie de faire de cette courtisane une amante fidèle, et il s’aperçut presque aussitôt que les serments dont elle l’avait bercé n’étaient qu’un moyen de tirer de lui plus de présents: «Barine, lui écrivit-il, je te croirais, si un seul de tes parjures eût été suivi d’un châtiment; si une seule de tes dents en fût devenue moins blanche; si seulement un de tes ongles en eût été déformé; mais, perfide, à peine as-tu, par des serments trompeurs, engagé de nouveau ta foi, que tu n’en parais que plus belle, que tu te montres avec encore plus d’orgueil à cette jeunesse qui t’adore! Oui, Barine, tu peux, avec de décevantes paroles, prendre à témoin les ondes de la mer, les astres silencieux de la nuit, les dieux inaccessibles au froid de la mort. Vénus rira de tes sacriléges; les nymphes indulgentes et le cruel Cupidon, aiguisant sans cesse ses ardentes flèches, en riront. Il n’est que trop vrai, tous ces adolescents ne grandissent que pour t’assurer de nouveaux esclaves. Ceux que tu retiens dans le servage te reprochent tes trahisons et ne peuvent se résoudre à s’éloigner du foyer d’une maîtresse impie!»