Horace, à cette époque, âgé de trente-huit ans (27 ans avant J.-C.), se livrait à toute la fougue de son tempérament; il cherchait une maîtresse fidèle et il n’en trouvait pas, faute de la prêcher d’exemple; il se retirait souvent dans une de ses maisons de campagne, à Prœneste ou à Ustica, et il emmenait avec lui, pour passer le temps, quelque belle affranchie, qui se lassait bientôt de cette espèce de servitude et qui le quittait pour retourner à Rome. Comme il allait partir pour Ustica, son domaine de la Sabine, il rencontra sur la voie Sacrée une jeune femme, portant la toge et coiffée d’une perruque blonde: elle était d’une beauté si merveilleuse, que tous les regards la suivaient avec admiration, mais cette beauté se trouvait encore relevée par celle d’une compagne plus âgée qu’elle, quoique non moins resplendissante d’attraits. La ressemblance de ces deux courtisanes, qui ne différaient que par l’âge, prouvait suffisamment que l’une était la fille de l’autre. Horace fut émerveillé et il se sentit sur-le-champ épris de toutes deux à la fois; mais quand il sut que la mère avait pour amie cette parfumeuse Gratidie, à laquelle il avait fait une si triste célébrité, il résolut de ne s’occuper que de la fille, nommée Tyndaris, chanteuse de son métier, entretenue par un certain Cyrus, jaloux et colère, qui la battait. Il envoya cette déclaration d’amour à Tyndaris: «Les dieux me protégent, les dieux aiment mon encens et mes vers. Viens auprès de moi, et l’Abondance te versera de sa corne féconde tous les trésors des champs. Là, dans une vallée solitaire, à l’abri des feux de la canicule, tu chanteras sur la lyre d’Anacréon la fidèle Pénélope, la trompeuse Circé, et leur amour inquiet pour le même héros. Là, sous l’ombrage, tu videras sans péril une coupe de Lesbos, et les combats de Bacchus ne finiront pas comme ceux de Mars; tu n’auras plus à craindre, qu’un amant colère et jaloux, abusant de ta faiblesse, ose porter sur toi des mains brutales, arracher les fleurs de ta chevelure et déchirer ton voile innocent.» La chanteuse, en recevant cette ode, alla consulter sa mère, qui lui raconta l’indigne conduite du poëte à l’égard de Gratidie, et qui lui conseilla de ne pas s’exposer à de pareils traitements. Tyndaris répondit donc à Horace qu’elle ne pouvait, sans offenser sa mère, accepter les hommages de l’injurieux accusateur de Gratidie. Alors, Horace essaya par la flatterie de mettre dans son parti la mère de Tyndaris, à laquelle il écrivit: «O toi, d’une mère si belle, fille plus belle encore, je t’abandonne mes coupables ïambes; ordonne, et qu’ils soient consumés par la flamme ou ensevelis dans les flots... Apaise ton âme irritée. Moi aussi, au temps heureux de ma jeunesse, je connus le ressentiment, et je fus entraîné, dans mon délire, à de sanglants ïambes. Aujourd’hui je veux faire succéder la paix à la guerre: ces vers insultants, je les désavoue, mais rends-moi ton cœur et deviens ma maîtresse!» Tyndaris se laissa toucher et réconcilia Horace avec la vieille Gratidie, en faisant elle-même les frais du raccommodement.

C’est après Tyndaris, que Lydie inspira au poëte volage une des passions les plus vives qu’il eût encore ressenties. Lydie était éprise d’un tout jeune homme, qu’elle détournait des exercices gymnastiques et des laborieux travaux de son éducation patricienne: Horace lui reprocha de perdre ainsi l’avenir de ce jeune homme, qu’il parvint à remplacer, en se montrant plus libéral que lui. Mais à peine avait-il succédé à cet imberbe Sybaris, que Lydie, aussi capricieuse qu’il pouvait l’être jamais, lui donna pour rival un certain Télèphe, qui s’était emparé d’elle et qui la captivait par les sens. Horace n’était pas homme à soutenir une semblable rivalité; il tint bon cependant, et il essaya, par la persuasion et par la tendresse, de lutter contre un robuste rival, qui lui défaisait le soir tous ses projets du matin. Sa poésie la plus amoureuse était sans force vis-à-vis des faits et gestes de ce copieux amant: «Ah! Lydie! s’écrie-t-il dans une ode charmante, qui n’émut pas même cette belle inhumaine: quand tu loues devant moi le teint de rose, les bras d’ivoire de Télèphe, malheur à toi! mon cœur s’enflamme et se gonfle de colère. Alors mon esprit se trouble, je rougis et pâlis tour à tour; une larme furtive tombe sur ma joue et trahit les feux secrets dont je suis lentement dévoré. O douleur! quand je vois tes blanches épaules honteusement meurtries par lui dans les fureurs de l’ivresse; quand je vois tes lèvres où sa dent cruelle imprime ses morsures! Non, si tu veux m’écouter, ne te fie pas au barbare, dont les baisers déchirent cette bouche divine où Vénus a répandu son plus doux nectar. Heureux, trois fois heureux, ceux qu’unit un lien indissoluble, que de tristes querelles n’arrachent pas l’un à l’autre, et que la mort seule vient trop tôt séparer!» Lydie dédaigna les prières et les conseils d’Horace: elle ne congédia point l’amant qui la mordait et qui la meurtrissait de coups, mais elle ferma sa porte à l’importun conseiller.

Horace ne pouvait rester un seul jour sans maîtresse. Quoiqu’il aimât avec plus de frénésie l’infidèle qui le chassait, il voulut, par le nombre de ses distractions galantes, étouffer cet amour qui n’en était que plus vivace dans son cœur; il fit parade de ses nouvelles maîtresses: «Lorsqu’un plus digne amour m’appelait, dit-il dans une ode, j’étais retenu dans les liens chéris de Myrtale, l’affranchie Myrtale, plus emportée que les flots de l’Adriatique quand ils creusent avec rage les golfes de la Calabre.» Mais il ne se consolait pas d’avoir perdu Lydie. Il revint à Rome, et il apprit avec joie que le brutal Télèphe avait un successeur, et que Lydie était entretenue par Calaïs, fils d’Ornythus de Thurium; Calaïs, jeune et beau, ne devait pas craindre de rival. Horace alla voir Lydie, et elle ne le vit pas sans émotion: ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre. Le poëte a chanté sa réconciliation dans cet admirable dialogue: «Tant que j’ai su te plaire et que nul amant préféré n’entourait de ses bras ton cou d’ivoire, je vivais plus heureux que le grand roi.—Tant que tu n’as pas brûlé pour une autre et que Lydie ne passait point après Chloé, Lydie vivait plus fière, plus glorieuse que la mère de Romulus.—Chloé règne aujourd’hui sur moi; j’aime sa voix si douce, mariée aux sons de sa lyre; pour elle, je ne craindrais pas la mort, si les Destins voulaient épargner sa vie.—Je partage les feux de Calaïs, fils d’Ornythus de Thurium; pour lui, je souffrirais mille morts, si les Destins voulaient épargner sa vie.—Quoi! s’il revenait, le premier amour? s’il ramenait sous le joug nos cœurs désunis? si je fuyais la blonde Chloé et que ma porte s’ouvrît encore à Lydie?—Bien qu’il soit beau comme le jour, et toi plus léger que la feuille, plus irritable que les flots, c’est avec toi que j’aimerais vivre, avec toi que j’aimerais mourir!»

Les amours des courtisanes étaient changeants: Lydie retourna bientôt à Calais, et Horace, à Chloé, tout en regrettant Lydie, tout en s’affligeant de n’avoir pas su la fixer. La blonde Chloé était encore enfant, lorsqu’elle vendit sa fleur au poëte, qui la négligea bientôt pour s’attacher à deux autres maîtresses plus mûres et moins ignorantes, à Phyllis, affranchie de Xanthias, et à Glycère, l’ancienne amante de Tibulle. Ce fut dans une singulière circonstance, qu’il eut révélation des beautés cachées de Phyllis et qu’il se sentit jaloux de les posséder. Un jour, il alla faire visite à un ami, nommé Xanthias, jeune Grec de Phocée, épicurien et voluptueux comme lui; il ne voulut pas qu’on avertît de sa présence l’hôte aimable qu’il venait voir et qu’on lui dit être enfermé dans la bibliothèque de sa maison, au milieu des bustes et des portraits de ses ancêtres; il eut l’idée de le surprendre et il le surprit, en effet, car il ne le trouva pas la tête penchée sur un livre: Xanthias avait écarté tous ses domestiques, pour être seul avec une esclave dont il avait fait sa concubine. Horace, arrêté sur le seuil, ne troubla pas un tête-à-tête dont il observa curieusement les épisodes et dont il partagea en quelque sorte les plaisirs. Xanthias s’aperçut qu’il avait un témoin muet de son bonheur, lorsqu’il eut la conscience de lui-même et de sa situation; il rougit de honte et chassa brutalement la belle Phyllis, qui se reprochait tout bas son abandon, et qui se retira toute confuse devant la colère de son maître. Il y avait chez les Romains un préjugé très-répandu et très-invétéré, qui représentait comme déshonorant le commerce intime d’un homme libre avec une esclave. Xanthias ne se consolait pas d’avoir dévoilé son secret malgré lui, et il écoutait à peine les raisonnements d’Horace, qui cherchait à justifier aux yeux de son ami une faiblesse amoureuse qu’il eût volontiers prise pour son propre compte. Horace fit l’éloge le moins équivoque de la complice de Xanthias, et il laissa celui-ci sous l’impression d’une sorte de jalousie qui réhabilitait Phyllis. D’après le conseil d’Horace, Xanthias commença par affranchir cette esclave, pour n’avoir plus à rougir de la rapprocher de lui. Horace lui avait envoyé une ode, dans laquelle il flattait Phyllis, de la manière la plus délicate, en la comparant à la blanche Briséis aimée d’Achille, à Tecmesse aimée d’Ajax son maître, à la vierge troyenne dont Agamemnon fut épris après la chute de Troie: «Ne rougis pas d’aimer ton esclave, ô Xanthias! disait-il; sais-tu si la blonde Phyllis n’a pas de nobles parents qui seraient l’orgueil de leur gendre? Sans doute, elle pleure une naissance royale et la rigueur des dieux pénates. Non, celle que tu as aimée n’est pas d’un sang avili; si fidèle, si désintéressée, elle n’a pu naître d’une mère dont elle aurait à rougir. Si je loue ses bras, son visage et sa jambe faite au tour, mon cœur n’y est pour rien. Ne va pas soupçonner un ami dont le temps s’est hâté de clore le huitième lustre.» Horace à quarante ans n’était pas moins curieux qu’à vingt, et ce qu’il avait vu de Phyllis le tourmentait d’une secrète impatience de revoir à son aise une si charmante fille. Le soin qu’il prend, dans son ode à Xanthias, de se dire exempt de toute convoitise, semblerait prouver le contraire, et il est probable que Phyllis lui sut gré d’avoir contribué à la faire affranchir. Cet affranchissement la délivra de Xanthias qu’elle n’aimait pas, et une fois maîtresse d’elle-même, elle s’amouracha de Télèphe, qu’Horace avait eu déjà pour rival. Ce Télèphe ne lui resta pas longtemps attaché et il céda la place à Horace, qui adressa une ode consolatrice à la blonde Phyllis, pour l’inviter à venir célébrer avec lui dans une de ses villas les ides d’avril, mois consacré à Vénus Marine: «Télèphe, que tu désires, n’est pas né pour toi; jeune, voluptueux et riche, une autre s’est emparée de lui et le retient dans un doux esclavage, à l’exemple de Phaéton foudroyé et de Bellérophon, que Pégase, impatient du frein d’un mortel, rejeta sur la terre: cet exemple doit réprimer des espérances trop ambitieuses. Ne regarde pas au-dessus de toi, et tremblant d’élever trop haut ton espoir, ne cherche que ton égal. Viens, ô mes dernières amours, car, après toi, je ne brûlerai pour aucune autre. Apprends des airs que me répétera ta voix adorée: les chants adoucissent les noirs chagrins.» Phyllis était devenue courtisane, et son talent d’aulétride la faisait distinguer entre les chanteuses qui se louaient dans les festins; quoique Horace l’appelât ses dernières amours (meorum finis amorum), il lui donna encore plus d’une rivale préférée.

Glycère fut celle qu’il aima davantage; il savait par Tibulle, qui l’avait aimée avant lui, ce qu’elle valait comme amante; il n’eut pas de répit qu’il ne remplaçât auprès d’elle Tibulle ou plutôt le jeune adolescent qui avait succédé à Tibulle. «Ne sois pas si triste, Albius, au souvenir des rigueurs de Glycère? écrivait-il à son ami Tibulle. Faut-il soupirer d’éternelles élégies, parce qu’un plus jeune t’a éclipsé aux yeux de l’infidèle?» Horace était assez riche et assez aimable, pour que Glycère fermât les yeux sur les cheveux gris que lui cachait une couronne de roses; elle accepta les offrandes et le culte d’Horace; elle lui donna rendez-vous dans une délicieuse maison où elle avait établi le centre de son empire amoureux; Horace lui envoya ce billet, au moment où elle faisait sa toilette, au milieu de ses ancillæ et de ses ornatrices, pour recevoir son nouvel amant: «O Vénus, reine de Gnide et de Paphos, dédaigne le séjour chéri de Chypre; viens dans la brillante demeure de Glycère qui t’appelle avec des flots d’encens! Amène avec toi le bouillant Amour, les Grâces aux ceintures dénouées, et les Nymphes, et Mercure, et la Jeunesse, qui sans toi n’a plus de charmes!» Cette Glycère avait toutes les qualités d’une courtisane consommée; elle exerça une irrésistible influence sur les sens d’Horace, qui se livra aux ardeurs de sa passion avec tant d’emportement, que sa santé en fut altérée, et qu’il augmenta par ces excès l’irritabilité de ses nerfs. Il tombait alors dans des crises spasmodiques qui l’épuisaient encore plus que ses transports amoureux, et souvent, au sortir des bras de sa maîtresse, il s’abandonnait aux sombres rêveries d’une espèce de maladie noire, que la jalousie avait produite et qu’elle menaçait d’aggraver tous les jours. Mais cette jalousie lui avait été si souvent funeste dans ses amours, qu’il se faisait violence pour la cacher et qu’il s’étourdissait au milieu des festins: «Je veux perdre la raison, disait-il à son ancien rival Télèphe, devenu son ami et son compagnon de table. Où sont les flûtes de Bérécynthe? Que fait ce hautbois suspendu près de la lyre muette? Je hais les mains paresseuses: semez les roses! Que le bruit de nos folies éveille l’insensé Lycus et la jeune voisine si mal unie à ce vieil époux. Ta noire chevelure, ô Télèphe, tes yeux doux et brillants comme l’étoile du soir, attirent l’amoureuse Rhodé, et moi je languis, je brûle pour ma Glycère...» En faisant allusion à la verte jeunesse de Télèphe, il faisait un triste retour sur ses quarante-trois ans, sur sa chevelure grisonnante, sur son crâne chauve, sur ses yeux bordés de rouge, sur ses rides et sur son teint jauni. Glycère, en courtisane adroite, évitait pourtant d’évoquer ces fâcheuses pensées, et quelquefois Horace, assis ou plutôt couché à table avec elle, pouvait croire qu’il n’avait pas plus perdu que son vin en vieillissant. Alors sa verve de poëte s’échauffait, et il redevenait jeune en chantant Glycère: «Le fils de Jupiter et de Sémélé, les désirs voluptueux et leur mère cruelle m’ordonnent de rendre mon cœur aux amours que je croyais finies pour moi. Je brûle pour Glycère! j’aime son teint éblouissant et pur comme un marbre de Paros; j’aime ses charmants caprices et la vivacité dangereuse de ses regards. Vénus me poursuit et s’attache à moi tout entière; au lieu de chanter les sauvages tribus de la Scythie et le cavalier parthe, si redouté dans sa fuite, ma lyre n’a plus que des chants d’amour. Esclaves, posez, sur un autel de vert gazon, la verveine, l’encens et une coupe de vin: le sang d’une victime désarmera la déesse.» Les commentateurs se sont beaucoup occupés de ce sacrifice, et ils n’ont eu garde de se mettre d’accord sur la déesse à qui Horace voulait l’offrir. C’était Vénus, selon les uns; c’était Glycère divinisée, selon les autres. On a beaucoup débattu un autre point, aussi difficile à éclaircir: quelle était la victime que le poëte se proposait d’immoler (mactata hostia)? Le savant Dacier a prétendu que les Grecs et les Romains ne souillaient jamais de sang les sacrifices offerts à Vénus. En réponse à cette docte argumentation, le dernier historien d’Horace a cité un passage de Tacite, d’après lequel on ne saurait contester que les autels de Vénus furent ensanglantés comme ceux des autres dieux et déesses: on avait soin seulement que les animaux qu’on immolait, chèvres, génisses, colombes, ne fussent pas des mâles. Le sacrifice dont il est question dans l’ode d’Horace à Glycère, pourrait bien être d’une espèce plus érotique, car un amant qui appréhendait les maléfices et qui voulait surtout se garantir du nœud d’impuissance, brûlait de l’encens et de la verveine sur l’autel de ses dieux lares, versait une patère de vin dans la flamme et transformait ensuite sa maîtresse en victime qu’il immolait à Vénus.

Pendant sa liaison avec Glycère, Horace se brouilla impitoyablement avec plusieurs maîtresses qu’il avait eues et qui comptaient rester ses amies. On peut supposer avec raison que ce fut à l’instigation de Glycère, qu’il ne fit grâce ni à Chloris, ni à Pholoé, ni à Chloé, ni même à sa chère Lydie. Il outragea dans ses vers celles qu’il avait chantées naguère avec le plus de tendresse. Il est impossible de ne pas reconnaître la haine de Glycère contre Lydie dans cette ode injurieuse: «Les jeunes débauchés viennent moins souvent frapper à coups redoublés tes fenêtres et troubler ton sommeil; ta porte reste enchaînée au seuil, elle qui roulait si facilement sur ses gonds. Déjà tu entends de moins en moins répéter ce refrain: Tandis que je veille dans les longues nuits, Lydie, tu dors! Bientôt, vieille et flétrie, au coin d’une rue solitaire, tu pleureras à ton tour les dédains des plus vils amants. Quand de brûlants désirs, quand cette chaleur qui met en rut les cavales, s’allumeront dans ton cœur ulcéré, tu gémiras de voir cette joyeuse jeunesse, qui se couronne de myrte et de lierre verdoyant, et qui dédie à l’Hèbre glacé les couronnes flétries.» Horace, qui avait eu le courage d’insulter Lydie et de la représenter meretrix de carrefour, provoquant les passants au coin des rues; Horace n’eut pas le moindre remords, en sacrifiant à quelque ressentiment de Glycère la vieille Chloris et sa fille Pholoé, qui était alors une des fameuses à la mode: «Femme du pauvre Ibicus, mets donc enfin un terme à tes débauches et à tes infâmes travaux. Quand tu es si proche de la mort, cesse de jouer au milieu des jeunes filles et de faire ombre à ces blanches étoiles. Ce qui sied assez bien à Pholoé ne te sied plus, ô Chloris! Que ta fille, comme une bacchante excitée par les sons des cymbales, assiége les maisons des jeunes Romains; que, dans son amour pour Nothus, elle folâtre comme la chèvre lascive. Quant à toi, vieille, ce sont les laines de Luceria, et non les cythares qui te conviennent, et non la rose aux couleurs purpurines: d’un tonneau de vin, on ne boit pas la lie.» Horace, au lieu de déchirer quelques pages dans ses livres d’odes, en ajoutait de bien amères, de bien cruelles, qui n’effaçaient pas les chants d’amour de sa jeunesse. Il avait quarante-sept ans; il était follement épris de Glycère, et en publiant le recueil de ses odes, il les mêla de telle sorte, qu’on ne pouvait plus retrouver la suite chronologique de ses maîtresses et de ses amours dans les pièces de vers qu’il avait composées pour les immortaliser; mais Glycère ne fut pas encore satisfaite de la place que le poëte lui avait réservée dans ce recueil: elle s’irrita, elle congédia son trop docile amant, et quoi qu’il fît pour rentrer en grâce, elle ne voulut pas lui pardonner ses torts imaginaires.

Horace essaya inutilement de lui inspirer de la jalousie et de lui prouver qu’il pouvait se passer d’elle: il se tourna vers une ancienne maîtresse, qu’il n’avait pas du moins injuriée, et il n’épargna rien pour redevenir son amant. Cette maîtresse était Chloé, cette belle esclave de Thrace, qu’il avait possédée le premier et qui n’avait pas su le retenir sous le prestige d’une naïve tendresse d’enfant. La blonde Chloé avait acquis de l’expérience, en devenant une courtisane en vogue; elle se trouvait, à cette époque, dans tout l’éclat de ses grâces, de ses talents et de sa réputation: elle avait autour d’elle une brillante cour d’adorateurs empressés; elle se montrait partout avec eux, à la promenade, au théâtre, aux bains de mer; son luxe surpassait celui de ses rivales, et elle n’était entretenue néanmoins que par un jeune marchand, nommé Gygès. Ce Gygès, elle l’aimait sans doute parce qu’il n’avait pas d’égal en beauté, mais elle lui était surtout attachée à cause de l’immense fortune de ce jeune homme. Ils vivaient donc ensemble comme mari et femme, lorsque Gygès rencontra une autre courtisane, appelée Astérie: il l’aima aussitôt et il ne songea plus qu’à se séparer de Chloé, qui veillait sur lui comme sur un trésor. Il prétexta un voyage en Bithynie, où, disait-il, l’appelaient ses affaires de commerce. Il partit et promit à Astérie de ne revenir que pour elle. Dès qu’il fut éloigné, son amour pour Astérie éclata par des présents qui la dénoncèrent à l’inquiète jalousie de Chloé. Sans cesse Astérie recevait des lettres du voyageur; Chloé n’en recevait aucune; elle ignorait même en quel pays il se trouvait, plus résolu que jamais à ne reparaître à Rome que pour ne plus quitter son Astérie. Chloé était hors d’elle, furieuse et désolée à la fois; elle apprit que Gygès était allé de Bithynie en Épire: elle lui envoya un émissaire chargé de lettres suppliantes et passionnées.

Le moment était mal choisi pour faire oublier à Chloé l’absence de Gygès; Horace fut repoussé par cette belle délaissée, qui ne lui épargna pas les dédains. Horace se vengea, non-seulement par une épigramme contre la superbe Chloé, mais encore en prenant fait et cause pour Astérie, dont il se fit l’ami et le protecteur. Il lui adressa une ode, dans laquelle il l’encourageait à rester fidèle à son fidèle Gygès, et à ne rien craindre des intrigues de sa rivale abandonnée: «Astérie, prends garde que ton voisin Énipée te plaise plus qu’il ne faut? Personne, il est vrai, ne manie au Champ-de-Mars un cheval avec plus d’adresse, et ne fend plus vite à la nage les eaux du Tibre. Le soir, ferme ta porte, aux sons de la flûte plaintive; ne jette pas les yeux dans la rue, et quand il t’appellerait cent fois cruelle, reste inflexible!» Il lui apprenait que l’émissaire de Chloé avait tenté vainement d’émouvoir le cœur de Gygès, ce cœur qui appartenait désormais à la seule Astérie; il put jouir du désespoir de Chloé, mais le mauvais succès de ses tentatives amoureuses auprès de cette courtisane avait laissé dans son propre cœur un amer découragement; il crut se rendre justice, en invoquant une dernière fois Vénus, qui lui avait été si souvent favorable: «J’ai joui naguère de mes triomphes sur les jeunes filles, et j’ai servi non sans gloire sous les drapeaux de l’Amour. Aujourd’hui, je consacre à Vénus Marine mes armes et ma lyre, qui n’est plus faite pour ces combats; je les suspends, à gauche de la déesse, aux parois de son temple. Mettez-y également les flambeaux, les leviers et les haches qui menaçaient les portes fermées. O déesse, qui règnes dans l’île fortunée de Chypre et dans Memphis, où l’on ne connut jamais les neiges de Sithonie, ô souveraine des amours, touche seulement de ton fouet divin l’arrogante Chloé!»

Mais Horace disait adieu trop tôt à Vénus: il reconnut avec joie qu’il pouvait encore avoir droit aux faveurs de la déesse. Il vit ou peut-être il revit Lydé, habile chanteuse qui jouait de la lyre dans les festins; il ne fut pas longtemps à lier avec elle une partie amoureuse, et il emprunta certainement à sa bourse les plus grands moyens de séduction. Il mit d’abord ses projets sous les auspices de Mercure, dieu des poëtes, des voleurs et des marchands: «Inspire-moi, dit-il à ce dieu des courtisanes, inspire-moi des chants qui captivent l’oreille de la sauvage Lydé! Comme la jeune cavale bondit en se jouant dans la plaine et fuit l’approche du coursier, Lydé me fuit et l’amour l’effarouche encore.» Mais elle ne tarda pas à s’apprivoiser, et elle venait souvent chanter dans les festins où Horace puisait au fond de ses vieilles amphores sa philosophie sceptique et insouciante. Les odes qu’il adresse à Lydé sont surtout des invitations à boire: «Que faire de mieux le jour consacré à Neptune? Allons, Lydé, tire le cécube caché au fond du cellier, et force ta sobriété dans ses retranchements... Nous chanterons tour à tour, moi, Neptune et les vertes chevelures des Néréides; toi, sur ta lyre d’ivoire, Latone et les flèches rapides de Diane. Nos derniers chants seront pour la déesse qui règne à Gnide et aux brillantes Cyclades, et qui vole à Paphos sur un char attelé de cygnes. Nous redirons aussi à la Nuit les hymnes qui lui sont dus.» Dans une ode à Quintus Hirpinus, Horace, qui a des cheveux blancs et qui les couronne de roses, compte encore sur la chanteuse Lydé, pour égayer le repas où Bacchus dissipe les soucis rongeurs: «Esclave, fais rafraîchir promptement l’ardent falerne dans cette source qui fuit loin de nous? Et toi, fais sortir de la maison de Lydé le galant qu’elle y a recueilli au passage (quis devium scortum eliciet domo Lyden)? Dis-lui de se hâter. Qu’elle vienne avec sa lyre d’ivoire, les cheveux négligemment noués à la manière des femmes de Sparte!»

C’en est fait, la carrière amoureuse d’Horace se ferme des mains de Lydé: il ne recherche plus la société des courtisanes; il n’aime plus les femmes; il sait qu’il n’a plus rien de ce qu’il faut pour leur plaire, il ne s’exposera donc plus à leurs dédains et à leurs refus; mais il invoque encore Vénus: «Après une longue trêve, ô Vénus, tu me déclares de nouveau la guerre! Je ne suis plus ce que j’étais sous le règne de l’aimable Cinara, je vais compter dix lustres; n’essaie plus, mère cruelle des tendres amours, de courber sous ton joug, autrefois si doux, un cœur devenu rebelle! Va où t’appellent les vœux passionnés de la jeunesse; transporte, sur l’aile de tes cygnes éblouissants, les plaisirs et la volupté dans la demeure de Maxime, si tu cherches un cœur fait pour l’amour... Pour moi, adieu les garçons, les femmes, le crédule espoir d’un tendre retour! adieu les combats du vin et les fleurs nouvelles dont j’aimais à parer ma tête! Mais, hélas! pourquoi, Ligurinus, pourquoi ces larmes furtives qui coulent de ma joue? pourquoi au milieu de mon discours ma voix expire-t-elle dans le silence de l’embarras? La nuit, dans mes songes, c’est toi que je tiens embrassé; toi que je poursuis sur le gazon du Champ-de-Mars, cruel, et dans les eaux du Tibre!» Horace est amoureux du beau Ligurinus, et cette honteuse passion remplira ses dernières années. Le favori des courtisanes, le poëte des grâces et des amours, déshonore ses cheveux blancs et s’abandonne aux plus hideux égarements de la Prostitution romaine.