[CHAPITRE XXV.]

Sommaire.—Catulle.—Licence et obscénité de ses poésies.—Le patient Aurélius et le cinæde Furius.—Épigramme contre ses détracteurs.—Ses maîtresses et ses amies.—Clodia ou Lesbie, fille du sénateur Métellus Céler, maîtresse de Catulle.—Le moineau de Lesbie.—Pourquoi Clodia reçut de Catulle le surnom de Lesbie.—Ce que c’était que le moineau de Lesbie.—Mort de ce moineau chantée par Catulle.—Désespoir de Lesbie.—Passion violente de Catulle pour Lesbie.—Rupture des deux amants.—Résignation de Catulle.—La maîtresse de Mamurra.—Mariage concubinaire de Lesbie.—Catulle revoit Lesbie en présence de son mari.—Subterfuges employés par Lesbie pour ne pas éveiller la jalousie de son mari.—La courtisane Quintia au théâtre.—Vers de Catulle contre Quintia.—Catulle n’a pas donné de rivale dans ses poésies, à Lesbie.—La courtisane grecque Ipsithilla.—Billet galant qu’adressa Catulle à cette courtisane.—Épigramme de Catulle aux habitués d’une maison de débauche où s’était réfugiée une de ses maîtresses.—Il ne faut pas reconnaître Lesbie dans l’héroïne de ce mauvais lieu.—Colère de Catulle contre Aufilena.—La catin pourrie.—Vieillesse prématurée de Catulle.—Lesbie au lit de mort de son amant.—Properce.—Cynthie ou Hostilia, fille d’Hostilius.—Son amour pour Properce.—Statilius Taurus, riche préteur d’Illyrie, entreteneur de Cynthie.—Résignation de Properce à l’endroit des amours de sa maîtresse avec Statilius Taurus.—Les oreilles de Lygdamus.—Conseils de Properce à sa maîtresse.—La docte Cynthie.—Élégies de Catulle sur les attraits de sa maîtresse.—Axiome de Properce.—Nuit amoureuse avec Cynthie.—Les galants de Cynthie.—Ses nuits à Isis et à Junon.—Gémissements de Properce sur la conduite de Cynthie.—Les bains de Baïes.—Les amours de Gallus.—Properce se jette dans la débauche pour oublier sa maîtresse.—Réconciliation de Properce avec Cynthie.—Changement de rôles.—Acanthis l’entremetteuse.—Jalousie de Cynthie.—Lycinna.—Subterfuge qu’employa Cynthie pour s’assurer de la fidélité de son amant.—Les joyeuses courtisanes. Phyllis et Téïa.—Properce pris au piége.—Fureur de Cynthie.—L’empoisonneuse Nomas.—Funérailles précipitées de Cynthie.—Mort de Properce.—Ses cendres réunies à celles de Cynthie.

Horace était à peine né, que Catulle, ce grand poëte de l’amour ou plutôt de la volupté, venait de mourir, à l’âge de trente-six ans, victime de l’abus des plaisirs, selon plusieurs de ses historiens; mais, selon les autres, n’ayant succombé qu’à la faiblesse de sa nature délicate et maladive, malgré les précautions d’une vie calme et chaste. Cette vie-là, dans tous les cas, n’avait pas toujours été telle, puisque les poésies de Catulle, si mutilées et si expurgées que les ait faites la censure des premiers siècles du christianisme, respirent encore la licence érotique et la philosophie épicurienne. Le poëte, ami de Cornélius Népos et de Cicéron, a composé ses vers au milieu des libertins et des courtisanes de Rome; il parle même leur langage dans ces vers, ornés de toutes les grâces du style; il ne recule jamais devant le mot obscène, qu’il fait sonner avec effronterie dans une phrase élégante et harmonieuse; il se plaît aux images et aux mystères de la débauche la plus hardie, mais il a l’excuse d’être naïf dans ce qu’il ose dire et dépeindre. On voit que ses voyages et son séjour en Asie, en Grèce et en Afrique, ne lui avaient laissé ignorer rien de ce qui devait servir à composer l’impure mosaïque de la Prostitution romaine. Et pourtant, dans une épigramme contre ses détracteurs, le patient Aurélius et le cinæde Furius (pathice), qui, d’après ses vers voluptueux (molliculi), ne le supposaient pas trop pudique, il n’hésite point à défendre sa pudeur: «Un bon poëte, dit-il, doit être chaste; mais est-il nécessaire que ses vers le soient? ils ont assez de sel et d’agrément, tout voluptueux et peu décents qu’ils sont, quand ils peuvent éveiller les sens, non-seulement des jeunes garçons, mais encore de ces barbons qui ne savent plus remuer leurs reins épuisés.» Catulle était trop instruit des secrets de Vénus, pour n’avoir pas acquis ce savoir et cette expérience, aux dépens de sa pudeur et de sa santé.

Il nous fait connaître, dans ses poésies, dont la moitié n’est pas venue jusqu’à nous, trois ou quatre courtisanes grecques qui furent ses maîtresses et ses amies; elles étaient à la mode de son temps (50 à 60 ans avant J.-C.), mais leur réputation de beauté, d’esprit, de talents et de grâces, si éclatante qu’elle ait été dans la période de leurs amours, n’a pas duré assez longtemps pour qu’on en trouve un reflet dans les œuvres d’Horace. Il n’y a que Lesbie, dont le nom, immortalisé par Catulle, ait survécu au moineau qu’elle avait tant pleuré; et encore, suivant les commentateurs, cette Lesbie, fille d’un sénateur, Métellus Céler, s’appelait Clodia, et n’appartenait pas à la classe des courtisanes. Au reste, le poëte semble avoir évité, dans les vers adressés à Lesbie ou à son moineau, d’admettre un détail qui aurait pu la désigner personnellement: il ne fait pas le portrait de cette belle; il ne nous révèle pas seulement la couleur de ses cheveux; il se borne à des énumérations de baisers, mille fois donnés et rendus, dont il embrouille tellement le nombre, que les envieux ne puissent jamais les compter: «Tu me demandes, Lesbie, combien il me faudrait de tes baisers, pour que j’en eusse assez et trop? Autant qu’il y a de grains de sable amoncelés en Libye, dans les déserts de Cyrène, depuis le temple de Jupiter Ammon jusqu’au tombeau sacré du vieux Battus; autant qu’il y a d’étoiles qui, dans le silence de la nuit, sont témoins des amours furtifs du genre humain!» Cette Lesbie, que Catulle avait surnommée ainsi par allusion à ses goûts lesbiens, et qu’il a comparée à Sapho en traduisant pour elle l’ode de la célèbre philosophe de Lesbos, est plus connue par son moineau que par ses mœurs galantes. Ce moineau, délices de Lesbie, qui jouait avec elle, qu’elle cachait dans son sein, qu’elle agaçait avec le doigt, et dont elle aimait à provoquer les morsures, lorsqu’elle attendait son amant et cherchait à se distraire de l’ennui de l’attente; ce moineau, dont Catulle a chanté la mort, n’était pas un oiseau, si l’on s’en rapporte à la tradition conservée par les scoliastes; c’était une jeune fille, compagne de Lesbie qui l’aimait à l’égal de son amant: «Pleurez, ô Grâces, Amours, et vous tous qui êtes beaux entre les hommes! il est mort le moineau de ma maîtresse, moineau qui faisait ses délices et qu’elle aimait plus que la prunelle de ses yeux!» Mais les scoliastes de Catulle ont peut-être abusé des priviléges de l’interprétation, en se fondant sur sa belle imitation de l’ode de Sapho, que le poëte n’a pas craint de dédier à Lesbie; nous ne soutiendrons pas contre eux que Catulle n’a entendu pleurer qu’un moineau: «O misérable moineau! voilà donc ton ouvrage: les yeux de ma maîtresse sont enflés et rouges d’avoir pleuré.»

Catulle était si passionnément épris de Lesbie, qu’il ne prévoyait pas la fin de cette passion qu’elle partageait aussi: «Vivons, ô ma Lesbie! s’écriait-il, vivons et aimons!» Mais la jeune fille, quoique plus aimée que nulle ne le sera jamais, se lassa la première d’un tel amour, et congédia son amant. Celui-ci n’essaya pas de regagner un cœur, dont il était rejeté; il ne se plaignit pas de cette rupture, qu’il regardait comme inévitable; il résolut seulement d’oublier Lesbie, et de ne plus aimer à l’avenir avec la même abnégation: «Adieu, Lesbie! dit-il tristement; déjà Catulle s’est endurci le cœur; il ne te poursuivra plus, il ne te suppliera plus; mais, toi, tu gémiras, infidèle, quand tes nuits se passeront sans qu’on t’adresse de prières. Maintenant quel sort t’est réservé? qui te recherchera? à qui paraîtras-tu belle? qui aimeras-tu? à qui seras-tu? qui aura tes baisers? quelles lèvres mordras-tu? Et toi, Catulle, puisque c’est la destinée, endurcis-toi!» Catulle s’aperçut bientôt qu’il avait trop compté sur sa force d’âme, et qu’il ne se consolerait pas de l’inconstance de Lesbie; il l’aimait absente; il l’aima toujours à travers cent maîtresses: «O dieux! murmurait-il en essuyant ses larmes, si votre nature divine vous permet la pitié, et si jamais vous avez porté secours à des malheureux dans les angoisses de la mort, voyez ma misère, et, pour prix d’une vie qui a été pure, ôtez-moi ce mal, ce poison, qui, se glissant comme une torpeur dans la moelle de mes os, a chassé de mon cœur toutes mes joies!» Longtemps après, il ne se rappelait pas sans émotion, et son amour, et celle qui le lui avait inspiré; il s’indigna un jour de voir comparer à Lesbie la maîtresse de Mamurra, qui n’avait ni le nez petit, ni le pied bien fait, ni les yeux noirs, ni les doigts longs, ni la peau douce, ni la voix séduisante, comme la véritable Lesbie: «O siècle stupide et grossier!» répétait-il en soupirant.

Lesbie s’était mariée, ou plutôt elle avait formé une de ces liaisons concubinaires que la loi romaine rangeait dans la catégorie des mariages par usucapion. Elle vivait donc avec un homme qu’on appelait son mari (maritus) et qui n’était peut-être qu’un maître jaloux. Elle ne laissait pas que de recevoir quelquefois Catulle en présence de ce mari, qu’elle n’osait tromper, bien qu’elle en eût belle envie. Pour mieux feindre l’oubli du passé et pour tranquilliser l’esprit de l’époux qu’elle regrettait secrètement d’avoir préféré à l’amant, elle adressait tout haut des reproches et même des injures à Catulle: «C’est une grande joie pour cet imbécile! dit le poëte, qui se consolait en faisant une épigramme contre le mari. Ane, tu n’y entends rien! Si elle se taisait et qu’elle oubliât nos amours, elle en serait guérie; quand elle gronde et m’invective, c’est non-seulement qu’elle se souvient, mais encore, ce qui est bien plus sérieux, qu’elle est irritée; c’est qu’elle brûle encore et ne s’en cache pas!» On ne voit pourtant pas, dans les poésies de Catulle, qu’il ait demandé à Lesbie des preuves plus positives de la passion qu’elle conservait pour lui. Si c’était une illusion, il ne fit rien qui pût la lui enlever, et il se contenta de voir Lesbie en puissance de mari, sans essayer de la rendre infidèle. Un jour, au théâtre, un murmure d’admiration accompagna l’arrivée d’une courtisane, nommée Quintia, qui vint se placer sur les gradins auprès de Lesbie, comme pour l’éclipser et la vaincre en beauté; tous les yeux, en effet, se fixèrent sur la nouvelle venue, et l’on ne regarda plus Lesbie, excepté Catulle, qui n’avait des yeux que pour elle. Indigné de l’injuste préférence que le peuple accordait à Quintia, il prit ses tablettes et improvisa cette pièce de vers, qu’il fit circuler parmi les spectateurs, pour venger Lesbie: «Quintia est belle pour le plus grand nombre; pour moi, elle est blanche; longue et roide. J’avouerai volontiers qu’elle a quelques avantages, mais je nie absolument qu’elle soit belle; car, dans ce grand corps, il n’y a nulle grâce, nul attrait. Lesbie, au contraire, est belle, et si belle de la tête aux pieds, qu’elle semble avoir dérobé aux autres toutes les grâces.»

Lesbia formosa est: quæ quum pulcherrima tota est,
Tum omnibus una omnes surripuit veneres.

On peut dire que Catulle n’a pas donné de rivale dans ses poésies, à cette Lesbie, qu’il ne cessa d’aimer, lorsqu’il eut cessé de la posséder. On eût dit que sa muse aurait rougi de prononcer le nom d’une autre maîtresse. On ne trouve qu’un seul nom, celui d’Ipsithilla, qui brille un moment auprès de Lesbie, et qui disparaît comme un météore après une journée de folie amoureuse. Cette Ipsithilla était, à en juger par son nom, une courtisane grecque, et pour faire passer dans notre langue le billet galant que Catulle lui envoya un jour, il ne faut pas moins que la traduction discrète d’un professeur de l’Université: «Au nom de l’amour, douce Ipsithilla, mes délices, charme de ma vie, accorde-moi le rendez-vous que j’implore pour le milieu du jour; et, si tu me l’accordes, ajoutes-y cette faveur, que la porte soit interdite à tout le monde. Surtout, ne va pas sortir!... Reste à la maison, et prépare-toi à voir se renouveler neuf fois mes exploits amoureux (paresque nobis novem continuas futationes). Mais, si tu dis oui, dis-le de suite; car, étendu sur mon lit, après un bon dîner, je foule dans mon ardeur et ma tunique et ma couverture.» Cette épigramme, qui nous fait comprendre pourquoi Catulle est mort si jeune, est la seule où il désigne nominativement une de ses maîtresses. Dans une autre épigramme qu’il adresse aux habitués d’un mauvais lieu, il se plaint amèrement de la perte d’une maîtresse qu’il ne nomme pas, qu’il avait aimée comme on n’aimera jamais, et pour laquelle il s’était battu bien des fois. Cette femme l’avait quitté pour se réfugier dans une maison de débauche, la neuvième qu’on rencontrait en sortant du temple de Castor et Pollux. Là, elle se prostituait indifféremment aux ignobles hôtes de ce lupanar (omnes pusilli, et semitarii mœchi), qui s’entendaient pour garder leur proie et qui ne permettaient pas à Catulle d’entrer dans la maison, où ils étaient au nombre d’une centaine: «Pensez-vous être seuls des hommes? leur criait-il en colère (solis putatis esse mentulas vobis?). Croient-ils avoir seuls le droit de fréquenter les filles publiques et de regarder le reste du monde comme des castrats?» Il les défie, il les menace d’écrire la violence qu’on lui fait, sur les murs mêmes du mauvais lieu, dans lequel on lui refuse ce qu’on y obtient toujours à prix d’argent; il est prêt à se mesurer contre deux cents adversaires. Mais il a beau insister, crier, prier, en écoutant la voix de son amante qui se livre aux contubernales, il se morfond toute la nuit à la porte.

Certes, il ne faut pas reconnaître Lesbie dans l’héroïne de ces débauches, dans la scandaleuse hôtesse de cette taverne mal famée. Le mari de Lesbie, ce Lesbius que Catulle traite avec tant de mépris, la vendait peut-être à tour de rôle; mais il ne l’avait pas laissée tomber à ce degré de prostitution. Catulle avait beau dire à Lesbie qu’il l’estimait moins, il était forcé d’avouer en gémissant qu’il l’aimait davantage: Amantem injuria talis cogit amare magis, sed bene velle minus. Il continuait cependant à user sa vie dans la société des courtisanes, et il était souvent victime de leurs tromperies: ainsi, le voit-on fort irrité contre une certaine Aufilena, qui avait exigé de lui à l’avance le prix des faveurs qu’elle lui avait ensuite refusées: «L’honneur veut, Aufilena, qu’on tienne sa parole, comme la pudeur voulait que tu ne me promisses rien; mais voler en fraudant, c’est pis encore que le fait d’une courtisane avare qui se prostitue à tout venant.» Ailleurs, il s’indigne contre une honteuse prostituée qui lui avait dérobé ses tablettes; il l’appelle catin pourrie (putida mœcha); il l’accable d’injures, sans obtenir la restitution des tablettes. Elle ne s’émeut pas, et ne fait qu’en rire; il finit par rire lui-même et par changer de ton: «Chaste et pure jeune fille, lui dit-il, rends-moi donc mes tablettes?» Catulle se sentait à bout de ses forces physiques; à peine âgé de trente-quatre ans, il touchait à la décrépitude: il dut renoncer à tout ce qui l’avait conduit, en si peu d’années, à une vieillesse prématurée; mais il ne renonça pas à Lesbie. Ce n’était plus qu’un souvenir avec lequel il retrouvait les jouissances de son ardente jeunesse; c’était encore de l’amour qu’il épanchait en vers tendres ou passionnés: quelquefois il maudissait Lesbie, il allait jusqu’à l’outrager; puis, aussitôt, comme pour obtenir son pardon, il l’admirait, il l’exaltait, il l’invoquait à l’instar d’une divinité: «Nulle femme n’a pu se dire aussi tendrement aimée que tu le fus de moi, ô ma Lesbie! Jamais la foi des traités n’a été plus religieusement gardée que nos serments d’amour le furent par moi! Mais vois où tu m’as conduit par ta faute, et quel sacrifice est imposé à ma fidélité!... Car je ne pourrai jamais t’estimer, quand tu deviendrais la plus vertueuse des femmes, ni cesser de t’aimer, quand tu serais la plus débauchée!» Les sens faisaient silence chez Catulle; le cœur parlait seul, et cette voix suprême retentit dans l’âme de Lesbie. Elle apprit que son ancien amant n’avait plus que peu de temps à vivre; elle crut que le chagrin était tout son mal, elle voulut le guérir: elle revint auprès de lui, les bras ouverts; Catulle s’y précipita, en oubliant tout le reste. Lesbie l’avait revu mourant; Catulle s’était ranimé pour écrire d’une main tremblante ces admirables vers: