Restituis cupido, atque insperanti ipsa refers te
Nobis. O lucem candidiore notâ!
Quis me uno vivit felicior, aut magis hæc quid
Optandum vita, dicere quis poterit!
«Tu te rends à moi, qui te désire! tu reviens à moi qui t’espérais sans cesse! O jour qu’il faut marquer du caillou le plus blanc! Qui donc est plus heureux que moi sur la terre, et qui pourrait dire qu’il y a dans la vie quelque chose de préférable à ce bonheur?» Catulle n’avait que des vers pour exprimer sa joie et sa reconnaissance; son œil éteint s’était rallumé; une rougeur inusitée avait brillé sur ses joues creuses sillonnées de larmes; il pressait contre sa poitrine cette maîtresse chérie qui pleurait en le regardant. Il exhala son dernier soupir, dans des vers où il se flattait encore de vivre en aimant Lesbie: «Tu me promets, ô ma vie, que notre amour sera plein de charmes et durera toujours? Grands dieux! faites qu’elle puisse promettre et tenir, et que ce soit sincèrement, et du cœur, qu’elle me le dise! Ainsi, nous pourrions donc faire durer autant que notre vie ce lien sacré d’une amitié éternelle!» Quelles devaient être ces courtisanes, qui savaient se faire aimer avec cette exquise délicatesse, avec ce dévouement presque religieux! Catulle mourut à trente-six ans, heureux d’avoir retrouvé sa Lesbie (56 ans av. J.-C.). Le plus bel éloge qu’on puisse faire de cette Lesbie, c’est de rappeler l’amour si tendre et si constant qu’elle avait inspiré à un poëte libertin, qui la respecte toujours dans les vers qu’il lui adresse, et qui ne craint pas ailleurs de promener sa muse dans les fanges les plus secrètes de la Prostitution romaine.
Properce était né avant que Catulle fût mort. Properce, qui devait être aussi, suivant l’expression bizarre d’un rhéteur, «un des triumvirs de l’amour,» vit le jour en Étrurie, dans la ville de Pérouse ou dans celle de Mévanie, l’an 702 de Rome, 52 avant J.-C. Properce, en lisant les poésies de Catulle, devint poëte; il était devenu amoureux, en voyant Cynthie. Le véritable nom de cette belle était Hostia ou Hostilia. Ses flatteurs prétendirent même qu’elle descendait de Tullus Hostilius, troisième roi de Rome; mais, quoi qu’il en fût, elle pouvait se vanter, avec plus de certitude, de descendre en ligne directe de son père Hostilius, écrivain érudit, qui composa une histoire de la guerre d’Istrie. Cette Hostilia, que sa beauté, ses grâces et ses talents avaient mise au rang des femmes les plus remarquables de son temps, n’était pourtant qu’une courtisane. Elle aimait véritablement Properce, mais néanmoins elle ne se faisait aucun scrupule de lui donner autant de rivaux qu’elle en pouvait satisfaire. Elle n’avait garde de lui permettre d’en user aussi librement de son côté; lui prescrivait même la fidélité la plus rigoureuse. Cependant, elle vivait publiquement avec un riche préteur d’Illyrie, nommé Statilius Taurus, qui avait bâti à ses frais un amphithéâtre, et qui dépensait autant d’argent pour elle que pour les combats de bêtes féroces. Properce, que la poésie n’enrichissait pas, eût été bien en peine de subvenir aux prodigalités de sa Délie; il acceptait donc, comme une nécessité, la concurrence peu redoutable que lui faisait le préteur d’Illyrie dans les bonnes grâces d’Hostilia; il fermait les yeux et les oreilles, par habitude, chaque fois qu’il pouvait voir ou entendre ce rival permanent; mais il n’en souffrait pas d’autres, ou, du moins, il faisait mauvais visage à ceux qui partageaient en passant les faveurs de sa maîtresse avec lui. Ainsi, en revenant un soir, à l’improviste, de Mévanie, impatient de se retrouver dans les bras de sa maîtresse, il entend les sons de la flûte, il voit la maison resplendissante de lumières. Il approche avec inquiétude, il entre avec stupeur: les esclaves se cachent à son aspect; aucun n’ose l’arrêter, et tous voudraient l’empêcher d’avancer. On est en fête dans le triclinium; on y danse, on y chante, on y brûle des aromates; il appelle un affranchi qui ne lui répond pas. Il saisit par les oreilles un esclave, Lygdamus, qui tente de s’enfuir; il demande d’une voix impérieuse quel est l’hôte magnifique qui reçoit chez Cynthie un pareil accueil? Est-ce un consul? est-ce un sénateur? est-ce un histrion, un gladiateur, un eunuque? Lygdamus garde le silence; il se laissera, plutôt que d’ouvrir la bouche, arracher les deux oreilles; mais Properce n’a que faire des oreilles de Lygdamus; il va droit au triclinium, écarte les rideaux de la porte et plonge ses regards dans la salle, où l’odeur des mets et des aromates lui a révélé ce qui s’y passe. En effet, devant une table somptueusement servie, un lit d’ivoire, de pourpre et d’argent, réunit sur les mêmes coussins Hostilia et Statilius Taurus, se tenant embrassés et se souriant l’un à l’autre. A cette vue il redevient calme et grave; il referme le rideau et se retire d’un pas tranquille: «Sot! dit-il à Lygdamus qui craint encore pour ses oreilles, pourquoi ne m’avertissais-tu pas tout de suite que le préteur était arrivé d’Illyrie?» Il retourna chez lui et passa la nuit, qu’il avait réservée à un plus doux emploi, dans le commerce des muses, seule infidélité qu’il se permît à l’égard de son infidèle. Le lendemain il lui envoyait une élégie qui commence ainsi: «Le voilà revenu d’Illyrie, ce préteur, ta riche proie, Cynthie, et mon plus grand désespoir! Que n’a-t-il laissé sa vie au milieu des rocs acrocérauniens? Ah! Neptune, quelles offrandes alors je t’eusse présentées!... Aujourd’hui, et sans moi, on festine à pleine table, et toute la nuit, excepté pour moi seul, ta porte est ouverte. Oui, si tu es sage, ne quitte pas un moment cette moisson qui t’est offerte, et dépouille de toute sa toison cette stupide brebis. Ensuite, dès que, ses richesses dissipées, il restera pauvre et sans ressources, dis-lui de faire voile vers d’autres Illyries.» Ces conseils, de la part d’un amant, ne témoignaient pas de son extrême délicatesse.
Cynthie n’était pas seulement belle; son amant l’appelle docte, et parle plusieurs fois de son instruction, de son esprit et de ses talents; on sait aussi qu’elle était poëte, et son goût pour la poésie devait être le principal lien qui l’attachait à Properce. Celui-ci, en effet, ne pouvait la payer qu’en vers. Dans ses élégies, il esquisse souvent le portrait de cette courtisane distinguée; il nous apprend qu’elle avait la taille majestueuse, les cheveux blonds, la main admirable. «Ah! ses attraits, écrit-il à un ami, sont le moindre aliment de ma flamme! O Bassus! elle a bien d’autres perfections, pour lesquelles je donnerais jusqu’à ma vie: c’est sa rougeur ingénue; c’est l’éclat de mille talents; ce sont ces délicieuses voluptés cachées sous sa robe discrète (gaudia sub tacitâ ducere veste libet).» Il trouvait sa Cynthie assez parfaite pour qu’elle se passât de toilette et même de voile, quand il avait le bonheur de la posséder, soit le jour, soit la nuit: «Chère âme, lui disait-il avec transport, pourquoi donc étaler tant d’ornements dans ta chevelure? Pourquoi cette myrrhe de l’Oronte que tu répands sur ta tête? Pourquoi cette étude à faire jouer les plis de cette robe déliée, tissue dans l’île de Cos? Pourquoi te vendre à ce luxe des barbares? Pourquoi, sous une parure si chèrement achetée, étouffer les beautés de la nature, et ne point laisser tes charmes briller de leur propre éclat? Crois-moi, tu es trop belle pour recourir à de tels artifices. L’Amour est nu: il n’aime point le prestige des ajustements.» L’axiome de Properce était toujours celui d’un amant tendre et sensible: «Fille qui plaît à un seul est assez parée.» Mais Cynthie s’obstinait à conserver, dans le tête-à-tête le plus intime, le gênant attirail de ses vêtements et de ses joyaux. Properce, en nous initiant aux mystères d’une nuit amoureuse, se plaint amèrement de cette habitude de pudeur ou de pruderie, qu’il aurait pu expliquer par la découverte de quelque difformité ou de quelque imperfection cachée; il nous représente Cynthie ramenant sans cesse sa tunique sur son sein, quoique la lampe fût éteinte: «A quoi bon, lui dit-il, condamner Vénus à s’ébattre dans les ténèbres? Si tu l’ignores, les yeux sont nos guides en amour. C’est nue, et lorsqu’elle sortait de la couche de Ménélas, qu’Hélène, à Sparte, alluma au cœur de Pâris le feu qui le consuma; c’est nu, qu’Endymion captiva la sœur d’Apollon; c’est nue aussi que la déesse dormit avec lui (nudæ concubuisse deæ). Si donc tu persistes à coucher vêtue, tu verras si mes mains sont habiles à mettre en pièces une tunique. Bien plus, si tu pousses à bout ma colère, tu montreras le lendemain à ta mère tes bras meurtris. Est-ce que ta gorge pendante t’empêche de te livrer à ces ébats? Cela pourrait être, si tu avais honte de montrer les traces de la maternité.» Cynthie ne tenait compte de ces beaux raisonnements, et Properce était bien forcé de se contenter de ce qu’on lui offrait: «Qu’elle veuille bien m’accorder quelques nuits semblables, disait-il avec enivrement, et ma vie sera longue dans une seule année; qu’elle m’en donne beaucoup d’autres, et dans ces nuits-là je me croirai immortel. En une nuit chacun peut être dieu!»
Cet amour n’était pourtant pas sans nuages. Cynthie se devait journellement aux exigences de son métier; car, sans compter son préteur d’Illyrie, elle avait des galants qui subvenaient à la dépense de la maison. Elle n’accordait donc pas à Properce toutes les faveurs qu’il réclamait à titre d’amant déclaré; elle le tenait souvent à l’écart, elle lui fermait sa porte, du moins la nuit, qui appartenait aux amours mercenaires; mais elle couvrait autant que possible de prétextes honnêtes la malhonnête vérité, qui blessait le cœur du poëte; elle mettait sur le compte des fêtes d’Isis, de Junon ou de quelque déesse, la continence qu’elle s’imposait, disait-elle, à regret: «Déjà sont encore revenues ces tristes solennités d’Isis! écrivait un jour Properce. Déjà Cynthie a passé dix nuits loin de moi! Périsse la fille d’Inachus, qui des tièdes rivages du Nil a transmis ses mystères aux matrones de l’Ausonie, elle qui tant de fois sépara deux amants avides de se rejoindre! Quelle que fût cette déesse, elle a toujours été fatale à l’amour!» Cependant Properce ne doutait pas qu’Isis fût seule coupable des scrupules et des refus de Cynthie, qu’il essayait en vain d’attendrir, en lui disant: «Certes nulle femme n’entre avec plaisir dans son lit solitaire; il est quelque chose que l’amour vous force à y souhaiter. La passion est toujours plus vive pour les amants absents; une longue jouissance nuit toujours aux amants assidus.» Cynthie le laissait dire et ne changeait rien à son genre de vie. Non-seulement elle réservait pour les rivaux de Properce les nuits qu’elle prétendait donner à Isis, mais encore elle passait une partie de ses nuits à boire, à chanter, à jouer aux dés. Properce ne pouvait ignorer d’ailleurs ce qui faisait l’opulence de sa maîtresse, et, comme il n’avait pas les trésors d’Attale pour payer ce luxe dont il savait l’origine impure, il en était réduit à gémir le plus poétiquement du monde: «Corinthe vit-elle jamais dans la maison de Laïs une telle affluence, lorsque toute la Grèce soupirait à sa porte! s’écrie-t-il, en avouant que sa Cynthie n’était qu’une courtisane à la mode. Fut-il jamais une cour plus nombreuse aux pieds de cette Thaïs mise en scène par Ménandre et qui égaya si longtemps les loisirs du peuple d’Érichtée! Cette Phryné, qui aurait pu relever Thèbes de ses cendres, eut-elle la joie de compter plus d’admirateurs! Non, ô Cynthie, tu les surpasses toutes, et, de plus, tu te fais une parenté selon tes caprices, afin de légitimer des baisers dont tu as si peur de manquer!» Ces reproches, assez obscurs, signifient sans doute que Cynthie faisait passer ses amants pour des parents qu’elle recevait avec la plus touchante hospitalité. Au reste, Properce était si jaloux d’elle, qu’il la soupçonnait parfois de cacher un amant dans sa robe (et miser in tunicâ suspicor esse virum).
Ce n’était pas seulement à Rome que Cynthie réunissait autour d’elle cette foule de concurrents plus ou moins épris et plus ou moins généreux; c’était aussi aux bains de Baïes où elle tenait sa cour pendant la saison des eaux thermales. La ville de Baïes et les environs voyaient affluer alors l’élite de la richesse, de la corruption et du plaisir. Les courtisanes grecques en renom se seraient regardées comme déchues, si elles n’eussent étalé leur luxe insolent au milieu des orgies de ce lieu de délices; elles y venaient chercher de nouvelles intrigues et de nouveaux profits. Properce était donc jaloux de Baïes, comme il l’eût été de dix rivaux à la fois: «O Cynthie! as-tu quelque souci de moi? lui écrivait-il pendant ses absences, où il ne se nourrissait que des souvenirs du passé et des espérances de l’avenir. Te rappelles-tu toutes les nuits que nous avons passées ensemble? Quelle est la place qui me reste en ton cœur? Peut-être, en ce moment, un rival ennemi veut-il que j’efface ton nom de mes vers.» Properce, qui n’avait pas le droit ni peut-être les moyens de la rejoindre à Baïes, s’indignait contre cette Baïes corrompue, contre ces rivages témoins de tant de brouilles amoureuses, contre cet écueil de la chasteté des femmes: «Ah! périssent à jamais, s’écriait-il, périssent Baïes et ses eaux, qui engendrent tous les crimes de l’amour!» Au reste, il ne pouvait guère se faire illusion sur l’objet du voyage de Baïes; il n’ignorait pas, d’ailleurs, que Cynthie n’avait pas d’autre revenu que celui de ses charmes; il la connaissait même, pour l’avoir vue à l’œuvre: «Cynthie ne recherche pas les faisceaux, publia-t-il dans un moment de dépit; elle ne fait nul cas des honneurs: c’est toujours la bourse des amateurs qu’elle pèse... Ainsi donc, on peut faire trafic de l’amour! O Jupiter! ô infamie! Et nos filles s’avilissent par ce trafic! Ma maîtresse m’envoie sans cesse lui pêcher des perles dans la mer; elle me commande d’aller pour elle butiner à Tyr! Oh! plût aux dieux que personne à Rome ne fût riche!» Lorsque Properce se laissait emporter à cet accès de mauvaise humeur, il est vrai que Cynthie, accaparée par son vilain préteur, avait interdit sa couche à l’amant de cœur, pendant sept nuits consécutives.
Cynthie avait été la première maîtresse de Properce: il lui jurait qu’elle serait la dernière. On doit croire, en effet, qu’il lui donna longtemps et vainement l’exemple de la constance. Il déclare, en plusieurs endroits de ses élégies, qu’il était resté fidèle à cette charmante infidèle, et l’on voit qu’il lui pardonnait tout, dès qu’elle lui permettait de rentrer dans ce lit où la veille encore un autre régnait à sa place; il se faisait si peu d’illusion à cet égard, qu’il lui disait, tout en l’embrassant: «Toi, scélérate, tu ne peux une seule nuit coucher seule ni passer seule un seul jour!» Il y eut entre eux cependant plusieurs brouilles, plusieurs séparations, qui aboutirent à un raccommodement et à un redoublement d’amour. Dans une de ces querelles d’amoureux, Properce, le sévère Properce voulut oublier Cynthie, en se jetant à corps perdu dans la débauche, en fréquentant les courtisanes les plus abordables; il avait perdu sa pudeur ordinaire, depuis le jour où son ami Gallus, dans l’intention de le distraire et de faire trêve à ses chagrins de cœur, l’avait rendu témoin, pendant une nuit entière, de ses propres amours avec une nouvelle maîtresse: «O nuit dont il m’est si doux de me souvenir! avait dit le poëte, électrisé par ce spectacle: ô nuit que j’évoquerai souvent dans mes vœux ardents, nuit voluptueuse où je t’ai vu, Gallus, pressant dans tes bras ta jeune maîtresse, mourir d’amour en lui adressant des paroles entrecoupées!» Au sortir de cette dangereuse séance, Properce était infidèle à Cynthie. Il ne songea pas à lui donner une rivale, choisie parmi les matrones; il était trop soucieux de son repos pour désirer autre chose que des plaisirs faciles. Il se mit, comme il le dit lui-même, à suivre les sentiers battus par le vulgaire et à s’abreuver à longs traits aux sources impures de la prostitution publique (ipsa petita lacu nunc mihi dulcis aqua est); il adopta une maxime bien contraire à celle de l’amour: «Malheur à ceux qui se plaisent à assiéger une porte fermée!» Il était résolu à ne plus aimer, à ne plus abdiquer sa liberté: «Que toutes les filles que l’Oronte et l’Euphrate semblent avoir envoyées pour moi à Rome, que ces sirènes s’emparent de moi!» Et pourtant il ne se consolait pas d’avoir quitté Cynthie, et il continuait à la chanter, en la maudissant: «Jamais la vieillesse ne me détachera de mon amour, murmurait-il tout bas, quand je devrais être un Tithon ou un Nestor!» Il apprit tout à coup que Cynthie était tombée malade; il courut chez elle: il ne quitta plus le chevet du lit; il la soigna si tendrement, qu’il crut l’avoir arrachée à la mort. Quand elle fut convalescente: «O lumière de ma vie, lui dit-il, puisque tu es hors de danger, porte tes offrandes sur les autels de Diane! Rends aussi hommage à la déesse qui fut changée en génisse (Io): dix nuits d’abstinence pour cette déesse et dix d’amour pour moi!»
A la suite de cette réconciliation, les rôles changèrent entre les amants; la jalousie se calma dans le cœur de Properce, pour s’allumer dans celui de Cynthie. Il venait d’être délivré enfin de l’odieuse malveillance qui s’acharnait à troubler ses amours: Acanthis, l’entremetteuse, qui avait tant d’empire sur Cynthie, qui lui procurait des parfums, des philtres, des cosmétiques, qui se chargeait de ses messages, qui était la protectrice née des riches adorateurs et l’ennemie implacable d’un poëte déshérité, Acanthis, cette terrible mégère, avait exhalé sa vilaine âme dans un accès de toux; elle n’était plus là, l’infâme conseillère, pour dire à Cynthie: «Que ton portier veille pour ceux qui apportent; si l’on frappe les mains vides, qu’il dorme comme un sourd, le front appuyé sur la serrure fermée. Ne repousse pas la main calleuse du matelot, si elle est pleine d’or, ni les rudes caresses du soldat qui paye, ni même celles de ces esclaves barbares, qui, l’écriteau suspendu au cou, gambadent au milieu du marché. Regarde l’or, et non la main qui le donne. Que te restera-t-il des vers qu’on te chante? Sois sourde à ces vers que n’accompagne pas un présent d’étoffes splendides, à cette lyre dont les accords ne se mêlent pas aux sons de l’or.» Properce assista aux derniers moments d’Acanthis et à ses honteuses funérailles, qui mirent en évidence les bandelettes de ses rares cheveux, sa mitre décolorée et enduite de crasse, sa chienne si bien apprise à faire le guet à la porte des courtisanes: «Qu’une vieille amphore au col tronqué soit l’urne cinéraire de cette abominable sorcière, s’écria Properce, et qu’un figuier sauvage l’étreigne dans ses racines! Que chaque amant vienne assaillir son tombeau à coups de pierres, et que les pierres soient accompagnées de malédictions!» Cynthie, qui n’écoutait plus la voix empoisonnée d’Acanthis, donna libre cours à sa tendresse pour Properce et en même temps à sa jalousie. Elle le fit épier, elle l’épia elle-même; elle l’accusa de torts qu’il n’avait pas envers elle, et lui supposa autant de maîtresses qu’elle avait eu d’amants. Properce attestait en vain son innocence. Elle l’accablait de reproches et d’injures; elle le mordait, le battait, l’égratignait, et finissait par se martyriser elle-même, comme pour se punir de n’être plus assez belle ni assez aimée.
Cette jalousie vague s’était fixée sur une courtisane, nommée Lycinna, dont Properce avait été l’amant, avant de devenir le sien. Cynthie se porta bientôt à de telles fureurs contre la pauvre Lycinna, que Properce fut obligé de la conjurer de faire grâce à cette ancienne rivale, qui n’avait rien à se reprocher envers elle; il avoua qu’il avait eu dans sa jeunesse quelques rapports avec cette Lycinna, mais qu’il se souvenait à peine de l’avoir connue, quoique Lycinna lui eût enseigné, dans ces nuits d’amour, une science qui ne lui était que trop familière. «Ton amour, ma Cynthie, disait-il sans la convaincre, a été le tombeau de tous mes autres amours!... Cesse-donc tes persécutions contre Lycinna, qui ne les a pas méritées. Quand votre ressentiment, ô femmes, s’est donné carrière, il ne revient jamais!» Properce, pour avoir cette paix si nécessaire aux travaux de l’esprit, évitait de rien faire, que Cynthie pût interpréter dans le sens de sa jalousie; mais, comme il avait cessé de se montrer jaloux lui-même, il avait l’air indifférent, et sa maîtresse n’en était que plus empressée à découvrir les causes de cette indifférence. Un jour, elle prétexta un vœu qu’elle avait fait, d’offrir un sacrifice à Junon Argienne dans son temple de Lanuvium. Ce temple était situé sur la droite de la voie Appienne, non loin des murs de Rome; dans le bois sacré qui entourait le temple, il y avait un antre profond, qui servait de retraite à un dragon, auquel les vierges apportaient tous les ans des gâteaux de froment, qu’elles lui présentaient, les yeux couverts d’un bandeau; quand elles étaient pures, le monstre acceptait leur offrande; sinon, il la rejetait avec d’effroyables sifflements. Cynthie n’avait rien à porter à ce dragon: elle ne pouvait avoir affaire qu’à la déesse. Son voyage n’était, d’ailleurs, qu’une manière de s’absenter, en laissant le champ libre à son amant. Properce la vit partir dans un char attelé de mules à la longue crinière, conduit par un efféminé au visage rasé, et précédé par des molosses aux riches colliers. «Après tant d’outrages faits à ma couche, dit le poëte en racontant son aventure, je voulus, changeant aussi de lit, porter mon camp sur un autre terrain.» Il fit donc avertir deux joyeuses courtisanes, Phyllis, peu séduisante à jeun, mais charmante dès qu’elle avait bu, et Téïa, blanche comme un lis, mais dont l’ivresse ne se contentait pas d’un seul amant. La première demeurait sur le mont Aventin, près du temple de Diane; la seconde, dans les bosquets du Capitole. Elles vinrent toutes deux dans le quartier des Esquilies, où était située la petite maison de Properce. Tout avait été préparé pour les recevoir d’une manière digne d’elles. Properce se promettait d’adoucir ainsi ses chagrins, et de raviver ses sens dans des voluptés qui lui étaient inconnues (et venere ignotâ furta novare mea).
Le festin était servi sur l’herbe, au fond du jardin; rien n’y manquait, ni le vin de Méthymne, ni les aromates, ni les potions glacées, ni les roses effeuillées; Lygdamus présidait aux bouteilles. Il n’y avait qu’un lit de table, mais assez grand pour contenir trois convives. Properce se plaça entre les deux invitées. Un Égyptien jouait de la flûte, Phyllis jouait des crotales, un nain difforme soufflait dans un flageolet de buis. Mais cette musique ne faisait qu’accroître la distraction du poëte, qui suivait en pensée Cynthie au temple de Lanuvium. Phyllis et Téïa étaient pourtant ivres, et la lumière des lampes déclinait; on renversa la table pour jouer aux dés. Properce n’amenait que des nombres funestes, tels que celui qu’on nommait les chiens; la chance ne daignait pas lui envoyer le coup de Vénus, c’est-à-dire le numéro un. Phyllis avait beau découvrir sa gorge et Téïa retrousser sa tunique, Properce était aveugle et sourd (cantabant surdo, nudabant pectora cæco). Tout à coup, la porte d’entrée a crié sur ses gonds, et des pas légers retentissent dans le vestibule. C’est Cynthie qui accourt, pâle, les cheveux en désordre, les poings fermés, les yeux pleins d’éclairs: c’est la colère d’une femme, et l’on dirait une ville prise d’assaut (spectaculum captâ nec minus urbe fuit). D’une main forcenée, elle jette les lampes à la figure de Phyllis; Téïa, épouvantée, crie au feu et demande de l’eau; Cynthie les poursuit l’une et l’autre, déchire leurs robes, arrache leurs cheveux, les frappe et les injurie. Elles lui échappent à grand’ peine et se réfugient dans la première taverne qu’elles rencontrent. Cependant le bruit a éveillé tout le quartier; on accourt avec des flambeaux; on voit Cynthie, semblable à une bacchante en fureur, qui s’acharne sur Properce, qui le soufflette, qui le mord jusqu’au sang, et qui veut lui crever les yeux. Properce, qui se sent coupable, accepte son châtiment avec une secrète joie; il embrasse les genoux de Cynthie, il la conjure de s’apaiser, il réclame son pardon; elle le lui accorde, à condition qu’il ne se promènera plus, richement paré, sous le portique de Pompée ni dans le Forum; qu’il ne tournera plus ses regards vers les derniers gradins de l’amphithéâtre, où siégent les courtisanes, et que son Lygdamus sera vendu, comme un esclave infidèle, les pieds chargés d’une double chaîne. Properce consent à tout, pour expier son impuissante tentative d’infidélité; il baise les mains de sa despotique maîtresse, qui sourit à ce triomphe. Ensuite, elle brûle des parfums, et lave avec de l’eau pure tout ce que le contact de Phyllis et de Téïa laissait empreint d’une souillure à ses yeux; elle ordonne à Properce de changer de vêtements, surtout de chemise, et d’exposer trois fois ses cheveux à une flamme de soufre. Enfin, elle fait mettre des couvertures fraîches dans le lit, où elle se couche avec son amant: c’est là que la paix s’achève entre eux (et toto solvimus arma toro).