Properce devait survivre à sa Cynthie. Une rivale, une vile courtisane, nommée Nomas, qui vendait ses nuits à vil prix sur la voie publique, versa le poison, qu’un de ses amants avait fait apprêter par une magicienne, pour se venger d’un affront qu’il avait reçu de cette fière maîtresse. Properce était absent alors; il ne put diriger les funérailles, qui furent faites à la hâte et sans pompe: on ne jeta pas de parfums dans le bûcher; on ne brisa pas un vase plein de vin sur la cendre fumante de la victime d’un si noir attentat: on avait l’air de vouloir effacer les traces du crime. Lorsque Properce revint à Rome, Cynthie avait été inhumée au bord de l’Anio, sur la route de Tibur, dans l’endroit même qu’elle avait choisi pour sa sépulture. Properce resta foudroyé par cette mort soudaine, mais il ne chercha pas à en punir les auteurs; il était jour et nuit poursuivi par le spectre de Cynthie, qui lui demandait vengeance; mais il n’osa pas se faire l’accusateur de l’empoisonneur. Ce devait être un personnage puissant, car Nomas, qui avait été l’instrument du crime, se vit tout à coup enrichie, et balaya la poussière avec sa robe brochée d’or; en revanche, les amies de Cynthie, qui élevèrent la voix pour la regretter ou pour la défendre, furent impitoyablement traitées, on ne sait par quel ordre ni par quel pouvoir: pour avoir porté quelques couronnes sur sa tombe, la vieille Pétalé fut attachée à la chaîne de l’infâme billot; la belle Lalagé, suspendue par les cheveux, fut battue de verges, pour avoir invoqué le nom de Cynthie. Enfin, Properce, assiégé par sa conscience, et par les fantômes qui troublaient son sommeil, érigea une colonne et grava une épitaphe sur la tombe de sa chère maîtresse; il accomplit aussi les dernières volontés de cette infortunée, en recueillant chez lui la vieille nourrice et l’esclave bien-aimée de Cynthie; mais, en dépit des avertissements suprêmes qui lui venaient par la porte des songes, il ne brûla pas les vers qu’il avait consacrés à ses amours. Une nuit, l’ombre mélancolique de Cynthie lui apparut et lui dit: «Sois à d’autres maintenant. Bientôt tu seras à moi seule; tu seras à moi, et nos os confondus reposeront dans le même tombeau.» A ces mots, l’ombre plaintive s’évanouit dans les embrassements du poëte, qui avait cru la saisir et l’enlever au royaume des mânes. Properce ne survécut pas longtemps à celle qu’il ne cessait de pleurer: il mourut à l’âge de quarante ans, et fut réuni à Cynthie dans le tombeau qu’il lui avait élevé dans un des sites les plus riants des cascades de Tibur. Cynthie, qui partage l’immortalité de son poëte, ne fut pourtant qu’une courtisane fameuse.
[CHAPITRE XXVI.]
Sommaire.—Tibulle.—Sa vie voluptueuse.—L’affranchie Plania ou Délie.—Le mari de cette courtisane.—La mère de Délie protége les amours de sa fille avec Tibulle.—Tendresse platonique de Tibulle.—Recommandations du poëte à la mère de son amante.—Philtres et enchantements.—Ennuyée des sermons de Tibulle, Délie lui ferme sa porte.—Tibulle dénonce au mari de Délie l’inconduite de sa femme.—Némésis.—L’amant de cette courtisane.—Amour de Tibulle pour Némésis.—Prix des faveurs de cette prostituée.—Cerinthe empêche Tibulle de se ruiner pour Némésis.—Tibulle amoureux de Néère.—Refus de Néère d’épouser Tibulle.—Néère prend un amant.—Désespoir de Tibulle.—Déclaration d’amour à Sulpicie, fille de Servius.—Sulpicie accorde ses faveurs à Tibulle.—Infidélités de Tibulle.—Glycère.—Amour sérieux de Tibulle pour cette courtisane grecque.—Dédains de Glycère.—Ode consolatrice d’Horace à Tibulle.—Mort de Tibulle.—Délie et Némésis à ses funérailles.—Citheris.—Cornelius Gallus.—Citheris.—Lycoris.—Gallus à la guerre des Parthes.—Son poëme à Lycoris.—Retour de Gallus.—Infidélités de Lycoris.—Gentia et Chloé.—Lydie.—La Lycoris de Maximianus, ambassadeur de Théodoric.—Ovide.—Corinne.—Conjectures sur le vrai nom de cette courtisane.—Le mari de Corinne.—On n’a jamais su positivement ce que c’était que cette courtisane.—Manéges amoureux que conseille Ovide à Corinne.—Corinne chez Ovide.—Jalousie et brutalité d’Ovide.—Son désespoir d’avoir frappé Corinne.—L’entremetteuse Dipsas.—Insinuations de cette horrible vieille.—L’eunuque Bagoas.—Napé et Cypassis, coiffeuses de Corinne.—Amours d’Ovide et de Cypassis.—Avortement de Corinne.—Indignation d’Ovide à la nouvelle de cet odieux attentat.—Empressement de Corinne pour regagner le cœur d’Ovide.—Froideur d’Ovide.—Honte et dépit de Corinne.—Ovide est mis à la porte.—Plaintes et insistances d’Ovide pour obtenir le pardon de sa conduite.—Corinne et le capitaine romain.—Gémissements d’Ovide.—Ovide se retire dans le pays des Falisques.—Son retour à Rome.—Corinne devenue courtisane éhontée.—Dernière lettre d’Ovide à Corinne.—Ovide compose son poëme de l’Art d’aimer, sous les yeux et d’après les inspirations des courtisanes.—Sa liaison secrète supposée avec la fille d’Auguste.—Ovide est exilé au bord du Pont-Euxin.—Son exil attribué à sa passion adultère supposée.—Ovide apprend que Corinne est descendue au dernier degré de la Prostitution.—Il meurt de chagrin et sa dernière pensée est pour Corinne.
L’amour des courtisanes fut aussi toute la vie et toute la renommée d’un contemporain de Properce: Tibulle aima et chanta ses maîtresses. Tibulle, ami de Virgile, d’Horace et d’Ovide, fut comme eux un grand poëte et un tendre amant. Il était né à Rome, quarante-trois ans avant l’ère chrétienne, le même jour qu’Ovide. Son goût pour la poésie se révéla de bonne heure, et, dès l’âge de dix-sept ans, il reconnut qu’il n’était pas fait pour suivre la carrière des armes, mais que son tempérament le portait à se jeter dans celle des plaisirs: «C’est là que je suis bon chef et bon soldat!» s’écrie-t-il dans une de ses élégies. En effet, la vie voluptueuse, qui était sa vocation, ne tarda pas à épuiser ses forces physiques et à développer sa sensibilité nerveuse; il ne possédait pas une complexion assez énergique pour résister longtemps à l’abus de ces plaisirs, que la corruption romaine avait si monstrueusement perfectionnés: au milieu des jeunes débauchés dont il partageait les orgies, il s’attristait tous les jours de son infériorité matérielle et il s’aperçut bientôt de son impuissance. Dès lors, il résolut de retrouver par le cœur les jouissances que sa nature délabrée n’était plus capable de lui procurer. Jusque-là, il avait éparpillé entre cent maîtresses toute l’activité de ses passions vagabondes; il les concentra désormais sur une seule femme. Cette femme ne pouvait être qu’une courtisane, car, à Rome, la loi et les mœurs s’opposaient à tout amour illégitime, qui s’adressait à une femme de condition libre, et qui n’aboutissait pas au mariage. Tibulle ne se souciait pas de se marier, et il ne cherchait pas une liaison mystérieuse et coupable, qu’il eût été obligé de cacher aux yeux même de ses amis; bien au contraire, il voulait prendre le public pour témoin et confident de ses occupations amoureuses.
Il arrêta d’abord son choix sur une courtisane, qu’il nomme Délie dans le premier livre de ses élégies, et qui portait certainement un autre nom. Suivant l’opinion la plus probable, c’était une affranchie, nommée Plania, dont le mari complaisant exploitait habilement la beauté et la coquetterie. Tibulle n’était point assez riche pour être accepté ou même toléré par cet avare mari, qui n’avait de jalousie qu’à l’égard d’une infidélité improductive; mais la mère de Délie, indignée des honteuses servitudes qu’on imposait à sa fille, prit le parti de Tibulle auprès de celle-ci qu’il aimait et qu’il ne payait pas. Ce fut elle, qui amena Délie à Tibulle dans les ténèbres, et qui, craintive et silencieuse, unit en secret leurs mains tremblantes; ce fut elle, qui présidait aux rendez-vous nocturnes, qui attendait l’amant à la porte et qui reconnaissait le bruit lointain de ses pas. Ces rendez-vous n’étaient peut-être pas, il est vrai, très-dangereux pour la vertu de la femme et pour l’honneur du mari; car Tibulle raconte lui-même qu’avant d’avoir touché le cœur de Délie, il n’était déjà plus homme: «Plus d’une fois, dit-il, je serrai dans mes bras une autre beauté; mais, quand j’allais goûter le bonheur, Vénus me rappelait ma maîtresse et trahissait mes feux; alors cette belle quittait ma couche, en disant que j’étais sous le pouvoir d’un maléfice, et publiait, hélas! ma triste impuissance.» Il est permis de croire que Tibulle n’avait pas changé, en devenant l’amant de Délie. Voilà sans doute pourquoi, mécontent de lui-même et inquiet de son impuissance, il recommande à la vieille mère de Délie, «qu’elle lui apprenne la chasteté (sit modo casta doce), bien que le saint bandeau ne relève pas ses cheveux, bien que la robe traînante ne cache pas ses pieds.» C’était donc de la part du poëte un amour plus idéal que matériel, et le cœur en faisait presque tous les frais. Cependant les deux amants se voyaient quelquefois la nuit, à l’insu du mari, et Tibulle, exalté par sa tendresse toute platonique, attendait patiemment à la porte de Délie, que cette porte, souvent muette et immobile, tournât furtivement sur ses gonds, quand le jaloux était absent ou endormi: «Je ne ressens aucun mal, du froid engourdissant d’une nuit d’hiver, disait-il après avoir maudit la porte inexorable; aucun mal, de la pluie qui tombe par torrents. Ces rudes épreuves me trouvent insensible, pourvu que Délie tire enfin les verrous et que le tacite signal de son doigt m’appelle à ses côtés.»
Cet amour eut toutes les péripéties des autres amours, les jalousies, les ruptures, les raccommodements, les larmes et les baisers; mais le poëte avait bien de la peine à s’accoutumer au métier que faisait sa maîtresse. Il sentait bien pourtant qu’il ne pouvait pas lui donner le prix de ses caresses et qu’il devait fermer les yeux ou rompre avec elle: «O toi qui le premier enseignas à vendre l’amour, s’écriait-il avec rage, qui que tu sois, puisse la pierre funéraire peser sur tes os!» Il n’avait pas d’or, pour satisfaire la vénalité de l’infâme époux de sa Délie; il eut recours aux philtres et aux enchantements, dans l’espoir de repousser ses rivaux et de forcer sa maîtresse à lui être fidèle, mais enchantements et philtres ne lui réussirent pas: «J’ai tout fait, tout, écrivait-il à Délie, et c’est un autre qui possède ton amour, un autre qui jouit, qui est heureux du fruit de mes incantations!» Délie, fatiguée des plaintes et des reproches qu’elle savait trop mériter, ferma sa porte au poëte désolé: «Ta porte ne s’ouvre point, disait-il avec amertume, c’est la main pleine d’or, qu’il faut y frapper!» Dans son désespoir, il alla jusqu’à dénoncer ses propres amours au mari, qui feignait de les ignorer, et il lui offrit de l’aider à garder sa femme, comme aurait pu le faire un esclave dévoué. Délie, que l’habitude du vice avait rendue astucieuse, ne fit que rire des dénonciations de Tibulle et soutint effrontément qu’elle ne lui avait jamais accordé que de la pitié. Le mari affecta de la croire et imposa silence à son accusateur; mais celui-ci, piqué au jeu et irrité de recevoir un pareil démenti, entra dans les détails les plus circonstanciés au sujet de sa liaison avec la perfide: «Souvent, raconta-t-il au mari narquois, en feignant d’admirer ses perles et son anneau, j’ai su, sous ce prétexte, lui serrer la main; souvent, avec un vin pur, je te versais le sommeil, tandis que, dans ma coupe plus sobre, une eau furtive m’assurait la victoire!» Le mari haussait les épaules et souriait sans répondre, comme pour dire: «Que ces poëtes sont fous!» Tibulle, tourmenté par la jalousie, s’avisait de donner des conseils à ce mari trompé et heureux de l’être: «Prends garde, lui disait-il, qu’elle n’accorde aux jeunes gens la faveur de fréquents entretiens; qu’une robe aux larges plis ne laisse, quand elle reposera, son sein découvert; que ses signes d’intelligence ne t’échappent, et qu’avec son doigt mouillé elle ne trace sur la table d’amoureux caractères!» Tibulle oubliait que c’était de lui-même que Délie avait appris l’art de tromper son Argus: il lui avait même donné le secret des sucs et des herbes qui effaçaient l’empreinte livide que fait la dent d’un amant dans les combats de Vénus (livor quem facit impresso mutua dente Venus).
Tibulle avait trop offensé Délie pour qu’elle pût lui pardonner ses outrages; la rupture entre eux était définitive, et le mari y trouvait son compte, puisque sa femme ne serait plus détournée d’autres amours plus lucratifs. Quand Tibulle fut convaincu de l’impossibilité d’une réconciliation, il ne s’obstina pas à la poursuivre en vain; il aima ailleurs. C’était encore une courtisane, plus avide et plus inflexible que Délie. Il se mit pourtant en frais de poésie pour elle; il se flatta d’arriver à ce cœur avare, par les séductions de la vanité: il fit fumer son encens poétique aux pieds de la belle dédaigneuse, qu’il adorait sous le nom de Némésis. Cette courtisane était entretenue par un riche affranchi, qui avait été plusieurs fois vendu au marché des esclaves et qui devait sa richesse à de méprisables industries. Elle ne faisait aucun cas de ce parvenu, que la fortune avait à peine décrassé; mais elle n’avait aucun goût pour des amours qui ne lui rapporteraient rien: «Hélas! s’écriait tristement Tibulle, ce sont les riches, je le vois, qui plaisent à la beauté! Eh bien! que la rapine m’enrichisse, puisque Vénus aime l’opulence! que Némésis nage désormais dans le luxe, et s’avance par la ville, en étalant mes largesses aux regards éblouis! qu’elle porte ces tissus transparents où la main d’une femme de Cos entrelaça des fils d’or! qu’elle attache à ses pas ces noirs esclaves que l’Inde a brûlés et que le soleil, dans sa course plus rapprochée de la terre, a flétris de ses feux! que, lui offrant à l’envi leurs plus belles couleurs, l’Afrique lui donne l’écarlate, et Tyr, la pourpre!» Ce n’était là que des projets de poëte, et Tibulle, après les avoir pompeusement retracés dans une élégie, ne se hâtait pas de les mettre à exécution. Il attendit un an, un an tout entier, les faveurs de cette Némésis, qui sans doute les lui fit payer d’une manière ou d’autre, mais qui ne lui inspira guère le désir de les demander et de les obtenir une seconde fois au même prix. Il fut sur le point de vendre le modeste héritage de ses ancêtres, pour satisfaire aux importunités de sa nouvelle maîtresse; son ami Cerinthe l’empêcha de faire cette folie, et il essaya de ne payer qu’en monnaie de poëte: il fut congédié dédaigneusement. «C’est une vile entremetteuse, écrivait-il à ses amis Cerinthe et Macer, qui met obstacle à mes amours, car Némésis est bonne. C’est l’infâme Phryné qui m’écarte sans pitié; elle porte et rapporte en secret, dans son sein, de furtifs messages d’amour. Souvent, lorsque, du seuil où je l’implore en vain, je reconnais la voix de ma maîtresse, elle me dit que Némésis est absente; souvent, quand je réclame une nuit qui me fut promise, elle m’annonce que ma belle est souffrante et tout épouvantée d’un présage menaçant. Alors je meurs d’inquiétude; alors mon imagination égarée me montre un rival dans les bras de Némésis et de combien de manières il varie ses plaisirs; alors, infâme Phryné, je te voue aux Euménides!» Ses amis le consolèrent et lui firent comprendre que Rome ne manquait pas de courtisanes qui seraient fières d’être aimées et chantées par un poëte comme lui.
Aussitôt, voilà Tibulle amoureux de la jeune et chaste Néère, qui n’était probablement pas celle d’Horace. Tibulle, dans le troisième livre de ses Élégies, qu’il lui a consacré, la représente comme une innocente enfant, élevée par la plus tendre des mères et par le plus aimable des pères. C’était, ce ne pouvait être qu’une fille d’affranchis, et cependant Tibulle offrit de l’épouser, ou, du moins, de la prendre chez lui en concubinage. Quoique des cheveux blancs n’eussent point encore fait invasion dans sa noire chevelure, quoique la vieillesse au dos courbé et à la marche tardive ne fût pas venue pour lui, il se sentait près de sa fin: c’était une lampe épuisée d’huile, qui jetait un dernier rayon. La chaste Néère, comme il l’appelle sans cesse, refusa d’unir sa fraîche et ardente jeunesse à cette jeunesse refroidie et ravagée. Elle voyait avec plaisir les attentions dont elle était l’objet de la part du noble poëte; elle écoutait ses vers et ses soupirs; elle n’exigeait pas d’autres présents que le recueil des Élégies de Tibulle, écrites sur un blanc vélin et revêtues d’une reliure dorée. Mais elle était dans l’âge de l’amour; elle se donna donc un amant, sans retirer son amitié à Tibulle, qui avait espéré mieux: «Fidèle ou constante, lui disait-il, tu seras toujours ma chère Néère!» Ce ne fut pas sans larmes et sans luttes, qu’il se résigna enfin à n’être plus que le frère de sa Néère; il crut mourir de chagrin; il voulait qu’on gravât ces mots sur sa tombe: «La douleur et le désespoir de s’être vu arracher sa Néère ont causé son trépas!» Ses amis, ses anciens compagnons de table et de plaisir, les poëtes de l’amour et des courtisanes, l’entraînèrent encore, pour le distraire, dans leurs joyeuses réunions; ils l’invitèrent à chanter les louanges de Bacchus, qui vient en aide aux souffrances des amants: «Oh! qu’il me serait doux, murmurait Tibulle en vidant son verre, de reposer près de toi pendant la longueur des nuits, de veiller près de toi pendant la longueur des jours! Infidèle à qui méritait son amour, elle l’a donné à qui n’en est pas digne! Perfide!... Mais, bien que perfide, elle m’est chère encore!» Bacchus, qui s’emparait de lui par degrés, faisait évanouir le fantôme de Néère: «Allons, esclave, allons! s’écriait Tibulle en tendant sa coupe à l’échanson: que le vin coule à flots plus pressés! Il y a longtemps que j’aurais dû arroser ma tête avec les parfums de la Syrie et ceindre mon front de couronnes de fleurs!»
Tibulle savait bien qu’il ne devait plus attendre d’une maîtresse ce doux échange de sentiments, dans lequel son imagination rêvait encore le bonheur: «La jeunesse et l’amour, disait-il naguère en regrettant d’être encore jeune et de ne plus être amoureux, la jeunesse et l’amour, ce sont les véritables enchanteurs!» Il n’avait plus recours à la magie et à des philtres impuissants, pour suppléer à tout ce que lui avait enlevé sa maladie d’épuisement et de langueur; il essaya de prouver à Néère qu’il était capable de devenir un mari, et même, au besoin, un amant; il fit une déclaration d’amour à Sulpicie, fille de Servius, et il esquissa le portrait de cette nouvelle divinité: «La grâce compose en secret chacun de ses gestes, chacun de ses mouvements, et s’attache à tous ses pas. Dénoue-t-elle sa chevelure, on aime à voir flotter les tresses vagabondes; les relève-t-elle avec art, cette coiffure sied encore à sa beauté. Elle nous enflamme, quand elle s’avance enveloppée d’un manteau de pourpre tyrienne; elle nous enflamme, quand elle vient à nous vêtue d’une robe blanche comme la neige.» Sulpicie eut pitié du poëte mourant; elle lui accorda plus qu’il ne demandait, et elle recueillit les dernières lueurs de ce cœur qui s’éteignait: «Nulle autre femme, lui disait-il avec enthousiasme, ne pourra me ravir à ta couche!... C’est la première condition que mit Vénus à notre liaison! Seule tu sais me plaire, et après toi, il n’est plus dans Rome une femme qui soit belle à mes yeux... Dût le Ciel envoyer à Tibulle une autre amante, il la lui enverrait en vain et Vénus elle-même serait sans pouvoir!» Mais, à l’heure même où le poëte prononçait ce serment de fidélité, il était infidèle, et Glycère, une des plus délicieuses courtisanes grecques qui fussent à Rome, avait voulu aussi se faire une petite part d’immortalité dans les vers de Tibulle. Celui-ci, étonné d’une bonne fortune qu’il n’avait pas cherchée, pensait la devoir à quelqu’un de ses mérites personnels, et il se mit en devoir d’aimer sérieusement Glycère, qui n’aimait que ses élégies. Tibulle, pour la première fois de sa vie, s’avisa d’aimer comme un amant et non plus comme un poëte; il ne composa pas un seul vers pour Glycère, qui n’eut pas la patience d’attendre une velléité poétique et qui tourna le dos au pauvre moribond. Cette cruauté affecta profondément Tibulle, dont la frêle santé en fut altérée au point que ses amis comprirent qu’il avait reçu le coup de la mort. Horace lui adressa une ode consolatrice, où il le suppliait d’oublier la cruelle Glycère (ne doleas plus nimio memor immitis Glyceræ) et Tibulle apprit presqu’aussitôt, qu’Horace lui avait succédé dans les bonnes grâces de cette capricieuse. Tibulle ne s’en releva pas; il succomba enfin, à l’âge de vingt-quatre ans. Sa mère et sa sœur lui avaient fermé les yeux, et, le jour de ses funérailles, on vit apparaître ses deux maîtresses, Délie et Némésis, vêtues d’habits de deuil et donnant les marques de la plus vive douleur: ces deux rivales suivirent le cortége funèbre ensemble et confondirent leurs larmes sur le bûcher de leur amant, chacune se disputant la gloire d’avoir été la plus aimée.