Cette époque du règne d’Auguste fut le triomphe des poëtes et des courtisanes, qui s’entendaient si bien entre eux, qu’ils semblaient inséparables: là où était une courtisane, il y avait toujours un poëte amoureux, du moins dans ses vers. La brillante Glycère partageait la vogue et les adorateurs avec la charmante Citheris, autre courtisane grecque, qui pourrait bien être la fille de celle que Jules César avait aimée. Horace avait aimé aussi une Citheris, dans laquelle nous n’osons reconnaître ni celle de César ni celle de Cornelius Gallus. Ce dernier, ami de Tibulle, d’Ovide et de Virgile, poëte comme eux et comme eux très-recherché dans la société des courtisanes, s’était attaché à Citheris, qu’il chanta sous le nom de Lycoris, et il célébra ses amours dans un poëme en quatre chants, dont nous n’avons plus que quelques fragments passionnés: «Que veut cette entremetteuse, s’écriait-il indigné, lorsqu’elle essaie de nuire à mes amours et quand elle porte de riches présents cachés dans son sein? Elle vante le jeune homme qui envoie ces présents; elle parle de son noble caractère, de son frais visage que nul duvet n’ombrage encore, de sa blonde chevelure qui se répand autour de sa tête en boucles ondoyantes, de son talent à jouer de la lyre et à chanter!... Oh! combien je tremble que ma maîtresse ne soit infidèle!... La femme est de sa nature changeante et toujours mobile; on ne sait jamais si elle aime ou si elle hait!» Gallus était absent de Rome, et la guerre l’avait entraîné avec les aigles romaines chez des peuples lointains, contre lesquels il combattait en évoquant le souvenir de sa bien-aimée: «Ma Lycoris, s’écriait-il, ne sera pas séduite par un frais visage de jeune homme ni par des présents; l’autorité d’un père et les ordres rigoureux d’une mère la solliciteront en vain de m’oublier: son cœur reste inébranlable dans son amour!» Dans cette disposition amoureuse, il ne tardait pas à penser que la plus glorieuse victoire remportée sur les Parthes ne valait pas une nuit passée dans les bras de sa maîtresse: «Que m’importe à moi la guerre! disait-il en gémissant: qu’ils combattent, ceux qui cherchent dans les travaux de Mars des richesses ou des conquêtes! Quant à nous, nous livrons des combats avec d’autres armes: c’est l’amour qui sonne le clairon et qui donne le signal de la mêlée, et moi, si je ne combats en brave depuis le lever du soleil jusqu’à son coucher, que Vénus me traite comme un lâche en m’arrachant mes armes! mais, si mes vœux s’accomplissent et si les choses tournent à mon honneur, que la femme qui m’est chère soit le prix de mon triomphe, que je la presse sur mon sein, que je la couvre de baisers, tant que je me sens la force d’aimer et que je n’en ai pas honte! Alors, que des vins généreux, mêlés de nard et de roses, viennent enflammer mon ardeur! que ma chevelure, couronnée de fleurs, soit arrosée de parfums! Certes, je ne rougirai pas de dormir dans les bras de ma maîtresse et de ne sortir du lit qu’au milieu du jour!»

Lorsque Gallus revint de la guerre des Parthes avec quelques blessures et quelques cheveux gris de plus, il ne retrouva plus sa Lycoris telle qu’il l’avait laissée: elle ne lui avait pas brodé, comme il l’espérait, un autre manteau pour la campagne prochaine, car elle eût été assez embarrassée de se représenter, dans ce travail d’aiguille, les yeux en larmes, pâle et désespérée. Elle avait pris des amants; elle ne songeait même pas que Gallus dût lui revenir. Celui-ci s’aperçut qu’il ne vivait plus au temps de l’âge d’or, où, comme il l’avait dit lui-même, «la femme était assez chaste, quand elle savait se taire en public sur ses faiblesses.» Il ne brûla pas les vers qu’il avait faits pour Lycoris, et qui étaient, d’ailleurs, dans la mémoire de tous les amants; mais il répondit à l’infidélité par l’infidélité, et il trouva de quoi se consoler dans la classe des courtisanes. Il voulait que Lycoris le regrettât, et il mit à la mode, par ses élégies d’amour, plusieurs jeunes filles que leur beauté n’avait pas encore rendues fameuses. Ce furent d’abord deux sœurs, Gentia et Chloé, qu’il possédait à la fois: «Ne disputez plus avec envie, leur disait-il pour les mettre d’accord, ne disputez plus pour savoir laquelle des deux a la peau la plus blanche ou la moins brune; disputez sur ce seul point: Laquelle embrase davantage son amant, l’une par ses yeux, l’autre par ses cheveux?» Les cheveux de Gentia étaient blonds comme de l’or; les yeux de Chloé lançaient mille éclairs. Ensuite, Gallus aima une belle et naïve enfant, nommée Lydie, dont il se fit le précepteur amoureux: «Montre, jeune fille, lui disait-il avec admiration, montre tes cheveux blonds qui brillent comme de l’or pur; montre, jeune fille, ton cou blanc qui s’élève avec grâce sur tes blanches épaules; montre, jeune fille, tes yeux étoilés sous l’arc de tes sourcils noirs; montre, jeune fille, ces joues roses, où éclate parfois la pourpre de Tyr; tends-moi tes lèvres, tes lèvres de corail; donne-moi de doux baisers de colombe! Ah! tu suces une partie de mon âme enivrée, et tes baisers me pénètrent au fond du cœur! N’aspires-tu pas mon sang et ma vie? Cache ces pommes d’amour, cache ces boutons qui distillent le lait sous ma main! Ta gorge découverte exhale une odeur de myrrhe: il n’y a que délices en toute ta personne! Cache donc ce sein qui me tue par sa splendeur de neige et par sa beauté! Cruelle, ne vois-tu pas que je me pâme?... Je suis à moitié mort, et tu m’abandonnes!» Gallus eut beau faire; il ne donna pas de rivale, dans ses vers, à cette Lycoris qu’il avait si amoureusement chantée et dont le nom resta en faveur parmi les femmes de plaisir. Plus de quatre siècles plus tard, une autre Lycoris inspira encore la muse d’un poëte, Maximianus, qui mérita d’être confondu avec Cornelius Gallus, de même que sa Lycoris était confondue avec celle que Gallus aima et chanta. Mais ce Maximianus, tout ambassadeur de Théodoric qu’il ait été, ne fut qu’un vieillard impuissant, qui se plaignait d’être le jouet de sa maîtresse et qui se réfugiait dans les souvenirs lointains de sa jeunesse, pour se réchauffer le cœur, et pour être moins ridicule à ses propres yeux: «La voilà, cette belle Lycoris que j’ai trop aimée, disait le poëte en se lamentant, celle à qui j’avais livré mon cœur et ma fortune! Après tant d’années que nous avons passées ensemble, elle repousse mes caresses! Elle s’en étonne, hélas! Déjà, elle recherche d’autres jeunes gens et d’autres amours; elle m’appelle vieillard faible et décrépit, sans vouloir se souvenir des jouissances du passé, sans se dire que c’est elle-même qui a fait de moi un vieillard!»

Un ami du véritable Gallus, en appréciateur des charmes de la véritable Lycoris, un grand poëte consacra aussi à l’amour les premières inspirations de sa muse: on peut dire qu’Ovide, le chantre, le législateur de l’art d’aimer, avait appris son métier dans le commerce des courtisanes. Ovide appartenait à la famille Naso: la proéminence des nez était le caractère distinctif et l’attribut érotique des mâles de cette famille. Le nom de Naso leur resta de père en fils, avec ce terrible nez qui avait fait la célébrité d’un de leurs aïeux. Sous ce rapport, comme sous tous les autres, le dernier des Nasons n’avait pas dégénéré. C’était un voluptueux qui commença de bonne heure à vivre selon ses goûts: «Mes jours, dit-il lui-même en rappelant l’origine de son surnom poétique, mes jours s’écoulaient dans la paresse; le lit et l’oisiveté avaient déjà énervé mon âme, lorsque le désir de plaire à une jeune beauté vint mettre un terme à ma honteuse apathie!» Cette jeune beauté n’était pas, comme on a voulu le soutenir avec des suppositions gratuites, la fille d’Auguste, Julie, veuve de Marcellus et épouse de Marcus Agrippa; ce fut évidemment une simple courtisane qu’il a chantée sous le nom de Corinne. Corinne, c’est Ovide lui-même qui nous l’apprend, avait un mari, ou plutôt un lénon (lenone marito); ce mari, ainsi que tous ceux des courtisanes, se faisait un revenu malhonnête avec les galanteries de sa femme. Ovide, qui n’était pas plus riche que les poëtes ne le furent en tout temps, plaisait sans doute à la femme, mais il était sûr de déplaire au mari. Sa situation auprès de Corinne était donc celle de Tibulle vis-à-vis de Délie et de Némésis; seulement, sa réputation de poëte l’avait mis au-dessus des autres, et par conséquent, les courtisanes se disputaient, pour devenir fameuses, le bénéfice de son amour et de ses vers. On peut croire qu’il donna de nombreuses rivales à sa Corinne; mais il ne remplit les vœux d’aucune d’elles, puisque Corinne fut seule nommée dans les élégies, qu’elle n’avait pas seule inspirées sans doute. Il ne faut pas oublier, toutefois, pour expliquer cette singularité, qu’Ovide avait composé cinq livres d’élégies, et qu’il en brûla deux en corrigeant les pièces qu’il laissait subsister. Quoi qu’il en soit, on n’a jamais su positivement quelle était cette Corinne mystérieuse, et ce secret fut si bien gardé du temps d’Ovide, que ses amis lui en demandaient en vain la révélation et que plus d’une courtisane, profitant de la discrétion de l’amant de Corinne, avait usurpé le surnom de cette belle inconnue et se faisait passer publiquement pour l’héroïne des chants du poëte. Suivant une opinion qui n’est pas la moins vraisemblable, Corinne ne serait que la personnification imaginaire de plusieurs courtisanes qu’Ovide avait aimées à la fois ou successivement.

Si l’on s’en tient au récit d’Ovide, l’amour l’avait merveilleusement disposé à recevoir l’impression qui lui alla au cœur, quand il rencontra Corinne: «Qui pourrait me dire, se demandait-il, pourquoi ma couche me paraît si dure? pourquoi ma couverture ne peut rester sur mon lit? pourquoi cette nuit, qui m’a paru si longue, l’ai-je passée sans goûter le sommeil? pourquoi mes membres fatigués se retournent-ils en tous sens, sous l’aiguillon de vives douleurs?» Il avait vu Corinne, il l’aimait, il la désirait. Il devait se trouver avec elle dans une de ces comessations, où la bonne chère, le vin, les parfums, la musique et les danses favorisaient les intelligences des cœurs et les faiblesses des sens. Mais le mari, le lénon de Corinne, devait aussi l’accompagner, et la jalousie s’éveilla chez Ovide, avant que la possession de son amante lui eût donné le droit d’être jaloux d’elle. Il lui écrivit donc pour lui transmettre de tendres instructions sur la conduite qu’elle aurait à tenir durant ce souper; il lui enseigne une foule de petits manéges amoureux, qu’elle connaissait peut-être mieux que lui: «Quand ton mari sera couché sur le lit de table, tu iras d’un air modeste te placer à côté de lui, et que ton pied alors touche en secret le mien.» Il la prie de lui faire passer la coupe où elle aura bu, pour qu’il applique ses lèvres à l’endroit même que les siennes auront touché: «Ne souffre pas, lui dit-il, que ton mari te jette les bras au cou; ne pose pas sur sa poitrine velue ta tête charmante; ne lui permets pas de mettre la main dans ta gorge et de profaner le bout de ton sein; surtout, garde-toi de lui donner aucun baiser, car si tu lui en donnais un seul, je ne pourrais plus dissimuler que je t’aime. Ces baisers sont à moi! m’écrierais-je, et je viendrais les prendre. Ces baisers, du moins, je puis les voir; mais les caresses qui se cachent sous la nappe (quæ bene pallia celant), voilà ce que redoute mon aveugle jalousie. N’approche pas ta cuisse de sa cuisse, ne joins pas ta jambe à la sienne, ne mêle pas à ses pieds grossiers tes pieds délicats.» Mais le pauvre amant, qui se crée autant de tourments que de prévisions, s’attriste, s’indigne des libertés que le mari échauffé par le vin pourrait prendre en sa présence et à son insu, sans que la patiente osât souffler mot: «Pour m’épargner tout soupçon, dit-il à la belle, éloigne de toi cette nappe qui serait complice de ce que j’appréhende pour l’avoir vingt fois expérimenté moi-même avec mes maîtresses.»

Sæpe mihi dominiæque meæ properata voluptas
Veste sub injectâ dulce peregit opus.
Hoc tu non facies; sed ne fecisse puteris,
Conscia de gremio pallia deme tuo.

Ovide espère profiter, dans l’intérêt de son amour, et de l’ivresse et du sommeil de ce mari qui les espionne; mais tout à coup il a conscience de l’inutilité de tant de précautions raffinées: le repas fini, le mari emmènera sa femme et sera maître de disposer d’elle sans contrainte et sans témoin! «Ne te donne au moins qu’à regret, tu le peux, s’écrie-t-il douloureusement, et comme cédant à la violence. Que tes caresses soient muettes et que Vénus lui soit amère!» Mais, le lendemain même, Corinne crut devoir quelque dédommagement au donneur de conseils; elle alla le trouver chez lui, à l’heure où, étendu sur son lit, il se reposait de la chaleur du jour: «Voici Corinne qui arrive, la tunique relevée, la chevelure flottante sur son cou d’albâtre. Telle la belle Sémiramis marchait, dit-on, vers la couche nuptiale; telle encore Laïs, célèbre par ses nombreux amants. J’arrachai un vêtement, qui pourtant ne me cachait rien de ses appas; elle résistait toutefois et voulait garder sa tunique; mais, comme sa résistance était celle d’une femme qui ne veut pas vaincre, elle consentit bientôt sans regret à être vaincue. Lorsqu’elle parut devant mes yeux sans aucun voile, je ne remarquai pas dans tout son corps la moindre imperfection! Quelles épaules, quels bras ai-je vus et touchés! Quelle admirable gorge il me fut donné de presser! Sous cette poitrine irréprochable, quel ventre poli et blanc! Quels larges flancs, quelle cuisse juvénile! Pourquoi m’arrêter sur chaque détail? Je ne vis rien qui ne fût digne d’éloge, et je la tenais nue serrée contre mon corps. Qui ne devine le reste? Nous nous endormîmes tous deux de fatigue. Puissé-je avoir souvent de pareilles méridiennes!»

Il possède sa maîtresse, mais il n’est pas encore heureux: il est jaloux; il a des rivaux qui payent cher un bonheur que, lui, ne paye pas; il querelle, il injurie, il maltraite sa Corinne; il l’a frappée! «La fureur m’a fait lever sur elle une main téméraire, dit-il en se détestant, elle pleure maintenant, celle que j’ai blessée dans mon délire!» Il ne se pardonnera jamais cette brutalité: «J’ai eu l’affreux courage de dépouiller son front de sa chevelure, raconte-t-il lui-même, et mon ongle impitoyable a sillonné ses joues enfantines. Je l’ai vue pâle, anéantie, le visage décoloré, semblable au marbre que le ciseau dérobe aux montagnes de Paros; j’ai vu ses traits inanimés et ses membres aussi tremblants que la feuille du peuplier agité par le vent, que le faible roseau qui s’incline sous la douce haleine du zéphyr, que l’onde dont le souffle du Notus ride la surface; ses larmes, longtemps retenues, coulèrent le long de ses joues, ainsi que l’eau à la fonte des neiges!» C’est que Corinne avait souvent auprès d’elle une vieille entremetteuse, nommée Dipsas, qui employait toutes sortes d’artifices pour la brouiller avec Ovide, pour écarter du moins celui-ci et pour vendre à des amants plus riches les moments qu’elle lui volait: «Dis-moi, demandait Dipsas en ricanant, que te donne ton poëte, si ce n’est quelques vers? Eh! tu en auras des milliers à lire; le dieu des vers lui-même, couvert d’un splendide manteau d’or, pince les cordes harmonieuses d’une lyre dorée. Que celui qui te donnera de l’or soit à tes yeux plus grand que le grand Homère? Crois-moi, c’est chose assez ingénieuse, que de donner.» Ovide entendit les perfides insinuations de cette hideuse vieille, et il eut peine à s’empêcher de s’en prendre à ses rares cheveux blancs, à ses yeux pleurant le vin, à ses joues sillonnées de rides; il se contenta de la maudire en ces termes: «Que les dieux te refusent un asile, t’envoient une vieillesse malheureuse, des hivers sans fin et une soif éternelle!» Le poëte avait besoin de toute son éloquence, et surtout de sa tendresse pour combattre la détestable influence de Dipsas, qui travaillait à pervertir davantage la naïve Corinne: «Ne demande au pauvre que ses soins, ses services et sa fidélité, écrivait-il à sa maîtresse qu’il avait laissée pensive; un amant ne peut donner que ce qu’il possède. Célébrer dans mes vers les belles que j’en crois dignes, voilà ma fortune; à celle que j’aurai choisie, mon art fera un nom qui ne mourra point; on verra se déchirer les étoffes, l’or et les pierres précieuses se briser, mais la renommée que procureront mes vers sera éternelle.» Cette considération n’était pas indifférente aux yeux de Corinne, qui se voyait avec orgueil, dans les promenades, au théâtre, au cirque, désignée comme la muse d’Ovide.

Son mari avait mis à ses côtés un eunuque, nommé Bagoas, qui l’accompagnait partout et qui ne se laissait jamais séduire sans avoir consulté son maître. Ovide ne réussit pas à endormir ce cerbère; mais il avait gagné les deux coiffeuses de Corinne, Napé, qui remettait ses lettres, et Cypassis, qui l’introduisait en cachette. Cette dernière était jolie et bien faite; un jour, Ovide s’en aperçut, tandis qu’il attendait sa maîtresse, et il abrégea l’attente en se permettant tout ce que Cypassis voulut bien lui permettre. Corinne, à son retour, remarqua quelque désordre accusateur dans sa chambre à coucher; la rougeur de Cypassis sembla confirmer des soupçons que ne démentait pas la contenance d’Ovide: «Tu la soupçonnes d’avoir souillé avec moi le lit de sa maîtresse! s’écria-t-il en s’efforçant de reprendre son assurance. Que les dieux, si l’envie d’être coupable me vient jamais, que les dieux me préservent de l’être avec une femme d’une condition méprisable! Quel est l’homme libre qui voudrait connaître une esclave et serrer dans ses bras un corps sillonné de coups de fouet!» Il n’eut pas de peine à persuader Corinne, et le soir même il écrivait à Cypassis pour lui demander un nouveau rendez-vous. Corinne, il est vrai, ne se gênait pas davantage de son côté, et plus d’une fois son amant jugea qu’elle en savait plus qu’il ne lui en avait appris: «De telles leçons ne se donnent qu’au lit (illa nisi in lecto nusquam potuere doceri), se disait-il tout bas en savourant un baiser qu’il trouvait étranger à ses habitudes: je ne sais quel maître a reçu l’inestimable prix de ces leçons-là!»

Corinne le tint à distance sous différents prétextes de religion, de santé et d’humeur. Ovide cherchait dans une nouvelle galanterie la cause de son éloignement, et il prenait le temps en patience, avec plusieurs chambrières qui n’étaient pas moins belles que leur maîtresse, mais avec qui le cœur n’était pas en jeu. Tout à coup il sut par ces filles que Corinne s’était fait avorter et que cet avortement avait mis ses jours en péril; Ovide s’indigna de l’odieux attentat qu’elle avait exercé sur elle-même: «Celle qui la première essaya de repousser de ses flancs le tendre fruit qu’ils portaient, lui dit-il sévèrement, celle-là méritait de périr victime de ses propres armes. Quoi! de peur que ton ventre ne soit gâté par quelques rides, il faut ravager le triste champ des luttes amoureuses!» Depuis cet événement, Corinne redoublait de prévenances et de tendresse pour son poëte; elle n’était jamais assez souvent ni assez longtemps avec lui; l’eunuque Bagoas fermait les yeux ou détournait la tête; le mari ne se montrait pas; les chiens n’aboyaient plus: on envoyait chercher Ovide absent, on le retenait presque; on ne lui laissait rien demander, encore moins rien désirer. Il se lassa d’être ainsi accaparé par sa maîtresse: «De tranquilles et trop faciles amours me deviennent insipides, lui dit-il durement; ils sont pour mon cœur ce qu’est un mets trop fade. Si une tour d’airain n’eût jamais renfermé Danaé, Jupiter ne l’aurait point rendue mère.» Corinne fut bien étonnée de ce langage capricieux et brutal; elle n’eut pas la force d’y répondre; elle pleura en silence: «Qu’ai-je besoin, lui dit Ovide avec plus de dureté encore, qu’ai-je besoin d’un mari complaisant, d’un mari lénon?» Corinne comprit qu’on ne l’aimait plus.

En effet, bientôt elle eut la preuve irrécusable du refroidissement d’Ovide: une nuit, toute une nuit, il resta glacé et mort sous les baisers qu’elle lui prodiguait. Ovide fut surpris et inquiet lui-même de cette subite incapacité: «Naguère pourtant, se disait-il à part lui, j’acquittai deux fois ma dette avec la blanche Childis, trois fois avec la blanche Pitho, trois fois avec Libas, et, pour satisfaire aux exigences de Corinne, j’ai pu, il m’en souvient, livrer neuf assauts dans l’espace d’une courte nuit (me memini numeros sustinuisse novem).» Mais plus Ovide se cherchait en lui-même, moins il était capable de se retrouver: «Pourquoi te jouer de moi? s’écria Corinne rouge de honte et de dépit. Qui te forçait, pauvre insensé, à venir malgré toi t’étendre sur ma couche? Il faut qu’une magicienne d’Éa t’ait ensorcelé en nouant de la laine; sinon, tu sors épuisé des bras d’une autre (aut alio lassus amore venis)!» A ces mots, elle s’élança hors du lit en rattachant sa tunique, et s’enfuit pieds nus; pour cacher à ses femmes l’affront qu’elle avait subi de son amant, elle n’en fit pas moins ses ablutions (dedecus hoc sumptâ dissimulavit aquâ), et elle se retrancha dans une chambre éloignée, comme dans un fort. Ovide ne se sentait pas en état de réparer sa honteuse défaite, et il se retira sans oser reparaître sur le champ de bataille. Dès qu’il fut sorti, Corinne ordonna de ne plus le recevoir, et le lendemain la porte lui fut fermée. Il se plaignit, il insista, il adressa des vers suppliants à l’invisible Corinne; on lui fit répondre que désormais, au lieu de vers, on lui demandait des espèces sonnantes. Il se mit à errer autour de la maison de la courtisane, et une coiffeuse vint lui apprendre que, le matin même, Corinne avait accueilli un capitaine romain qui arrivait des guerres d’Asie, tout couvert de blessures et tout chargé de butin. Il n’en fallut pas davantage pour qu’Ovide, piqué de se voir éconduit pour faire place à un nouveau venu, s’obstinât davantage à heurter à la porte qu’on lui fermait. L’eunuque Bagoas vint ouvrir, et le menaça d’appeler le chien qui gardait le logis. Ovide s’en prit aux soldats enrichis qui ont de l’or, et aux femmes qui préfèrent ces robustes soldats à des poëtes pauvres et débiles; il voua aux dieux vengeurs femmes et soldats; il comparait alors le véritable âge d’or, où l’amour ne se vendait pas, à cet âge de fer où l’on achetait tout, même l’amour, avec de l’or: «Aujourd’hui, une femme, disait-il amèrement, eût-elle l’orgueil farouche des Sabines, obéit comme une esclave à celui qui peut donner beaucoup. Son gardien me défend d’approcher; elle craint pour moi la colère de son mari: mais, si je veux donner de l’or, époux et eunuque me livreront toute la maison. Ah! s’il est un dieu vengeur des amants dédaignés, puisse-t-il changer en poussière des trésors si mal acquis!»