Ovide n’était pas encore guéri de son amour: cette résistance, au contraire, ne faisait que l’accroître. Il passait les nuits, couché sur le seuil de Corinne; il gémissait; il répétait son nom, avec des larmes, des soupirs et des prières. Il fut plus d’une fois consolé par la belle Cypassis, qui vint le réchauffer et lui porter à boire. Mais ce n’était pas elle qui pouvait faire oublier Corinne, et le poëte voulait mourir devant cette porte inflexible. Un matin, avant l’aube, elle s’ouvrit doucement, et un homme sortit. «Quoi! s’écria l’amant déconvenu, quoi! j’ai pu, quand tu pressais je ne sais quel amant dans tes bras, j’ai pu, comme un esclave, me faire le gardien d’une porte qui m’était fermée! Je l’ai vu, cet amant, sortir de chez toi, fatigué et d’un pas traînant, comme celui d’un artisan usé par le service; mais j’ai encore moins souffert de le voir, que d’en être vu moi-même!» Ovide se croyait libre d’un amour qui lui semblait désormais une honte; mais il ne pouvait oublier Corinne, Corinne infidèle, Corinne livrée à des caresses vénales, Corinne vendue et marchandée comme une mérétrix de carrefour!
Il quitta Rome pour chercher l’oubli dans l’absence; il se retira dans le pays des Falisques, où sa femme était née, et il attendit que les échos de son cœur fissent silence; mais le nom de Corinne lui arrivait à travers tous les bruits, de l’air et de la nature champêtre. Il revint à Rome et il se retrouva plus amoureux que jamais devant la porte de Corinne. Ses amis avaient couru à sa rencontre: ils le rejoignirent; ils l’entourèrent; ils lui apprirent que Corinne était devenue une courtisane éhontée, et qu’elle descendait tous les jours la pente du vice et du mépris public. Elle se montrait partout avec ses galants; elle portait des costumes indécents, dans les rues, et au théâtre; elle donnait et recevait des baisers, en face de tout le monde, et sous les yeux de son mari déshonoré: ses cheveux étaient souvent en désordre; son cou portait l’empreinte des morsures; ses bras blancs avaient été meurtris; on racontait d’elle une foule de traits d’impudicité, d’avarice et d’effronterie. Ovide refusait d’ajouter foi à ce qu’il entendait; on lui fit voir la dégradation dans laquelle sa maîtresse était tombée. Il lui écrivit une dernière fois: «Je ne prétends pas, censeur austère, lui disait-il, que tu sois chaste et pudique; mais ce que je te demande, c’est de chercher du moins à me tromper sur la vérité. Elle n’est pas coupable celle qui peut nier la faute qu’on lui impute; c’est l’aveu qu’elle en fait, qui seul peut la rendre infâme. Quelle fureur de révéler au jour les mystères de la nuit, et de dire ouvertement ce que l’on fait en secret! Avant de se livrer au premier venu, la mérétrix met du moins une porte entre elle et le public, et, toi, tu divulgues partout l’opprobre dont tu te couvres, et dénonces toi-même tes fautes honteuses!» Mais Corinne était perdue pour elle-même comme pour Ovide; elle marchait à grands pas dans le sentier le plus bas de la Prostitution.
Ovide n’effaça pas toutefois le nom de Corinne dans les vers qu’il lui avait dédiés; sous ce nom il l’avait aimée, sous ce nom il l’avait chantée: «Cherche un nouveau poëte, déesse des amours!» s’écria-t-il en mettant la dernière main à ses livres d’élégies. En effet, s’il eut encore des maîtresses, il n’en chanta aucune, parce qu’aucune ne lui inspira de l’amour. Il vécut toutefois plus que jamais dans l’intimité des courtisanes, et, pour les récompenser du plaisir qu’elles lui avaient procuré, il composa sous leurs yeux, et d’après leurs inspirations, son poëme de l’Art d’aimer, ce code de l’amour et de la volupté. Dans ses nombreuses poésies, il donna toujours une large place à ses réminiscences amoureuses, mais il n’avoua pas une seule de ses maîtresses, en la nommant dans des vers composés pour elle; ce qui fit supposer qu’il avait une liaison secrète, avec la fille de l’empereur, et qu’il se contentait de son bonheur sans le divulguer. On attribua son exil à cette passion adultère, qu’Auguste n’osait pas punir autrement; selon d’autres bruits, qui coururent à Rome, Ovide aurait surpris Auguste commettant un inceste avec sa propre fille. Quoi qu’il en fût, Ovide, le tendre Ovide, exilé au bord du Pont-Euxin, parmi les barbares, mourut de douleur, après avoir essayé de détruire tous ses ouvrages, même les élégies de ses Amours: il venait d’apprendre, par des lettres de Rome, que Corinne, vieille et ridée, vêtue d’une toge déteinte et rapiécée, était servante dans un cabaret où les bateliers du Tibre allaient faire la débauche: «Mieux eût valu qu’elle se fît magicienne ou parfumeuse!» pensait-il avec stupeur. Il rendit l’âme, en collant à ses lèvres glacées une bague qui renfermait des cheveux de Corinne.
[CHAPITRE XXVII.]
Sommaire.—Marcus Valerius Martial, poëte complaisant des libertinages de Néron et de ses successeurs.—Vogue immense qu’obtinrent les Épigrammes de Martial.—Réponse de Martial à son critique Cornélius qui lui reprochait l’obscénité de ses poésies.—Quelles étaient les victimes ordinaires des sarcasmes de Martial.—Mœurs déréglées de ce poëte.—Abominable épigramme que Martial eut l’impudeur d’adresser à sa femme Clodia Marcella.—Quels étaient les lecteurs habituels des œuvres de Martial.—Le libraire Secundus.—Portraits de courtisanes.—Lesbie.—Libertinage éhonté de cette prostituée.—Les louves errantes Chioné et Hélide.—Vieillesse ignoble de Lesbie.—Épigramme que fit Martial contre Lesbie.—Chloé.—Avidité de Lupercus, amant de cette courtisane.—La pleureuse des sept maris.—Thaïs.—Injures qu’adressa Martial à cette courtisane qui l’avait dédaigné.—Hideux portrait qu’il en publia pour se venger de ses mépris.—Philenis et son concubinaire Diodore.—Horrible dépravation de Philenis.—Épitaphe que fit Martial pour cette infâme prostituée.—Galla.—Injustice de Martial à l’égard de cette courtisane.—Épigrammes qu’il fit contre elle.—D’où lui venait la haine qu’il lui avait vouée.—Les vieilles amoureuses.—Effrayant cynisme de Phyllis.—Épigrammes contradictoires de Martial contre cette courtisane.—Lydie.—Comment Martial se conduisit envers Paulus, qui lui avait demandé des vers contre Lysisca.—Aversion et dégoût de Martial pour les vieilles prostituées.—Fabulla.—Lila.—Vetustilla.—Gallia.—Saufeia.—Marulla.—Thelesilla.—Pontia.—Lecanie.—Ligella.—Lyris.—Fescennia.—Senia.—Galla.—Eglé.—Les fausses courtisanes grecques.—Celia.—Épigramme de Martial contre cette prétendue fille de la Grèce.—Lycoris.—Glycère.—Chioné et Phlogis. De quelle façon grossière Martial accueillit une gracieuse invitation à l’amour que lui avait envoyée Polla.—Honteuse profession de foi qu’il eut le triste courage d’adresser à sa femme Clodia Marcella.—Son retour en Espagne.—Par quels moyens Clodia Marcella décida Martial à abandonner Rome.—Épigramme expiatoire de Martial.—Sa fin champêtre.—Honorable sortie de Martial contre Lupus.—Pétrone.—Son Satyricon, tableau des mœurs impures de Rome impériale.—Ascylte et Giton.—La prêtresse du dieu Ænothée et sa compagne Proselenos.—L’entremetteuse Philomène.—Eumolpe.—Les Épigrammes de Pétrone.—Sestoria.—Martia.—Délie.—Aréthuse.—Bassilissa.—Suicide de Pétrone.
Après Ovide, il faut aller jusqu’à Martial pour retrouver en quelque sorte la filiation interrompue des courtisanes de Rome; pendant plus d’un demi-siècle, la poésie fait silence sur leur compte, mais on peut présumer qu’elles n’attendirent pas Martial pour faire parler d’elles, et que, si les poëtes érotiques nous manquent pour constater les faits et gestes de ces fameuses, la faute n’en est pas à un temps d’arrêt dans les progrès de la Prostitution antique. Loin de là, les successeurs d’Auguste avaient pris sous leurs auspices la démoralisation de la société romaine, et ils offraient avec impudeur l’exemple de tous les raffinements de la débauche. Les mœurs publiques s’étaient alors si profondément altérées, que, parmi les poëtes, on n’en eût pas trouvé un qui se donnât le ridicule de chanter l’épopée de ses amours, comme l’avaient fait Tibulle, Properce et Ovide. De même, on n’eût pas trouvé une courtisane qui perdît sa jeunesse à fournir des sujets d’élégies à un poëte amoureux et jaloux. La jalousie, comme l’amour, semblait passée de mode, et l’on vivait trop vite pour consacrer des années entières à une seule passion, que la durée rendait presque respectable et qui participait, pour ainsi dire, du concubinage matrimonial. Lorsque Marcus Valerius Martial, né à Bilbilis, en Espagne, vers l’an 43 de l’ère chrétienne, vint à Rome, à l’âge de dix-sept ans, pour y chercher fortune, il n’eut garde d’imiter les poëtes de l’amour, qui avaient rencontré un Mécène au siècle d’Auguste: il se fit, au contraire, le poëte complaisant des libertinages du règne de Néron et des empereurs qui se succédèrent si rapidement jusqu’à Trajan. Martial dut ses succès littéraires à l’obscénité même de ses épigrammes.
Il a l’air d’avoir pris pour modèles les honteuses épigrammes de Catulle, qui les avait écrites, du moins, avec une sorte de grossière naïveté; Martial, au contraire, pour plaire aux débauchés de la cour impériale, s’exerçait à renchérir, en fait de licence, sur les poésies les plus effrontées de son temps; il y mettait même une recherche monstrueuse de lubricité, et il ne jetait seulement pas le voile des expressions décentes sur des images immondes. Les applaudissements qu’il recueillait de toutes parts étaient son excuse et son encouragement; chaque livre nouveau de ses épigrammes, demandé, attendu avec impatience par tous les lecteurs qui savaient par cœur les livres précédents, se multipliaient à l’infini dans les mains des libraires, et les scribes, qui en préparaient des exemplaires richement ornés et reliés, ne pouvaient suffire à l’empressement des acheteurs. Cet accueil enthousiaste, accordé à des vers licencieux, n’était pas fait sans doute pour inviter Martial à changer de genre et de ton. Aussi, quand un censeur austère lui conseillait de s’imposer quelques réserves dans les mots, sinon dans les idées, il n’acceptait pas plus un conseil qu’un reproche, et il avait mille raisons toutes prêtes pour démontrer à ses critiques, qu’il avait bien fait de composer justement les vers malhonnêtes qu’on voulait retrancher de ses œuvres: «Tu te plains, Cornélius, disait-il à un de ses censeurs, que mes vers ne sont point assez sévères et qu’un magister ne les voudrait pas lire dans son école; mais ces opuscules ne peuvent plaire, comme les maris à leurs femmes, s’ils n’ont pas de mentule... Telle est la condition imposée aux poésies joyeuses: elles ne peuvent convenir, si elles ne chatouillent les sens. Dépose donc ta sévérité et pardonne à mes badinages, à mes joyeusetés, je te prie. Renonce à châtier mes livres: rien n’est plus méprisable que Priape devenu prêtre de Cybèle.»
Martial avait pour lui les suffrages des empereurs et des libertins; il se souciait peu de ceux des gens de goût, et il se contentait de la vogue irrésistible de ses épigrammes les plus ordurières, qui, en passant par la bouche des courtisanes et des gitons, étaient arrivées graduellement aux oreilles de la populace des carrefours. De là, cette renommée éclatante que le poëte avait acquise avec des saletés, que n’excusaient pas l’esprit et la malice qu’il savait y jeter à pleines mains; renommée qui faillit éclipser celles de Virgile et d’Horace, et qui balança les triomphes satiriques de Juvénal. En effet, toute la chronique scandaleuse de Rome était déposée, pour ainsi dire, dans une multitude de petites pièces, faciles à retenir et à faire circuler; dans ces pièces de vers, le poëte avait gravé, sous des pseudonymes transparents, les noms des personnages qu’il tournait en ridicule ou qu’il marquait au fer rouge. Il avait beau déclarer qu’il n’abusait pas des noms véritables et qu’il respectait toujours les personnes dans ses plaisanteries; on ne lui savait pas mauvais gré des injures graves qu’il se permettait à l’égard d’une foule de gens, que tout le monde reconnaissait dans des portraits, où ils n’étaient pas nommés, mais peints avec une hideuse vérité. Il ne se hasardait pas, il est vrai, à diffamer des hommes honorables et à poursuivre de calomnies perfides la vie privée des citoyens. Les victimes ordinaires de ses sarcasmes étaient toujours de méchants poëtes, d’insolentes courtisanes, de viles prostituées, des lénons criminels, des prodigues et des avares, des hommes tarés et des femmes perdues. Il parle donc souvent la langue des ignobles personnages qu’il met en scène et comme au pilori; il a soin de prévenir ses lecteurs qu’ils ne trouveront chez lui ni réserve ni pruderie dans l’expression: «Les épigrammes, dit-il, sont faites pour les habitués des Jeux-Floraux. Que Caton n’entre donc pas dans notre théâtre, ou, s’il y vient, qu’il regarde!»
Martial fréquentait certainement la mauvaise société qu’il a dépeinte avec des couleurs si flétrissantes: il a laissé voir, en deux ou trois passages, que ses mœurs n’étaient pas beaucoup plus réglées que celles qu’il condamne chez les autres; car il ne se bornait pas à promener ses amours parmi les courtisanes: il se livrait quelquefois à des désordres, que n’excusait pas la corruption générale de son temps, et qu’il s’est même efforcé de justifier pour répondre aux amers reproches de sa femme Clodia Marcella. Et pourtant, malgré ces habitudes de débauche contre nature, il affecte, dans plus d’une épigramme, de faire sonner bien haut l’honnêteté, la pureté de sa vie. En jugeait-il si favorablement, par la comparaison qu’il faisait, à son avantage, de ses mœurs privées avec celles de ses contemporains, surtout avec celles des empereurs à qui il dédiait ses livres: «Mes vers sont libres, dit-il à Domitien, mais ma vie est irréprochable: (Lasciva est nobis pagina, vita proba est).» Pour expliquer cette contradiction apparente, il suffit peut-être de dater les pièces où Martial vante sa moralité et celles où il en fait si bon marché: les premières appartiennent à sa jeunesse, les secondes à son âge mûr. On ne doit pas oublier que les onze premiers livres de son recueil représentent un intervalle de trente-cinq années, qu’il passa, presque sans interruption, à Rome. Martial, à vingt-cinq ans, pouvait vivre chastement, tout en caressant dans ses vers la sensualité de ses protecteurs. A cinquante ans, il était devenu libertin, à force d’être témoin du libertinage de ses amis, et on remarque, en effet, que, dans les derniers livres de ses épigrammes, il ne s’avise plus de prétendre à la réputation de chasteté que ses écrits licencieux lui avaient fait perdre depuis longtemps. C’est dans le onzième livre, qu’il a eu l’impudeur d’insérer l’abominable épigramme adressée à sa femme, qui l’avait surpris avec son mignon et qui eût voulu se sacrifier elle-même pour le déshabituer de ces goûts infâmes: «Combien de fois Junon a-t-elle fait le même reproche à Jupiter?» répliquait Martial en riant, et il s’autorisait de l’exemple des dieux et des héros pour persister dans ses coupables habitudes et pour repousser les maussades complaisances de sa femme: