Parce tuis igitur dare mascula nomina rebus;
Teque, puta cunnos, uxor, habere duos.
Le poëte, il est vrai, ne se faisait pas illusion sur le caractère de son recueil, et il savait bien pour quels lecteurs il composait des poésies toujours libres et souvent obscènes. «Aucune page de mon livre n’est chaste, dit-il avec franchise; aussi, ce sont les jeunes gens qui me lisent; ce sont les filles de mœurs faciles, c’est le vieillard qui lutine sa maîtresse.» Il se compare alors à son émule Cosconius, qui faisait comme lui des épigrammes, mais si chastes qu’on n’y voyait jamais un nuage impudique (inque suis nulla est mentula carminibus); il le loue de cette chasteté, mais il lui déclare que des écrits si pudibonds ne peuvent être destinés qu’à des enfants et à des vierges. Il ne se pique donc pas d’imiter Cosconius, et il se moque des vénérables matrones qui lisaient ses ouvrages en cachette, et qui l’accusaient de n’avoir pas écrit pour les femmes honnêtes: «J’ai écrit pour moi, leur dit-il sans réticence. Le gymnase, les thermes, le stade, sont de ce côté: retirez-vous donc! Nous nous déshabillons: prenez garde de voir des hommes nus? Ici, couronnée de roses, après avoir bu, Terpsichore abdique la pudeur, et, dans son ivresse, ne sait plus ce qu’elle dit: elle nomme sans détour et franchement ce que Vénus triomphante reçoit dans son temple au mois d’août, ce que le villageois place en sentinelle au milieu de son jardin, ce que la chaste vierge ne regarde qu’en mettant la main devant ses yeux.» On est averti, par cette épigramme, que les vers de Martial ne cherchaient pas des matrones pour lectrices ordinaires, et qu’il fallait, pour se plaire à ce dévergondage d’idées et d’expressions, avoir vécu de la vie des libertins et de leurs aimables complices. Le recueil complet du poëte des comessations figurait dans la bibliothèque de tous les voluptueux, et, comme il était d’un format qui permettait de le tenir tout entier dans la main, on le lisait partout, aux bains, en litière, à table, au lit. Le libraire, qui le vendait à très-bas prix, se nommait Secundus, affranchi du docte Lucensis, et demeurait derrière le temple de la Paix et le marché de Pallas; ce libraire vendait aussi tous les livres lubriques, ceux de Catulle, de Pedo, de Marsus, de Getulicus, qui n’étaient pas moins recherchés par les jeunes et les vieux débauchés, mais que les courtisanes affectaient de ne pas estimer autant que les élégies de Tibulle, de Properce et d’Ovide. Dans tous les temps, les femmes, même les plus dépravées, ont été sensibles à la peinture de l’amour tendre et délicat. Martial offrait pourtant à ses lecteurs un intérêt d’à-propos, que nul poëte n’avait su donner à ses vers: c’était, pour ainsi dire, une galerie de portraits, si ressemblants que les modèles n’avaient qu’à se montrer pour être aussitôt reconnus, et si malicieusement touchés, que le vice ou le ridicule de l’original passait en proverbe avec le nom que le poëte avait attaché à l’épigramme. Nous allons, parmi ces portraits, rarement flatteurs, choisir ceux des courtisanes que Martial s’est amusé à peindre, souvent à plusieurs reprises et à des époques différentes, comme pour mieux juger des changements que l’âge et le sort apportaient dans l’existence ou dans la personne de ces créatures; nous laisserons de côté, avec dégoût, la plupart des portraits de cinædes et de gitons, que la Prostitution romaine plaçait sur le même pied que les femmes de plaisir, et que Martial ne s’est pas fait scrupule de mettre en regard de celles-ci dans sa collection érotique et sotadique.
Voici Lesbie; ce n’est pas celle de Catulle; elle n’a point de moineau apprivoisé dont elle pleure la mort, mais elle a des amants et tout le monde le sait, parce qu’elle ouvre ses fenêtres et ses rideaux, quand elle est avec eux; elle aime la publicité; les plaisirs secrets sont pour elle sans saveur (nec sunt tibi grata gaudia si qua latent); aussi, sa porte n’est-elle jamais fermée ni gardée, lorsqu’elle s’abandonne à sa lubricité; elle voudrait que tout Rome eût les yeux sur elle en ce moment-là, et elle ne se trouble ni ne se dérange, si quelqu’un entre, car le témoin de son libertinage lui procure plus de jouissance que ne fait son amant; elle n’a pas de plus grand bonheur que d’être prise sur le fait (deprehendi veto te, Lesbia, non futui). «Prends au moins des leçons de pudeur de Chioné et d’Hélide!» lui crie Martial indigné. Chioné et Hélide étaient des louves errantes, qui cachaient leurs infamies à l’ombre des tombeaux. Cette Lesbie, en vieillissant, arriva au dernier degré de la Prostitution, et se voua plus particulièrement aux turpitudes de l’art fellatoire (liv. II, épigr. 50). Elle était devenue laide, et elle s’étonnait, en dépit des avertissements de son miroir, que ses amants d’autrefois n’eussent pas conservé pour elle leurs désirs et leur ardeur. Elle gourmandait, à ce sujet, la paresse glacée de Martial, qui finit par lui dire, pour excuser son impuissance obstinée: «Ton visage est ton plus cruel ennemi» (contra te facies imperiosa tua est). Longtemps après, réduite à des souvenirs qui se réveillaient chez elle au milieu de son abandon, Lesbie se rappelait avec orgueil les nombreux adorateurs qu’elle avait eus; elle les faisait comparaître, avec leurs noms, leurs qualités, leurs caractères et leurs figures, devant l’aréopage des vieilles entremetteuses, qui l’écoutaient en ricanant: «Je n’ai jamais accordé mes faveurs gratis!» disait-elle fièrement (Lesbia sejurat gratis nunquam esse fututam), et, pendant qu’elle parlait ainsi du passé, les portefaix, qu’elle soudoyait maintenant à tour de rôle, se battaient à sa porte pour savoir lequel d’entre eux serait payé cette nuit-là.
Voici Chloé; ce n’est pas celle d’Horace; elle ne se soucie même pas de rappeler les grâces de sa célèbre homonyme; elle n’est plus jeune, mais elle est toujours galante; elle se console, comme Lesbie, de n’être plus recherchée, en se donnant du plaisir pour son argent. Il n’en faut pas moins, pour qu’elle s’accoutume aux dédains qui l’accueillent partout, quand elle a encore la prétention de se faire payer. Martial lui dit avec dureté: «Je puis me passer de ton visage, et de ton cou, et de tes mains, et de tes jambes, et de tes tétons, et de tes nates; enfin, pour ne pas me fatiguer à décrire tout ce dont je peux me passer, Chloé, je puis me passer de toute ta personne.» Mais Chloé était riche, et, à son tour, elle pouvait se passer du prix de ses galanteries; elle en faisait même les frais, avec une générosité bien rare chez ses pareilles. Elle s’était éprise d’un jeune garçon qui n’avait pas d’autre fortune que sa beauté et ses épaules. Martial le nomme Lupercus, par allusion à ces prêtres de Pan, qui couraient tout nus dans les rues de Rome, aux fêtes des Lupercales, et qui passaient pour rendre fécondes toutes les femmes qu’ils touchaient avec des lanières de peau de bouc. Le Lupercus de Chloé était aussi nu et aussi pauvre qu’un luperque, et Chloé se dépouillait pour le vêtir, pour le parer; elle lui avait donné en présent des étoffes de Tyr et d’Espagne, un manteau d’écarlate, une toge en laine de Tarente, des sardoines de l’Inde, des émeraudes de Scythie et cent pièces d’or nouvellement frappées. Elle ne pouvait rien refuser à cet avide et besogneux amant, qui demandait sans cesse. «Malheur à toi, brebis tondue! lui criait Martial. Malheur à toi, pauvre fille! Ton Lupercus te mettra toute nue!» La prédiction ne se réalisa pas. Chloé avait assez gagné dans son bon temps, pour rendre aux amants une partie de l’or qu’elle en avait reçu; elle ne lésina pas avec eux; mais, depuis qu’elle les payait au lieu de se faire payer, elle était plus difficile à contenter; elle dévorait, comme une larve, la jeunesse et la santé de ses pensionnaires: elle en eut sept, qui moururent l’un après l’autre, et tous, de la même cause; elle leur fit élever des tombeaux très-honorables avec une inscription où elle disait naïvement: «C’est Chloé qui a fait ces tombeaux.» On ne l’appela plus que la Pleureuse des sept maris.
Martial, il faut l’avouer, ne fut pas toujours impartial dans ses épigrammes; ainsi, les injures qu’il adresse à la courtisane Thaïs ne partent que d’un accès de ressentiment personnel: il accuse ici Thaïs de ne refuser personne et de se donner à tout venant, comme si ce fût la chose la plus simple du monde (Liv. IV, ép. 12), et là, il gourmande les refus de Thaïs, qui lui a dit qu’il était trop vieux pour elle (Liv. IV, ép. 50). Thaïs ne voulut pas sans doute se rendre à la preuve ignominieuse qu’il proposait de fournir en témoignage de virilité, car il se vengea d’elle par le plus hideux portrait qu’on ait jamais fait d’une femme: «Thaïs sent plus mauvais que le vieux baril d’un foulon avare, qui s’est brisé dans la rue; qu’un bouc qui vient de faire l’amour; que la gueule d’un lion; qu’une peau de chien écorché dans le faubourg au delà du Tibre; qu’un fœtus qui s’est putréfié dans un œuf pondu avant terme; qu’une amphore infecte de poisson corrompu. Afin de neutraliser cette odeur par une autre, chaque fois que Thaïs quitte ses vêtements pour se mettre au bain, elle s’enduit de psilothrum, ou se couvre de craie détrempée dans un acide, ou se frotte trois et quatre fois avec de la pommade de fèves grasses. Mais, lorsqu’elle se croit délivrée de sa puanteur par mille artifices de toilette, quand elle a tout fait, Thaïs sent toujours Thaïs (Thaïda Thaïs olet).» Cette horrible peinture est encore moins repoussante que celle qui concerne Philénis, contre laquelle Martial avait sans doute d’autres griefs plus réels et plus graves. Philénis, d’ailleurs, n’était pas d’un âge à inspirer un caprice, puisque le poëte la fait mourir presque aussi vieille que la sibylle de Cumes. Elle avait un mari ou plutôt un concubinaire, nommé Diodore, qui paraît avoir marqué dans quelque expédition lointaine, et qui, en revenant à Rome, où l’attendaient les honneurs du triomphe, fit naufrage dans la mer de Grèce: il parvint à se sauver à la nage, et Martial attribue ce bonheur inouï à un vœu indécent de Philénis, qui, pour obtenir des dieux le retour de son Diodore, avait promis à Vénus une fille simple et candide, comme les aiment les chastes Sabines (quam castæ quoque diligunt Sabinæ). Cette Philénis, espèce de virago qui se targuait d’être à moitié homme, avait une passion effrénée pour les femmes: «Elle va dans ses emportements, dit Martial, jusqu’à dévorer en un jour onze jeunes filles, sans compter les jeunes garçons.» La robe retroussée, elle jouait à la paume, et, les membres frottés de poudre jaune, elle lançait les pesantes masses de plomb que manient les athlètes; elle luttait avec eux, et, toute souillée de boue, recevait comme eux les coups de fouet du maître de la palestre. Jamais elle ne soupait, jamais elle ne se mettait à table, avant d’avoir vomi sept mesures de vin, et elle se croyait en droit d’en avaler autant, après avoir mangé seize pains ithyphalliques. Ensuite, elle se livrait aux plus sales voluptés, sous prétexte de faire l’homme jusqu’au bout (Non fellat: Putat hoc parum virile; sed plane medias vorat puellas). Et néanmoins, cette abominable gladiatrice était à la fois magicienne et entremetteuse; elle avait une voix de stentor et elle faisait plus de bruit à elle seule que mille esclaves exposés en vente et qu’un troupeau de grues au bord du Strymon: «Ah! quelle langue est réduite au silence!» s’écriait Martial, lorsqu’elle fut enlevée par la mort à ses exercices gymnastiques, à ses sortiléges et à son infâme métier. «Que la terre te soit légère! dit l’épitaphe que le poëte lui décerna: qu’une mince couche de sable te recouvre, afin que les chiens puissent déterrer tes os!»
Philénis avait probablement nui à Martial dans ses amours; car, d’après le portrait qu’il fait d’elle, on ne saurait supposer qu’il l’eût jamais vue de meilleur œil; mais on peut assurer qu’il n’avait pas été toujours aussi dédaigneux pour Galla, qu’il ne ménage pourtant pas davantage; après l’avoir injuriée avec acharnement, après s’être moqué de sa décrépitude et de son délaissement, il se laisse aller à un aveu qui témoigne de son injustice à l’égard de cette courtisane. Il raconte qu’autrefois elle demandait 20,000 sesterces (environ 5,000 fr.) pour une nuit, «et ce n’était pas trop,» comme il se plaît à le reconnaître. Au bout d’un an, elle ne demandait plus que 10,000 sesterces: «C’est plus cher que la première fois!» pensa Martial, qui ne conclut pas le marché. Six mois plus tard, elle était tombée à 2,000 sesterces: Martial n’en offrit que mille, qu’elle n’accepta pas; mais, à quelques mois de là, elle vint elle-même se proposer pour quatre pièces d’or. Martial refuse à son tour. Galla se pique au jeu et se montre généreuse: «Va donc pour cent sesterces!» dit-elle. Martial, dont l’envie se passe tout à fait, trouve encore la somme exorbitante. Galla fait la moue et lui tourne le dos. Un jour elle le rencontre; il vient de recevoir une sportule de 100 quadrants ou de 25 livres: elle veut avoir cette sportule, et elle offre en échange ce dont elle demandait naguère 20,000 sesterces. Martial lui répond sèchement que la sportule est destinée à son mignon et s’en va. Galla n’a pas de rancune; elle a retrouvé Martial et lui veut donner tout pour rien: «Non, il est trop tard!» lui répond le poëte capricieux. Faut-il croire, sur la foi de cette épigramme, que Galla était devenue si méprisable et si différente d’elle-même, en si peu d’années? Martial la représente d’abord comme ayant épousé six ou sept gitons, dont la chevelure et la barbe bien peignées l’avaient séduite et qui avaient misérablement trompé son attente amoureuse:
Deindè experta latus, madidoque simillima loro
Inguina, nec lassâ stare coacta manu,
Deseris imbelles thalamos, mollemque maritum.
Martial lui conseille de se dédommager, en faisant un choix parmi ces rustres, robustes et velus, qui ne parlent que Fabius et Curius; mais il l’avertit pourtant de ne pas se fier aux apparences, parce qu’il y a aussi des eunuques parmi eux: «Il est difficile, Galla, de se marier avec un véritable homme?» lui dit-il en raillant. On excuse les impuissants, on approuve les efféminés, quand on assiste à la toilette de Galla, qui n’était plus que l’ombre de ce qu’elle avait été: «Tandis que tu es à la maison, tes cheveux sont absents et se font friser dans une boutique du quartier de Suburra; la nuit, tu déposes tes dents, ainsi que ta robe de soie, et tu te couches, barbouillée de cent pommades, et ton visage ne dort pas avec toi (nec facies tua tecum dormiat).» Elle regrettait toujours d’avoir fait la sourde oreille aux propositions de Martial et cherchait une occasion de se réconcilier avec lui; elle lui promettait des merveilles, elle lui faisait mille agaceries; mais le poëte, rancunier, était sourd (mentula surda est) et ne retrouvait pas ses anciennes dispositions, vis-à-vis de cette face ridée, de ces appas flétris et de ces cheveux grisonnants, plus capables d’inspirer le respect que l’amour (cani reverentia cunni).
Il semble se complaire à mordre sur les vieilles amoureuses, et il n’épargne pas celles qui ne l’avaient pas épargné. Ainsi, après nous avoir montré avec un effrayant cynisme Phyllis, qui s’efforce de satisfaire deux amants à la fois (Livre X, ép. 81), il ne nous cache pas que ses sens ne parlent plus en tête à tête avec cette Phyllis, qui lui donne les noms les plus tendres, les baisers les plus passionnés, les caresses les plus ardentes, et qui ne parvient pas à le tirer de sa torpeur (Liv. XI, ép. 29). C’est par ironie sans doute qu’il lui indique une manière plus sûre d’agir sur un jeune homme, toute vieille qu’elle soit; il lui souffle ce qu’elle doit dire alors: «Tiens, voilà cent mille sesterces, des terres en plein rapport sur les coteaux de Sétia, du vin, des maisons, des esclaves, de la vaisselle d’or, des meubles!» Cette Phyllis était donc bien riche, si Martial ne s’est pas servi d’une plaisante hyperbole pour exprimer les promesses folles que les vieilles faisaient à leurs amants au milieu du vertige de la volupté. Quoi qu’il en soit, Phyllis, ou une autre du même nom, reparaît (Liv. XI, ép. 50), et Martial, qui ne l’outrage plus, mais qui a l’air de la supplier, se plaint de ses mensonges et de sa rapacité: «Tantôt c’est ta rusée soubrette qui s’en vient pleurer la perte de ton miroir, de ta bague ou de ta boucle d’oreille; tantôt ce sont des soies de contrebande qu’on peut acheter à bon compte; tantôt des parfums dont il me faut remplir ta cassolette; puis, c’est une amphore de Falerne vieux et moisi, pour faire expier tes insomnies à une sorcière babillarde; puis, un loup de mer monstrueux ou un mulet de deux livres pour régaler l’opulente amie à qui tu donnes à souper. Par pudeur, ô Phyllis, sois vraie et sois juste en même temps: je ne te refuse rien, ne me refuse pas davantage?» Comment cette Phyllis, dont la vieille main était si glacée tout à l’heure, est-elle devenue tout à coup une belle qu’on désire et qu’on s’efforce de contenter coûte que coûte? La métamorphose continue et Martial est au comble de ses vœux: «La belle Phyllis, pendant toute une nuit, s’était prêtée à toutes mes fantaisies (se præstitisset omnibus modis largam), et je songeais le matin au présent que je lui ferais, soit une livre de parfums de Cosmus ou de Niceros, soit une bonne charge de laine d’Espagne, soit dix pièces d’or à l’effigie de César. Phyllis me saute au cou, me caresse, me baise aussi longuement que les colombes dans leurs amours, et finit par me demander une amphore de vin.» Phyllis subissait-elle une nouvelle transformation à son désavantage, et Martial reconnaissait-il qu’il s’était trop pressé de rétracter tout le mal qu’il avait dit d’elle, avant de la posséder. Tout s’expliquerait mieux si ce nom de Phyllis désignait deux ou trois courtisanes différentes, que Martial aurait traitées bien différemment, en commençant par le dédain, en passant par l’amour et en arrivant à l’insouciance.
Les autres courtisanes qu’on rencontre çà et là dans les douze livres des épigrammes de Martial n’y figurent pas plus de deux fois chacune; et souvent une seule fois; mais nous nous garderions bien d’assurer qu’elles avaient fait une impression moins vive et moins durable sur l’esprit mobile et fantasque du poëte. Il ne faut jamais prendre à la lettre les duretés qu’il leur adresse, et qui n’étaient peut-être qu’une menace de guerre pour arriver plus vite à signer la paix. Ainsi, la première fois qu’il s’attaque à la pauvre Lydie (Liv. XI, ép. 21), il la dépeint comme incapable d’inspirer de l’amour et de donner du plaisir (Lydia tam laxa est, equitis quam culus aheni); il pousse son imagination libertine jusqu’aux plus monstrueuses folies, et l’on pourrait rester bien convaincu qu’il ne pense pas à revenir sur ses jugements téméraires; mais ce n’était là qu’une entrée en matière un peu brutale, il est vrai: son sentiment va changer, dès qu’il aura vu Lydie de près, dès qu’il lui reconnaîtra certaines qualités qui en impliquent d’autres; il ne se rend pas sur tous les points, en effet, et il continue la guerre, pour n’avoir pas l’air de mettre bas les armes trop tôt: «On ne ment pas, Lydie, quand on affirme que tu as un beau teint, sinon la figure belle. Cela est vrai, surtout si tu restes immobile et muette comme une figure de cire ou comme un tableau; mais, sitôt que tu parles, Lydie, tu perds ce beau teint, et la langue ne nuit à personne plus qu’à toi.» C’était une façon adroite de faire entendre à Lydie, qu’il ne demandait qu’à lui apprendre à parler, et qu’au besoin il parlerait pour elle. Martial avait fait sa profession de foi à l’égard de ses goûts amoureux: «Je préfère une fille de condition libre, disait-il avec gaieté; mais, à défaut de celle-ci, je me contenterai bien d’une affranchie. Une esclave serait mon pis-aller; mais je la préférerai aux deux autres, si par sa beauté elle vaut pour moi une fille de condition libre.» On voit que Martial n’était pas difficile sur la question de l’origine de ses maîtresses, et qu’elles n’avaient pas besoin de justifier de leur naissance avec lui, puisqu’il ne partageait pas le préjugé des vieux Romains, qui voyaient un déshonneur dans le commerce d’un homme libre avec une esclave. Il ne s’érige pas en défenseur des courtisanes, qui étaient souvent des esclaves exploitées et vendues par un maître tyrannique et avare; mais il les couvre souvent d’un manteau d’indulgence. Quand un chevalier romain, nommé Paulus, le prie de faire contre Lysisca des vers qui la fassent rougir et dont elle soit irritée, il refuse de se prêter à une lâche vengeance et il tourne la pointe de son épigramme contre Paulus lui-même. Cette Lysisca était peut-être la même que celle dont Messaline prenait le nom pour se faire admettre dans le lupanar où elle se prostituait aux muletiers de Rome. A l’époque où Paulus était si acharné contre elle, on ne la comptait plus que parmi les fellatrices, qui se recrutaient chez les courtisanes hors de mode et sans emploi.