Ces immondes complaisantes étaient si nombreuses du temps de Martial, qu’on les rencontra à chaque pas dans ses épigrammes, où elles se heurtent au passage avec de vilains hommes et des enfants qui pratiquaient le même métier. Le poëte a l’air de les flétrir les uns et les autres, mais il ne manifeste nulle part à leur sujet une indignation qui eût été un anachronisme dans les mœurs romaines. Il s’indigne davantage contre les vieilles prostituées qui persistaient à ne pas disparaître de la scène des amours et qui offensaient les regards de la jeunesse voluptueuse: «Tu n’as pour amies, Fabulla, que des vieilles ou des laides, et plus laides encore que vieilles; tu t’en fais suivre, tu les traînes après toi dans les festins, sous les portiques, aux spectacles. C’est ainsi, Fabulla, que tu parais jeune et jolie.» A trente ans, chez les Romains, une femme n’était plus jeune; elle était vieille à trente-cinq, décrépite à quarante. Martial laisse éclater partout son aversion et son dégoût pour les femmes qui avaient passé l’âge des jeux et des plaisirs: il est féroce, impitoyable contre elles; il les poursuit de sarcasmes amers; il ne leur offre pas d’autre alternative que de sortir du monde, où elles ne peuvent plus servir que d’épouvantail. Sila veut l’épouser à tout prix, Sila qui possède en dot un million de sesterces; mais Sila est vieille, vieille du moins aux yeux de Martial. Il lui impose alors les conditions les plus dures, les plus humiliantes: les époux feront lit à part, même la première nuit; il aura des maîtresses et des mignons, sans qu’elle puisse s’en formaliser; il les embrassera devant elle, sans qu’elle y trouve à redire; à table, elle se tiendra toujours à distance, de sorte que leurs vêtements mêmes ne se touchent pas; il ne lui donnera que de rares baisers; elle ne lui rendra que des baisers de grand’mère: si elle consent à tout cela, il consent à l’épouser, elle et ses sesterces. Cette horreur de la vieillesse est une monomanie chez Martial, qu’elle poursuit et qu’elle attriste sans cesse: il voudrait n’être entouré que de frais visages de femmes et d’enfants; l’idée seule d’une amoureuse surannée lui ôte à l’instant la faculté d’aimer, et, s’il fait l’épitaphe d’une vieille qui va rejoindre son amant au tombeau, il se la représente aussitôt invitant le mort à lui payer sa bienvenue (hoc tandem sita prurit in sepulchro calvo Plotia, cum Melanthione), et cette odieuse image le glace lui-même dans les bras de sa maîtresse. Cependant, malgré son horreur pour tout ce qui n’est plus jeune, il semble se complaire à peindre la vieillesse sous ses traits les plus révoltants; il a toujours des couleurs nouvelles à broyer sur sa palette, quand il veut faille un portrait de vieille femme; il imite les gens qui ont peur des spectres et qui en parlent sans cesse, comme pour s’aguerrir contre eux. Jamais poëte n’a fait des figures de vieilles plus grimaçantes, plus hideuses, plus originales; Horace lui-même est surpassé. Le chef-d’œuvre de Martial, en ce genre, est l’épigramme suivante, dont nous désespérons de rendre l’effrayante énergie: «Quand tu as vécu sous trois cents consuls, Vetustilla; quand il ne te reste plus que trois cheveux et quatre dents; quand tu as une poitrine de cigale, une jambe de fourmi, un front plus plissé que ta stole, des tétons pareils à des toiles d’araignées; quand le crocodile du Nil a la gueule étroite en comparaison de tes mâchoires; quand les grenouilles de Ravenne babillent mieux que toi, quand le moucheron de l’Adriatique chante plus doucement, quand tu ne vois pas plus clair que les chouettes au matin, quand tu sens ce que sentent les mâles des chèvres, quand tu as le croupion d’une oie maigre; quand le baigneur, sa lanterne éteinte, t’admet parmi les prostituées de cimetière; quand le mois d’août est pour toi l’hiver et que la fièvre pernicieuse ne pourrait même te dégeler; eh bien! tu te réjouis de te remarier, après deux cents veuvages, et tu cherches dans ta folie un mari qui s’enflamme sur tes cendres! N’est-ce pas vouloir labourer un rocher? Qui t’appellera jamais sa compagne ou sa femme, toi que Philomélus appelait jadis son aïeule! Mais, si tu exiges qu’on dissèque ton cadavre, que le chirurgien Coricles dresse le lit!... A lui seul appartient de faire ton épithalame, et le brûleur de morts portera devant toi les torches de la nouvelle mariée (intrare in ipsum sola fax potest cunnum).»
Martial, au reste, ne se piquait pas souvent de galanteries envers les courtisanes; il n’était bien inspiré que par les mauvais compliments qu’il pouvait leur adresser. Gallia, qui sans doute ne sent pas bon de son fait, ressemble à la boutique de Cosmus, où les flacons se seraient brisés et les essences renversées: «Ne sais-tu pas, lui dit Martial, qu’à ce prix-là mon chien pourrait sentir aussi bon?» (Liv. III, ép. 55). Saufeia, la belle Saufeia, consent à se donner à lui, mais elle refuse opiniâtrement de se baigner avec lui. Ce refus paraît suspect à Martial, qui en cherche la cause et qui se demande si Saufeia n’a pas la gorge pendante, le ventre ridé, et le reste:
Aut infinito lacerum patet inguen iatu;
Aut aliquid cunni prominet ore tui.
Mais, après avoir ouvert la carrière à son imagination, il vient à penser que Saufeia est bégueule (fatua es), et il la laisse là (Liv. III, ép. 72). Quant à Marulla, elle n’accueille les gens qu’après s’être assurée de ce qu’ils pèsent (Liv. X, ép. 55). Il ne s’arrête à Thélesilla, que pour lui faire affront et pour se louer lui-même: il a fait ses preuves en amour, et pourtant il n’est pas sûr de pouvoir en quatre ans prouver une seule fois à Thélesilla qu’il est homme (Liv. XI, ép. 97). Pontia lui envoie du gibier et des gâteaux, en lui écrivant qu’elle s’ôte les morceaux de la bouche pour les lui offrir: «Ces morceaux, je ne les enverrai à personne, dit le cruel Martial qui se rappelle que Pontia pue de la bouche, et à coup sûr je ne les mangerai pas» (Liv. VI, ép. 75). Lecanie se fait servir au bain par un esclave, dont le sexe est décemment caché par une ceinture de cuir noir, et cependant jeunes et vieux se baignent tout nus avec elle: «Est-ce que ton esclave, lui demande Martial, est le seul qui soit vraiment homme?» (Liv. VII, ép. 35). Ligella épile ses appas surannés, Ligella qui a l’âge de la mère d’Hector et qui se croit encore dans l’âge des amours: «S’il te reste quelque pudeur, lui crie Martial; cesse d’arracher la barbe à un lion mort!» (Liv. X, ép. 90). Lyris est une ivrognesse et une fellatrice abominable (Liv. II, ép. 73). Fescennia boit encore plus que Lyris, mais elle mange des pastilles de Cosmus pour neutraliser les vapeurs empoisonnées de son estomac (Liv. I, ép. 88). Sénia racontait que, passant un soir dans un chemin désert, elle avait été mise à mal par des voleurs qui ne s’étaient pas contentés de la voler: «Tu le dis, Sénia, reprend Martial, mais les voleurs le nient.» (Liv. XII, ép. 27). Galla, en prenant des années et des amants, est devenue riche et savante; Martial le reconnaît, mais il la fuit, de peur de ne pas savoir lui parler d’amour comme il faut (sæpe solecismum mentula nostra facit). Enfin, Églé, qui plaît aux vieux comme aux jeunes, et qui rend aux premiers la vigueur des seconds, en apprenant à ceux-ci tout ce que les autres peuvent savoir (Liv. XI, ép. 91), Églé vend ses baisers et donne gratis ses faveurs les plus secrètes (Liv. XII, ép. 55): «Qui veut que vous vous donniez gratis, jeune fille, s’écrie Martial, celui-là est le plus sot et le plus perfide des hommes!... Ne donnez rien gratis, excepté des baisers!»
La plupart de ces courtisanes, comme l’indiquent leurs noms, n’étaient pas grecques; elles ne venaient pas de si loin, et beaucoup sortaient des faubourgs de Rome, où leurs mères les avaient vendues à la Prostitution. Le temps était passé des scrupules et des préjugés de la vieille Rome, qui autrefois n’eût pas souffert que ses enfants la déshonorassent en se mettant à l’encan. On recherchait encore les courtisanes grecques, en les payant plus cher que d’autres; mais on en trouvait d’autant moins qui fussent réellement originaires de la Grèce, que toutes, afin de se renchérir, se faisaient passer pour telles, même en conservant leur nom latin. Les unes cependant ne savaient pas un mot de grec; les autres n’avaient rien de la beauté grecque; celles qui parlaient grec pour l’avoir appris, faisaient des fautes à chaque phrase; celles qui portaient le costume grec pour l’avoir adopté, lui attribuaient les noms des modes romaines. Une de ces prétendues filles de la Grèce, nommée Celia, croyait se gréciser davantage en refusant de frayer avec les Romains: «Tu te donnes aux Parthes, lui dit Martial, qu’elle avait traité en Romain; tu te donnes aux Germains, tu te donnes aux Daces; tu ne dédaignes pas les lits du Cilicien et du Cappadocien; il t’arrive un amant égyptien, de la ville de Cérès; un amant indien, de la mer Rouge; tu ne fuis pas les caresses des Juifs circoncis; l’Alain, sur son cheval sarmate, ne passe pas devant ta maison, sans s’y arrêter. Comment se fait-il que toi, fille de Rome, tu ne veux pas te plaire avec les Romains?»
Quâ ratione facis, quum sis romana puella,
Quod romana tibi mentula nulla placet?
Cette même Celia, qu’une mauvaise leçon appelle Lelia dans une autre épigramme (Liv. X, ép. 68), s’était gravé dans la mémoire quelques mots grecs qu’elle répétait à tout propos avec un accent romain: «Quoique tu ne sois ni d’Éphèse, ni de Rhodes, ni de Mytilène, mais bien d’un faubourg de Rome; quoique ta mère, qui ne se parfume jamais, soit de la race des Étrusques basanés, et que ton père soit un rustre des campagnes d’Aricie, tu prodigues ces mots voluptueux: ζωἡ et ψυχἠ. O pudeur! toi, concitoyenne d’Hersilie et d’Égérie! Ces mots ne se disent qu’au lit, et encore tous les lits ne doivent pas les entendre!... c’est affaire au lit qu’une amante a dressé elle-même pour son tendre amant. Tu désires savoir quel est le langage d’une chaste matrone en pareille occurrence; mais en serais-tu plus charmante dans les mystères du plaisir (numquid, quum, crissas blandior esse potes)? Va, tu peux apprendre et retenir par cœur tout Corinthe, et pourtant, Celia, tu ne seras jamais tout à fait Laïs!» Il y a du dépit dans ces épigrammes, et Martial ne dissimule pas qu’il eût souhaité être aimé à la grecque par cette Laïs romaine. Quand il n’accuse pas une courtisane d’être décrépite, de sentir le vin, d’être trop rapace, de dévorer trop d’amants, de n’avoir plus d’amateurs, on peut dire, avec quelque certitude, qu’il a quelques projets sur elle et qu’il est bien près de réussir; mais il est, d’ordinaire, sans égard et sans pitié pour la maîtresse qu’il quitte. C’est donc de sa part une extrême délicatesse que de ne pas injurier ou diffamer Lycoris, en se séparant d’elle pour aller à Glycère. «Il n’était pas de femme qu’on pût te préférer, Lycoris, lui dit-il: adieu! Il n’est pas de femme qu’on puisse préférer à Glycère! Elle sera ce que tu es maintenant; tu ne peux plus être ce qu’elle est; ainsi fait le temps: je t’ai voulue, je la veux.» Il ne dit pas alors plus de mal de Lycoris, qui était brune de teint et qui, pour le blanchir, allait s’établir à Tibur, dont l’air vif passait pour favorable à la peau (Liv. VII, ép. 13). Quand elle revint de la campagne, il remarqua qu’elle n’était pas plus blanche et il s’aperçut aussi qu’elle louchait: Lycoris, il est vrai, avait pris, à la place du poëte, un enfant beau comme le berger Pâris (Liv. III, ép. 39). Martial semble éviter d’avouer ses maîtresses: il les proclame assez, quand il les loue. Ainsi, en présence de Chioné et de Phlogis, il se demande laquelle des deux est la mieux faite pour l’amour (Liv. XI, ép. 60). Chioné est plus belle que Phlogis; mais celle-ci a des sens qui redonneraient de la jeunesse au vieux Nestor, des sens que chacun voudrait rencontrer chez sa maîtresse (ulcus habet, quod habere suam vult quisque puellam). Chioné, au contraire, n’éprouve rien (at Chione non sentit opus), ni plus ni moins que si elle était de marbre: «O dieux! s’écrie Martial, s’il m’est permis de vous faire une grande prière et si vous voulez m’accorder le plus précieux des biens, faites que Phlogis ait le beau corps de Chioné, et que Chioné ait les sens de Phlogis!»
Les libertins de Rome ne se faisaient pas faute de souhaiter: le vœu de leur imagination lubrique était toujours en opposition avec une réalité dont ils étaient las ou qui ne les contentait plus. La carrière ouverte à ces fantaisies spéculatives du libertinage s’entourait d’horizons voluptueux, vers lesquels Martial aimait à porter ses regards. Entre toutes les maîtresses qu’il avait, celle qu’il n’avait pas excitait toujours chez lui des désirs plus ardents. Une courtisane plus délicate que ses pareilles, Polla, éprouve pour le poëte un sentiment tendre qu’il n’a pas cherché à lui inspirer: elle ne se défend pas contre ce sentiment; elle s’y abandonne avec passion; elle n’hésite pas à le déclarer, et, pour que Martial en soit averti, elle lui envoie des couronnes de fleurs qui doivent parler pour elle. Martial reçoit les couronnes et ne les suspend pas à son lit, selon l’usage des amoureux: «Pourquoi, Polla, m’envoyer des couronnes toutes fraîches? lui écrit-il; j’aimerais mieux des roses que tu aurais fanées (à te malo vexatas tenere rosas).» Martial, en échange d’une gracieuse invitation à l’amour, que lui apportaient ces fleurs brillantes, n’adressait à Polla qu’une pensée libertine et repoussante; car il lui demandait de lui faire connaître, par l’envoi des couronnes qu’elle avait portées dans les festins, le nombre d’assauts qu’elle avait eus à y soutenir. Martial, on le voit, ne se piquait pas de ces délicatesses, de ces élans du cœur qui distinguent les poëtes grecs, et qui se retrouvent comme un écho affaibli dans les érotiques latins du siècle d’Auguste. Veut-il, dans un moment de satiété sensuelle, se représenter la femme qu’il souhaiterait avoir pour maîtresse, il ne va pas la chercher en idée parmi les vierges et les matrones: «Celle que je veux, ce dit-il sans rougir de ses goûts, c’est celle qui, facile en amour, erre çà et là, voilée du palliolum; celle que je veux, c’est celle qui s’est donnée à son mignon, avant d’être à moi; celle que je veux, c’est celle qui se vend tout entière pour deux deniers; celle que je veux, c’est celle qui suffit à trois en même temps. Quant à celle qui réclame des écus d’or et qui fait sonner de belles phrases, je la laisse en possession à quelques citoyens de Bordeaux!» Martial était devenu grossier de sentiments, sinon de langage, en se plongeant de plus en plus dans le bourbier de la débauche impériale. Cette méprisable société de courtisanes et de gitons qui l’entourait avait fini par lui ôter le sens moral et par lui gâter le cœur.
Il en était venu jusqu’à ne plus respecter sa femme, cette Clodia Marcella, Espagnole comme lui, et la compagne de sa fortune depuis trente-cinq ans. Peu de temps avant de retourner avec elle dans leur pays natal, il eut le triste courage de lui adresser cette honteuse profession de foi, bien digne d’un libertin consommé et incorrigible: «Ma femme, allez vous promener, ou accoutumez-vous à mes mœurs! Je ne suis ni un Curius, ni un Numa, ni un Tatius. Les nuits passées à vider de joyeuses coupes me charment: toi tu te hâtes de te lever de table, après avoir bu de l’eau tristement; tu te plais dans les ténèbres, moi j’aime qu’une lampe éclaire mes plaisirs et que Vénus s’ébatte au grand jour; tu t’enveloppes de voiles, de tuniques et de manteaux épais: pour moi, une femme couchée à mes côtés n’est jamais assez nue; les baisers à la manière des tourterelles me délectent: ceux que tu me donnes ressemblent à ceux que tu reçois de ta grand’mère chaque matin. Tu ne daignes jamais seconder mon ardeur amoureuse, ni par des paroles, ni avec les doigts, ni du moindre mouvement, comme si tu présentais le vin et l’encens dans un sacrifice. Les esclaves phrygiens se souillaient derrière la porte, chaque fois qu’Andromaque était dans les bras d’Hector...»
Masturbabantur Phrygii post ostia servi,
Hectoreo quoties sederat uxor equo.
Et, quamvis Ithaco stertente, pudica solebat
Illic Penelope semper habere manum.
Pædicare negas: dabat hoc Cornelia Graccho;
Julia Pompeio; Porcia, Brute, tibi!
Dulcia dardanio nondum miscente ministro
Pocula, Juno fuit pro Ganymede Jovi.