Martial ne rougit pas d’invoquer l’exemple de ces infamies, que les grands noms qu’il cite devaient absoudre aux yeux de l’antiquité; mais sa femme ne se soucie pas plus d’imiter Junon que Porcie ou Cornélie. Alors le poëte, indigné de trouver si peu de complaisance dans le lit conjugal, s’écrie avec dureté: «S’il vous convient d’être une Lucrèce tout le long du jour, la nuit je veux une Laïs.» Mais Lucrèce ne tarda pas à reprendre son empire, celui qu’une honnête femme ne demande jamais aux caprices des sens. Il est permis de supposer que l’influence salutaire de Marcella décida Martial à retourner à Bilbilis, en Espagne; elle y avait des biens qu’elle tenait de sa famille: ces biens, elle en fit abandon à son mari, et elle parvint à l’entraîner hors de l’abîme des dépravations romaines, au milieu desquelles il s’oubliait depuis trente-cinq ans. Martial se trouva comme purifié, lorsqu’il ne respira plus le même air que ces courtisanes, ces cinædes, ces entremetteuses, ces lénons, ces vils agents de la luxure, ces odieux ministres de débauche qui composaient presque toute la population de Rome. Il ne brûla pas ses livres d’épigrammes, où il avait enregistré, pour ainsi dire, les actes de la Prostitution sous les règnes de sept empereurs; mais il y ajouta une épigramme expiatoire, dans laquelle il reconnaissait implicitement qu’il avait mal vécu jusque-là et que le bonheur était dans la vie champêtre, auprès d’une épouse estimable et bien-aimée: «Ce bois, ces sources, cette treille sous laquelle on est à l’ombre, ce ruisseau d’eau vive qui arrose les prés, ces champs de roses qui ne le cèdent pas à celles de Pestum, qu’on voit fleurir deux fois l’an; ces légumes qui sont verts en janvier et qui ne gèlent jamais, ces viviers où nage l’anguille domestique, cette tour blanche qui abrite de blanches colombes: ce sont là des présents de ma femme, après sept lustres d’absence. Marcella m’a donné ce domaine, ce petit royaume. Si Nausicaa m’abandonnait les jardins de son père, je pourrais dire à Alcinoüs:—J’aime mieux les miens!» Cette simple et rustique épigramme repose l’esprit et le cœur, après toutes les impuretés que Martial semble avoir accumulées avec plaisir dans son recueil, où l’on est tout étonné de trouver quelques nobles et vertueuses indignations de poëte.

Voici une de ces honorables sorties, que fait Martial contre les vices impunis que traîne après elle la Prostitution: «Tu dis que tu es pauvre à l’égard des amis, Lupus? tu ne l’es pas avec ta maîtresse; il n’y a que ta mentule qui ne se plaigne pas de toi. Elle s’engraisse, l’adultère, de conques de Vénus en fleur de farine, tandis que ton convive se repaît de pain noir! Le vin de Sétia, qui enflammerait la neige même, coule dans le verre de cette maîtresse, et nous, nous buvons la liqueur trouble et empoisonnée des tonneaux de Corse. Tu achètes une nuit ou une partie de nuit avec l’héritage de tes pères, et ton compagnon d’enfance laboure solitairement des champs qui ne sont pas les siens. Ta prostituée brille chargée de perles d’Érythrée, et, pendant que tu t’enivres d’amour, on mène en prison ton client. Tu donnes à cette fille une litière portée par huit Syriens, et ton ami sera jeté nu dans la bière. Va maintenant, Cybèle, châtier de misérables gitons; la mentule de Lupus méritait mieux de tomber sous tes sacrés couteaux!»

Nous n’avons pas le courage de faire parler Martial au sujet de la Prostitution masculine, qui a l’air de l’occuper beaucoup plus que celle des femmes. On a peine à se rendre compte de l’état de démoralisation où l’ancienne Rome était tombée à l’égard des monstrueux égarements de la débauche anti-physique. Il faut lire Martial pour avoir une idée de ces mœurs dégoûtantes, qui avaient presque détrôné en amour le sexe féminin, et qui avaient fait des jeunes garçons ou des efféminés un sexe nouveau consacré à de honteux plaisirs. Il faut lire Martial pour comprendre que l’époque de corruption, où il vivait aussi mal que ses contemporains, osait regarder en face et sans horreur les hideux désordres de la promiscuité des sexes entre eux. Quand on voit, dans ce recueil d’épigrammes, obscènes la plupart, le panégyrique de l’empereur Domitien suivre ou précéder l’éloge des mignons; quand on rencontre dans la même page une invocation à la vertu, une prière à quelque divinité, et une excitation à la pédérastie la plus effrontée, on reste convaincu que le sens moral était perverti dans la société romaine. Chez les Grecs, du moins, s’il n’y avait pas plus de retenue dans les faits, il y avait plus de décence, moins de grossièreté dans leurs expressions. Sans doute on n’attachait pas plus de répugnance à certains actes répréhensibles au double point de vue de la dignité humaine et des lois naturelles; mais on relevait cette dégradation sensuelle, par le prestige du dévouement, de l’amitié et de la passion idéale. Chez les Romains, au contraire, pour tout raffinement, le vice s’était matérialisé en rejetant toute espèce de voile et de pudeur. Les oreilles n’étaient pas plus respectées que les yeux, et le cœur semblait avoir perdu ses instincts de délicatesse, dans cet endurcissement moral qui lui donnait l’habitude des choses honteuses. Nous ne voulons pas pénétrer dans ces chemins détournés de la Prostitution, qui ne nous offriraient que des objets répulsifs et attristants, en présence desquels notre imagination s’arrêterait épouvantée. Nous préférons renvoyer le lecteur à Martial lui-même et aux satiriques de son siècle, Juvénal et Pétrone. Le premier n’a rien dit de moins que Martial, mais il s’est renfermé dans une concision qui souvent le rend obscur et par cela même plus réservé; les commentateurs seuls ont suppléé à ses réticences, ont porté le flambeau dans ses ténèbres les plus discrètes: on y pénètre d’un pas sûr, et on est effrayé de tout ce que le poëte a rassemblé de turpitudes dans cet enfer des Césars. Le second, sous la forme d’un roman comique et licencieux, a fait une peinture des excès de son temps; ce roman est comme un long hymne en l’honneur de Giton, son horrible héros.

Pétrone était pourtant un voluptueux des plus habiles et des plus raffinés; Tacite l’appelle l’arbitre du bon goût, et ce surnom lui est resté (arbiter), sans impliquer une approbation de ses mœurs, que la cour de Néron pouvait seule justifier. Pétrone, il est vrai, ne se piquait pas, comme Juvénal, d’être un sage incorruptible: il ne nombrait pas du doigt les infamies de son temps, pour en éloigner ceux qui n’y trempaient pas encore; il ne s’indignait nullement des scandales que chacun étalait avec cynisme; il s’en amusait, au contraire; il en riait le premier, et il avait l’air de regretter de n’en pas dire davantage. Son livre est un affreux tableau de la licence de Rome, et, quand on songe que nous ne possédons pas la dixième partie de ce roman d’aventures obscènes, il est facile de supposer que nous avons perdu les épisodes les plus révoltants, les descriptions les plus infâmes, les saletés les plus caractérisées, puisque l’œuvre de Pétrone a été mutilée par la censure chrétienne, qui n’a pas réussi à l’anéantir entièrement. Il reste assez d’impuretés de tout genre dans les fragments que nous avons conservés, pour juger à la fois l’ouvrage qui faisait les délices de la jeunesse romaine, l’auteur qui avait exécuté cet ouvrage d’après ses propres souvenirs et au reflet de ses impressions personnelles, enfin l’époque elle-même qui formait de tels auteurs et qui tolérait de tels livres. Il y a vingt passages dans le Satyricon qui sembleraient avoir été écrits dans un mauvais lieu, et la verve, l’entrain, la pétulance du romancier, accusent encore l’excitation qu’il avait cherchée dans les bras de l’amour, avant de prendre sa plume. Nous ne rappellerons pas les principales scènes de ce drame érotique et sotadique, ni l’orgie de Quartilla, ni celle de Trimalcion, ni celle de Circé; car, en cet étrange roman, l’orgie succède à l’orgie avec une terrible puissance, et les personnages se meuvent constamment dans une atmosphère embrasée de luxure! Ascylte et Giton, que Pétrone s’est plu à représenter sous les couleurs les plus séduisantes, sont pourtant des types de bassesse et de perversité. L’un, suivant les expressions mêmes de l’auteur, est un jeune adolescent que toutes les débauches ont souillé, affranchi par la Prostitution, citoyen par elle (stupro liber, stupro ingenuus), dont le sort des dés disposait comme d’un enjeu et qui se louait pour fille à ceux mêmes qui le croyaient homme; l’autre, l’exécrable Giton, prit la robe de femme en guise de toge virile, dit Pétrone, et, croyant devoir dès le berceau n’être point de son sexe, fit œuvre de prostituée dans un bouge d’esclaves (opus muliebre in ergastulo fecit). Après de semblables portraits, on ne peut que s’étonner de ne pas les trouver tenant mieux parole et répondant à ce qu’ils avaient promis. Ainsi, le mariage de la petite fille de sept ans Pannychis, avec Giton, offrait sans doute des détails extraordinaires, qui auront empêché de dormir quelque rhéteur devenu Père de l’Église, et que sa chaste main aura fait disparaître sans faire grâce à l’originalité et à la richesse du récit. Il est possible de juger ce qui manque à cet endroit, par la prodigieuse scène qui se passa dans le sanctuaire du temple de Priape, lorsque le héros du lieu, ayant eu l’imprudence de tuer les oies sacrées qui le harcelaient, se voit à la merci de la prêtresse du dieu Ænothée et de sa compagne Proselenos. Le latin seul a le privilége incontesté de mettre en relief de pareilles horreurs, que le français rougirait de reproduire même en les enveloppant de gaze transparente. Voici les singulières et malhonnêtes représailles que les deux vieilles tirent du pauvre tueur d’oies: «Profert Ænothea scorteum fascinum, quod ut oleo et minuto pipere, atque urticæ trito circumdedit semine, paulatim cœpit inserere ano meo. Hoc crudelissima anus spargit subinde humore femina mea. Masturisi succum cum abrotono miscet, perfusisque inguinibus meis, viridis urticæ fascem comprehendit, omniaque infra umbilicum cœpit lenta manu.» C’est peut-être le seul passage d’un auteur ancien dans lequel il soit question, au point de vue érotique, de la flagellation avec des orties vertes. On ne s’explique pas que les moines des premiers siècles, qui faisaient une si aveugle guerre aux œuvres profanes de l’antiquité, aient laissé subsister dans Pétrone ce passage effroyable.

Presque tous les aspects de la Prostitution antique se retrouvent dans le Satyricon, où l’on ne rencontre que prostituées, mignons, courtiers d’amour, tout ce qu’il y a d’impur dans le trafic de la femme et de l’homme. Parmi les entremetteuses, figure une matrone des plus respectées nommée Philumène qui, grâce aux complaisances de sa jeunesse, avait escroqué plus d’un testament; qui, après que l’âge eut flétri ses charmes, prodiguait son fils et sa fille aux vieillards sans postérité, et soutenait par ces successeurs l’honneur de son premier métier. Cette Philumène envoya les deux enfants dans la maison d’Eumolpe, grave personnage plein d’ardeur et de caprice, qui aurait pris des libertés avec une vestale, et qui ne balança pas à inviter la petite aux mystères de Vénus Callipyge (non distulit puellam invitare ad Pygisiaca sacra). Puis, le narrateur, qui parle latin, par bonheur, entre dans les détails, que nous ne traduisons pas en style pudique et incolore. Eumolpe avait dit à tout le monde, qu’il était goutteux et perclus des reins: «Itaque, ut constaret mendacio fides, puellam quidem exoravit, ut sederet supra commendatam bonitatem. Coraci autem imperavit, ut lectum, in quo ipse jacebat, subiret, positisque in pavimento manibus, dominum lumbis suis commoveret. Ille lento parebat imperio, puellæque artificium pari motu remunerabat.» Tel est, en quelque sorte, le tableau final du roman. Les petites pièces de vers, qu’on a recueillies à la suite et qui faisaient partie, prétend-on, du texte en prose supprimé ou perdu, renferment quelques pièces amoureuses adressées évidemment à des courtisanes, qu’elles nous font connaître par des éloges plutôt que par des épigrammes à la manière de Martial. Pétrone était trop ami des choses douces et agréables pour s’envenimer l’esprit à l’endroit de ces créatures, auprès desquelles il ne cherchait que son plaisir. Sertoria est la seule qu’il maltraite un peu, et peut-être dans une bonne intention, pour la corriger de se farder sans en avoir besoin: «C’est perdre en même temps, lui dit-il, ton fard et ton visage!» Quand Martia lui envoie de la campagne et châtaignes épineuses et oranges parfumées, il lui écrit d’apporter elle-même ses présents ou de joindre un envoi de baisers à celui des fruits: «Je les mangerai ensemble (vorabo lubens),» dit-il à cette aimable campagnarde. Mais une autre est à ses côtés, une autre qu’il ne nomme pas; elle porte une rose sur sa gorge: «Cette rose, dit-il galamment, tire de ton sein une rosée d’ambroisie, et c’est alors qu’elle sentira vraiment la rose.» La nuit, il s’éveille à demi, sous le charme d’un songe charmant; il entend la voix de Délie, qui lui parle d’amour et qui lui laisse un baiser imprimé sur le front; il l’appelle à son tour, il étend les bras; mais il ne trouve plus autour de lui que la nuit et le silence: «Hélas! murmure-t-il, c’était un écho de mon cœur et de mon oreille!» Mais à Délie succède Aréthuse, l’ardente Aréthuse aux cheveux dorés, qui pénètre à pas discrets dans la chambre de son amant et qui est déjà frémissante auprès de lui; elle ne s’endormira pas, la folle maîtresse! elle imite curieusement les poses et les inventions voluptueuses qu’elle a étudiées dans le fameux code du plaisir et dans les dessins qui l’accompagnent (dulces imitata tabellas): «Ne rougis de rien, lui dit Pétrone, qui l’encourage, sois plus libertine que moi!» (Nec pudeat quidquam, sed me quoque nequior ipsa.) Bassilissa ne lui en offrait pas autant: elle n’accordait ses faveurs, qu’ayant été prévenue à l’avance (et nisi præmonui, te dare posse negas). Pétrone lui vante les délices de l’imprévu: «Les plaisirs nés du hasard, lui dit-il avec humeur, valent mieux que ceux qui ont été prémédités par lettres.» Ce fut probablement pour se venger des résistances calculées de Bassilissa, qu’il lui reprochait de mettre trop de rouge à ses joues et trop de pommade dans ses cheveux: «Se déguiser sans cesse, lui dit-il rudement, n’est pas se fier à l’amour (fingere te semper non est confidere amori).» Pétrone, riche et généreux, beau et bien fait, impatient de jouissances et infatigable, multipliait ses amours et changeait tous les jours de maîtresse. Il serait mort d’épuisement et de débauche, si la colère de Néron ne l’avait contraint à se faire ouvrir les veines pour échapper à la crainte du supplice qui troublait sa vie menacée; il eût préféré une mort plus lente et plus voluptueuse, car il avait coutume de répéter cet axiome, qu’il mettait si largement en pratique: «Les bains, les vins, l’amour détruisent la santé du corps, et ce qui fait le bonheur de la vie, ce sont les bains, les vins et l’amour.»

Balnea, vina, Venus, corrumpunt corpora sana;
Et vitam faciunt balnea, vina, Venus.

[CHAPITRE XXVIII.]

Sommaire.—Les empereurs romains.—Influence perverse de leurs mœurs dépravées.—Rigueur des lois relatives à la moralité publique avant l’avénement des empereurs.—L’édile Quintus Fabius Gurgès.—Les édiles Vilius Rapullus et M. Fundanius.—Le consul Postumius.—Le chevalier Ebutius et sa maîtresse, la courtisane Hispala Fecenia.—Jules César.—Déportements de cet empereur.—Femmes distinguées qu’il séduisit.—Ses maîtresses Eunoé et Cléopâtre.—Infamie de ses adultères.—César et Nicomède, roi de Bithynie.—Chanson des soldats romains contre César.—Octave, empereur.—Son impudicité.—Épisode singulier des amours tyranniques d’Auguste.—Répugnance d’Auguste pour l’adultère.—Son inceste avec sa fille Julie.—Son goût immodéré pour les vierges.—Sa passion pour le jeu.—Ses femmes Claudia, Scribonia et Livia Drusilla.—Le Festin des douze divinités.—Apollon bourreau.—Tibère, empereur.—Son penchant pour l’ivrognerie.—Sévérité de ses lois contre l’adultère.—Étranges contradictions qu’offrirent la vie publique et la vie privée de cet empereur.—Tibère Caprineus.—Abominable vie que menait ce monstre dans son repaire de l’île de Caprée.—Le tableau de Parrhasius.—Portrait physique de Tibère.—Caligula, empereur.—Ses amours infâmes avec Marcus Lépidus et le comédien Mnester.—Sa passion pour la courtisane Pyrallis.—Comment cet empereur agissait envers les femmes de distinction.—Le vectigal de la Prostitution.—Ouverture d’un lupanar dans le palais impérial.—Le préfet des voluptés.—Claude, empereur.—Honteuses débauches de ses femmes Urgulanilla et Messaline.—Néron, empereur.—Sa jeunesse.—Ses soupers publics au Champ-de-Mars et au grand Cirque.—Les hôtelleries du golfe de Baïes.—Pétrone, arbitre du plaisir.—Abominables impudicités de Néron.—Son mariage avec Sporus.—Sa passion incestueuse pour sa mère Agrippine.—Les métamorphoses des dieux.—Acté, concubine de Néron.—Galba, empereur.—Infamie de ses habitudes.—Othon, empereur.—Ses mœurs corrompues.—Vitellius, empereur.—Ses débordements.—Son amour pour l’affranchi Asiaticus.—Son insatiable gloutonnerie.—Vespasien, empereur.—Retenue de ses mœurs.—Cénis, sa maîtresse.—Titus, empereur.—Sa jeunesse impudique.—Son règne exemplaire.—Domitia et l’histrion Pâris.—Domitien, empereur.—Ses déportements.—Peines terribles contre l’inceste des Vestales.—Nerva, Trajan et Adrien, empereurs.—Antonin-le-Pieux et Marc-Aurèle.

Ce fut sous les empereurs, ce fut par l’influence perverse de leurs mœurs dépravées, ce fut par leur exemple et à leur instigation malfaisante, que la société romaine fit d’effrayants progrès dans la corruption, qui acheva de la désorganiser et de préparer les voies au triomphe de la morale chrétienne. Cette pure et sainte morale avait bien jeté quelques éclairs précurseurs dans la philosophie du paganisme; mais ses conseils étaient sans force et sans portée, parce qu’ils n’émanaient pas encore de l’autorité religieuse, parce qu’ils ne découlaient pas du dogme lui-même, parce qu’ils restaient étrangers au culte. La religion des faux dieux, au contraire, semblait donner un démenti permanent aux doctrines philosophiques, qui tendaient à rendre l’homme meilleur, en lui apprenant à se laisser diriger par l’estime de soi et à mériter aussi l’estime des autres. Cette religion, toute matérielle et toute sensuelle, ne pouvait suffire aux esprits élevés et aux nobles cœurs, que l’Évangile du Christ allait trouver tout prêts à le comprendre; mais il fallait des siècles de travail mystérieux dans les âmes, pour les approprier, en quelque sorte, à la foi nouvelle, à la morale. Tous les excès du luxe, tous les débordements des passions, toutes les recherches du plaisir furent le résultat d’une extrême civilisation qui n’avait pas de frein religieux et qui n’aspirait pas à un autre but qu’à la satisfaction de l’égoïsme le plus brutal. Jamais cet égoïsme ne fut poussé si loin qu’à l’époque des Césars, qui en ont été, pour ainsi dire, la monstrueuse personnification.