«Le vice est à son comble!» s’écriait tristement Juvénal effrayé des infamies qu’il dénonçait dans ses satires: Omne in præcipiti vitium stetit. Dans vingt endroits de son recueil, ce farouche stoïcien maudit les turpitudes de son temps et regrette les vertus austères des Romains de la République: «Voilà, malheureux, à quel point de décadence nous sommes parvenus! dit-il avec amertume... Nous avons, il est vrai, porté nos armes aux confins de l’Hibernie, nous avons tout récemment soumis les Orcades et la Bretagne, où les nuits sont si courtes; mais ce que fait le peuple vainqueur dans la Ville éternelle, les peuples vaincus ne le font pas!» L’histoire de Rome, en effet, avant la dépravation impériale, est pleine de faits qui témoignent, sinon de la pureté des mœurs, du moins de la rigueur des lois relatives à la moralité publique. L’an 457 de la fondation de Rome, Quintus Fabius Gurgès, fils du consul, signala son édilité en accusant au tribunal du peuple certaines matrones qui se livraient à la débauche (matronas stupri damnatas), et les fit condamner à une amende énorme dont le produit fut employé à ériger un temple à Vénus, auprès du grand Cirque. L’an 539, les édiles populaires, Vilius Rapullus et M. Fundanius intentèrent une accusation semblable à des matrones coupables de pareils désordres, et les envoyèrent en exil. L’an 568, le consul Postumius, ayant été averti des hideuses obscénités qui se commettaient dans la célébration des Bacchanales, prit des mesures vigoureuses pour extirper le mal dans sa racine, et pour anéantir la secte impudique qui se propageait dans l’ombre, sous le vain prétexte des mystères de Bacchus. Un jeune chevalier romain, nommé Ebutius, était venu se plaindre au consul qu’on avait entraîné sa maîtresse aux Bacchanales. Cette maîtresse n’était pourtant qu’une courtisane appelée Hispala Fecenia; esclave dans sa jeunesse, depuis son affranchissement elle continuait son ancien métier, au-dessus duquel la plaçait l’élévation de ses sentiments. Elle avait contracté avec Ebutius une liaison qui ne nuisait pas à la réputation du jeune homme, quoiqu’il vécût aux dépens de cette affranchie (meretriculæ munificentiâ continebatur). Hispala demeurait sur le mont Aventin, où elle était bien connue (non ignotam viciniæ). Le consul pria sa belle-mère Sulpicia de mander cette courtisane, qui ne fut pas peu étonnée d’être introduite chez une matrone respectable. Là, Postumius l’interrogea en présence de sa belle-mère, et il obtint la révélation complète de toutes les horreurs qui avaient lieu dans les assemblées nocturnes des Bacchanales. Le lendemain, il alla au sénat, et il demanda les moyens d’exterminer une secte infâme qui comptait déjà sept mille initiés à Rome et aux environs. Le sénat partagea l’indignation de Postumius et prononça des peines terribles contre les abominables auteurs des Bacchanales. Quant à Ebutius et à sa compagne, ils furent généreusement récompensés: le sénatus-consulte déclara que la belle Hispala, malgré son origine et malgré son métier, pourrait épouser un homme de condition libre, sans que ce mariage pût compromettre en rien la fortune et la réputation de son mari. Elle épousa Ebutius et prit le rang de matrone, sous la sauvegarde des consuls et des préteurs, qui devaient la garantir de toute insulte. Les Bacchanales, flétries et proscrites par arrêt du sénat, n’osèrent reparaître à Rome que sous le règne des empereurs.

Les mœurs publiques furent perdues, dans tout l’empire romain, du jour où le chef de l’État cessa de les respecter lui-même, et donna le signal des vices qu’il était appelé à réprimer. Jules César, ce grand homme dont le génie éleva si haut la puissance romaine, par les armes, la politique et la législation; Jules César fut le premier à offrir aux Romains le spectacle corrupteur de ses déportements. On eût dit qu’il voulait prouver par là que son ancêtre Énée lui avait transmis quelque chose du sang de Vénus. Tous les historiens, Suétone, Plutarque, Dion Cassius, s’accordent à reconnaître qu’il était très-porté aux plaisirs de l’amour, et qu’il n’y épargnait pas la dépense: pronum et sumptuosum una in libidines fuisse, dit Suétone. Il séduisit un grand nombre de femmes distinguées, telles que Postumia, femme de Servius Sulpicius; Lollia, femme d’Aulus Gabinius; Tertulla, femme de Marcus Crassus; et Marcia, femme de Cneius Pompée; mais il n’aima aucune femme plus que Servilie, mère de Brutus. Il lui donna, pendant son premier consulat, une perle qui avait coûté six millions de sesterces (1,162,500 fr.), et, à l’époque des guerres civiles, outre les riches présents dont il la combla, il lui fit adjuger à vil prix les plus beaux domaines, qu’on vendait alors aux enchères. Comme on s’étonnait du bon marché de ces acquisitions, Cicéron répondit par cette épigramme: «Le prix est d’autant plus avantageux, qu’on a fait déduction du tiers.» Le jeu de mots signifiait aussi: «On a livré Tertia.» On soupçonnait, en effet, Servilie de favoriser elle-même un commerce scandaleux entre sa fille Tertia et son propre amant. César ne respectait pas davantage le lit conjugal dans les provinces où il passait avec son armée; après la conquête des Gaules, le jour de son triomphe, ses soldats chantaient en chœur:

Urbani, servate uxores, mœchum calvum adducimus!
Aurum in Galliâ effutuisti; at hic sumsisti mutuum.

«Citadins, gardez bien vos épouses, voici que nous ramenons le libertin chauve! César, tu as répandu en amour dans les Gaules tout l’or que tu as pris à Rome!» Jules César fut l’amant de plusieurs reines étrangères, entre autres d’Eunoé, femme du roi de Mauritanie. Il aima surtout avec passion la voluptueuse Cléopâtre, reine d’Égypte, qui lui donna un fils qu’il eût voulu choisir pour héritier.

Ses ardeurs vénériennes s’étaient tellement accrues, au lieu de diminuer avec les années, qu’il convoitait toutes les femmes de l’empire romain, et qu’il eût souhaité pouvoir en disposer à son choix. Il avait rédigé un singulier projet de loi, qu’il eut honte pourtant de présenter à la sanction du sénat: par cette loi, il se réservait le droit d’épouser autant de femmes qu’il voudrait, pour avoir autant d’enfants qu’il était capable d’en produire. L’infamie de ses adultères était si notoire, raconte Suétone, que Curion le père, dans un de ses discours, l’avait qualifié mari de toutes les femmes et femme de tous les maris. La seconde partie de cette sanglante épigramme tombait à faux, car, suivant l’histoire, César ne pécha qu’une seule fois dans sa vie par impudicité, c’est-à-dire en s’adonnant au vice contre nature (ce vice seul était aux yeux des Romains un outrage à la pudeur); mais ce honteux égarement de César eut un si fâcheux éclat, qu’un opprobre ineffaçable en rejaillit sur son nom dans le monde entier. La calomnie s’empara sans doute d’un fait, qui n’avait été qu’un accident de débauche, et qui aurait passé inaperçu, si les deux coupables n’eussent pas été Jules César et le roi Nicomède. Cicéron rapporte, dans ses lettres, que César fut conduit par des gardes dans la chambre du roi de Bithynie; qu’il s’y coucha, couvert de pourpre, sur un lit d’or, et que ce descendant de Vénus prostitua sa virginité à Nicomède (floremque ætatis à Venere orti in Bithynia contaminatum). Depuis cette infâme complaisance, César se vit en butte aux ironies les plus amères, et il les supporta patiemment, sans y répondre et sans les démentir. Tantôt Dolabella l’appelait en plein sénat: la concubine d’un roi, la paillasse de la couche royale; tantôt le vieux Curion le traitait de lupanar de Nicomède et de prostituée bithynienne. Un jour, comme César s’était fait le défenseur de Nysa, fille de Nicomède, Cicéron l’interrompit, avec un geste de dégoût, en disant: «Passons, je vous prie, sur tout cela; on sait trop ce que vous avez reçu de Nicomède, et ce que vous lui avez donné!» Une autre fois, un certain Octavius, qui se permettait tout impunément, parce qu’il passait pour fou, salua César du titre de reine, et Pompée, du titre de roi. C. Memmius racontait à qui voulait l’entendre, qu’il avait vu le jeune César servant Nicomède à table et lui versant à boire, confondu qu’il était avec les eunuques du roi. Enfin, quand César montait au Capitole, après la soumission des Gaules, les soldats chantaient gaiement autour de son char de triomphe: «César a soumis les Gaules, Nicomède a soumis César. Voici que César triomphe aujourd’hui pour avoir soumis les Gaules; Nicomède ne triomphe pourtant pas, lui qui a soumis César.»

Octave ne resta point au-dessous de César, en fait d’impudicité: «Sa réputation fut flétrie dès sa jeunesse par plus d’un opprobre,» lit-on dans Suétone. Sextus Pompée le traita d’efféminé; Marc-Antoine lui reprocha d’avoir acheté, au prix de son déshonneur, l’adoption de son oncle; Lucius, frère de Marc-Antoine, prétendit qu’Octave, après avoir livré la fleur de son innocence à César, la vendit une seconde fois en Espagne à Hirtius pour 300,000 sesterces (58,225 fr.); Lucius ajoutait qu’Octave avait coutume alors de se brûler le poil des jambes avec des coquilles de noix ardentes, afin que ce poil repoussât plus doux. Tout le peuple lui appliqua un jour, avec une joie maligne, un vers prononcé sur la scène pour désigner un prêtre de Cybèle jouant du tambourin: Viden, ut cinædus orbem digito temperat? L’équivoque roulait sur le mot orbem, qui pouvait s’entendre à la fois du tambourin, de l’univers et des parties déshonnêtes que gouvernait aussi le doigt d’un vil cinæde. Mais plus tard Octave réfuta ces accusations, peut-être calomnieuses, par la chasteté de ses mœurs à l’égard d’un vice qu’on n’eut pas à lui reprocher davantage, lorsqu’il eut atteint l’âge d’homme. Quant à ses mœurs, sous un autre rapport, elles étaient loin d’être chastes ou même réservées. Il semblait avoir hérité de la fureur amoureuse de Jules César pour toutes les femmes. En dépit de ses lois contre l’adultère, il ne fut point aussi sévère pour lui-même, qu’il l’était pour les autres, et il n’épargna pas, pour son propre compte, l’honneur nuptial de ses sujets. Marc-Antoine prétendait avoir été témoin d’un épisode singulier des amours tyranniques de l’empereur: au milieu d’un festin, Auguste fit passer, de la salle à manger dans une chambre voisine, la femme d’un consulaire, quoique le mari de celle-ci fût au nombre des invités; et, lorsqu’elle revint avec Auguste, après avoir donné aux convives le temps de vider plus d’une coupe à la gloire de César, la dame avait les oreilles rouges et les cheveux en désordre. Le mari seul n’y prit pas garde. Avant que Marc-Antoine se fût déclaré son ennemi et son compétiteur, il lui écrivait familièrement: «Qui t’a donc changé? Est-ce l’idée que je possède une reine? Mais Cléopâtre est ma femme, et ce n’est pas d’hier, car il y a neuf ans. Mais tu ne te contentes pas de Livie? Oui, tu es un tel homme, que, quand tu liras cette lettre, je te crois capable d’avoir pris Tertulla, ou Térentilla, ou Ruffilla, ou Salvia Titiscénia, ou peut-être toutes. Peu t’importe en quel lieu et pourquoi tes désirs s’éveillent?» (Anne refert ubi et in quam arrigas?)

Quelle que fût néanmoins l’incontinence d’Auguste, il avait certaine répugnance pour l’adultère, qui lui semblait une plaie sociale, et qu’il essaya inutilement de combattre par des lois rigoureuses. Quand il se permettait d’enfreindre lui-même sa législation à cet égard, il n’épargnait aucune précaution pour cacher une faiblesse dont il rougissait, et qu’il n’avouait pas à ses plus chers confidents. Ainsi, le poëte Ovide paya de sa disgrâce éclatante le malheur d’avoir été témoin des amours incestueux de l’empereur avec sa fille Julie. Auguste n’avait pas à craindre sans doute une indiscrétion, de la part de ce fidèle serviteur, qui était son rival ou qui passait pour l’être; mais il ne voulait pas s’exposer à voir en face, à tout moment, un homme devant lequel il s’était déshonoré. Dans sa jeunesse, ces scrupules ne le tourmentaient pas, puisque ses amis, selon Suétone, ne s’occupaient qu’à lui chercher des femmes mariées et des filles nubiles, qu’ils faisaient mettre nues devant eux, pour les examiner comme des esclaves en vente au marché de Toranius. Ces tristes objets de la luxure impériale devaient, avant d’être choisis et approuvés, remplir certaines conditions requises par les caprices d’Auguste, qui se montrait curieux des plus secrets détails de leur beauté. C’est ainsi que les commentateurs ont interprété ces mots conditiones quæsitas, que l’historien a laissés, en quelque sorte, sous un voile transparent. L’ardeur d’Auguste pour les plaisirs des sens ne se refroidit pas avec l’âge, mais il cessa de prendre ses maîtresses parmi les mères de famille, qui ne lui inspiraient plus les mêmes désirs, et il se rejeta exclusivement sur les vierges (ad vitiandas virgines promtior); on lui en amena de tous côtés, et sa femme même se prêtait à les introduire auprès de lui. Cette espèce de fureur ne pouvait toujours durer, et la vieillesse y mit bon ordre. Ce fut alors qu’à la passion des femmes succéda celle du jeu, moins fatigante et non moins insatiable que l’autre. Auguste, en jouant aux dés, souriait encore au coup de Vénus (trois six) qui faisait rafle, comme il le dit gaiement dans une lettre à Tibère.

Le goût immodéré qu’il avait pour les vierges, dans la dernière partie de sa vie, ne lui était venu qu’au déclin de sa virilité. Lorsqu’il se sentait jeune et vigoureux, il avait vécu avec sa première femme Claudia, qui était à peine nubile, sans réclamer l’usage de ses droits de mari; car elle n’était pas moins vierge que la veille de son mariage, quand il se sépara d’elle pour épouser Scribonia, veuve de deux consulaires. Il répudia également Scribonia, à cause de la perversité des mœurs de cette mère de famille. Il se maria en troisièmes noces avec Livia Drusilla, qu’il avait enlevée à Tibère Néron, dont elle était enceinte; il l’aima constamment, malgré les infidélités perpétuelles qu’il ne prenait pas seulement la peine de lui cacher. Satisfaite d’être aimée par-dessus tout, Livie ne regardait pas comme des rivales toutes ces femmes vénales qui se succédaient dans les bras de son mari. Si énormes que fussent les excès d’Auguste en cheveux gris, ils étaient toujours effacés, dans l’opinion publique, par ceux de sa jeunesse. On avait beaucoup parlé surtout d’un souper mystérieux, qu’on appelait vulgairement le Festin des douze divinités, souper où les convives, habillés en dieux et en déesses, imitèrent les scènes indécentes que la poésie antique a placées dans l’Olympe, sous l’influence de l’ambroisie qu’Hébé et Ganymède y versaient à la ronde. Dans cette orgie, Octave avait représenté Apollon, et un satirique anonyme immortalisa le souvenir de ces impiétés obscènes dans ces vers fameux: «Lorsque César osa prendre le masque d’Apollon et célébrer dans un festin les adultères des dieux, ces dieux indignés s’éloignèrent du séjour des mortels et Jupiter lui-même abandonna ses temples dorés.» Ce souper, dont les particularités ne furent jamais bien connues, coïncidait avec la disette à laquelle Rome était alors en proie: «Les dieux ont mangé tout le blé!» dirent les Romains, en apprenant que l’Olympe avait soupé dans le palais de César: «Si César est, en effet, le dieu Apollon, murmuraient les plus hardis, c’est Apollon bourreau.» Le dieu était adoré sous le nom de Tortor, dans un quartier de la ville où l’on vendait les instruments de supplice, entre autres les verges. Suivant un scholiaste, cette injurieuse qualification appliquée à Auguste faisait allusion au rôle qu’il avait joué dans cette fête nocturne.

Les orgies d’Auguste étaient naïves et innocentes auprès de celles qui faisaient la distraction du vieux Tibère. Cet empereur, que son penchant pour l’ivrognerie avait conduit par degrés à tous les vices les plus hideux, se piquait pourtant de réformer les mœurs des Romains; il renchérit sur la sévérité des lois que son prédécesseur avait faites contre l’adultère; il rétablit l’ancien usage de faire prononcer, par une assemblée de parents, à l’unanimité des voix, le châtiment des femmes qui auraient manqué à la foi conjugale; quant aux maris qui fermaient les yeux sur le scandale de la conduite de leurs épouses, il les força de répudier avec éclat ces impudiques; il exila dans les îles désertes des patriciennes qui s’étaient fait inscrire sur les listes de la Prostitution pour se livrer sans danger à leurs déportements; il bannit de Rome les jeunes libertins de condition libre, qui, pour obtenir le droit de paraître sur le théâtre ou dans l’arène, avaient volontairement requis d’un tribunal la note d’infamie. Mais il ne tenait pour lui-même aucun compte des austères prescriptions de sa jurisprudence, et il avait l’air de chercher à commettre des crimes ou des turpitudes que nul avant lui n’eût osé imaginer. Ses actes de magistrat suprême et son genre de vie présentaient sans cesse les plus étranges contradictions; un jour, dans le sénat, il apostropha durement Sestius Gallus, vieillard prodigue et libidineux, qui avait été flétri par Auguste, et peu d’instants après, en sortant, il s’invita lui-même à souper chez ce vieux libertin, à condition que rien ne serait changé aux habitudes de la maison, et que le repas serait servi comme à l’ordinaire par de jeunes filles nues (nudis puellis ministrantibus). Une autre fois, pendant qu’il travaillait à la réformation des mœurs, il passa deux jours et une nuit à table avec Pomponius Flaccus et L. Pison, qu’il récompensa de leurs infâmes complaisances, en nommant l’un gouverneur de Syrie et l’autre préfet de Rome, et en les appelant, dans ses lettres patentes, «ses plus délicieux amis de toutes les heures.» Il punissait de mort quiconque, homme ou femme, ne se prêtait pas aussitôt à ses sales désirs. C’est pour se venger d’un refus de cette espèce, qu’il fit accuser par ses délateurs la belle Mallonia, qui préféra la mort à la honte. Durant les débats du procès, il la conjurait de se repentir, mais elle se perça d’une épée, après l’avoir traité tout haut de «vieillard à la bouche obscène, velu et puant comme un bouc.» Aussi, aux premiers jeux qui furent célébrés depuis cette tragique aventure, tous les spectateurs applaudirent, en appliquant à Tibère ce passage d’une atellane: «Tel on voit un vieux bouc lécher les chèvres (hircum vetulum capreis naturam ligurire).» Le peuple avait surnommé l’empereur Caprineus, en faisant allusion en même temps à ses mœurs de bouc et à son séjour habituel dans l’île de Caprée.

Voici comment Suétone a raconté l’abominable vie que menait ce monstre au fond de son repaire: «Il imagina une grande chambre, dont il fit le siége de ses plus secrètes débauches. Là, des troupes choisies de jeunes filles et de jeunes garçons, dirigées par les inventeurs d’une monstrueuse Prostitution, qu’il appelait spinthries (étincelles), formaient une triple chaîne, et, mutuellement enlacées, passaient devant lui, pour ranimer par ce spectacle ses sens épuisés. Il avait aussi plusieurs chambres diversement arrangées pour le même usage; il les orna de tableaux et de bas-reliefs représentant les sujets les plus lascifs; il y rassembla les livres d’Éléphantis, afin que le modèle ne manquât pas à la circonstance (ne cui in opera edenda exemplar imperatæ schemæ deesset). Dans les bois et dans les forêts il ne vit que des asiles consacrés à Vénus, et il voulut que les grottes et les creux des rochers offrissent sans cesse à ses regards des couples amoureux en costumes de nymphes et de satyres... Il poussa la turpitude encore plus loin, et jusqu’à des excès qu’il est aussi difficile de croire que de rapporter: il avait dressé des enfants de l’âge le plus tendre, qu’il appelait ses petits poissons,—ut natanti sibi inter femina versarentur ac luderent, linguâ morsuque sensim appetentes, atque etiam, quali infantes firmiores, necdum tamen lacte depulsos, inguini ceu papillæ admoveret;—genre de plaisir, auquel son âge et son tempérament le portaient le plus. Ainsi, quelqu’un lui ayant légué le tableau de Parrhasius, où Atalante prostitue sa bouche à Méléagre, et le testament lui donnant la faculté de recevoir, à la place de ce tableau, si le sujet lui déplaisait, un million de sesterces (193,750 fr.), il préféra le tableau et le fit placer, comme un objet sacré, dans sa chambre à coucher. On dit aussi qu’un jour, pendant un sacrifice, il s’éprit de la beauté d’un jeune garçon qui portait l’encens; il attendit à peine que la cérémonie fût achevée, pour assouvir à l’écart son ignoble passion, à laquelle dut se prêter aussi le frère de ce malheureux, qu’il avait remarqué jouant de la flûte; ensuite, comme ils se reprochaient l’un à l’autre leur opprobre, il leur fit casser les jambes à tous deux. Le portrait physique de Tibère achèvera de caractériser ses mœurs: «Il était gros et robuste, d’une taille au-dessus de l’ordinaire, large des épaules et de la poitrine, bien fait et bien proportionné. Il était plus adroit et plus fort de la main gauche, que de l’autre main: les articulations en étaient si vigoureuses, qu’il perçait du doigt une pomme encore verte, et que d’une chiquenaude il blessait la tête d’un enfant ou même d’un jeune homme... Son visage était beau, mais sujet à se couvrir subitement de boutons...»