Après avoir eu un empereur vorace, Rome eut un empereur avare, qui s’abstint des ruineux excès de ses prédécesseurs et qui ne tomba point dans leur déconsidération. Vespasien, tout en persécutant les chrétiens, ne laissa pas que de subir malgré lui l’influence du christianisme: il comprit que la dignité de l’homme exigeait une certaine retenue dans les mœurs, et que le chef de l’empire devait jusqu’à un certain point donner l’exemple du respect que chacun est tenu d’avoir à l’égard de l’opinion publique. La raison d’État fut le principe de cette philosophie quasi chrétienne que Vespasien mit en pratique; son tempérament froid et austère lui permit d’être conséquent avec la morale. Il combattit la débauche par quelques sages règlements, et surtout par son genre de vie décent et régulier. Il vivait pourtant en concubinage, depuis la mort de sa femme, Flavia Domitilla, avec une ancienne maîtresse nommée Cénis, affranchie d’Antonia, mère de Claude, à qui elle avait servi de secrétaire; mais cette liaison illégitime était devenue avec le temps aussi respectable qu’un mariage sanctionné par la loi, et Cénis tenait auprès de l’empereur le rang d’une véritable épouse. Vespasien même lui resta fidèle, non-seulement parce qu’il l’aimait, mais encore parce qu’il n’en aimait pas d’autre. Cependant Suétone raconte qu’une femme feignit pour lui une violente passion, et finit par triompher de ses dédains, en lui persuadant qu’elle mourrait inévitablement si elle n’obtenait de sa part une preuve de tendresse. Cette preuve accordée, Vespasien se relâcha de son avarice ordinaire, au point de faire payer à la dame 400,000 sesterces (77,500 fr.), et cela en l’honneur de la nouveauté du fait. Son intendant lui ayant demandé comment il fallait inscrire la somme dans les comptes de dépense impériale: «Mettez, dit Vespasien: Pour une passion inspirée par l’empereur (Vespasiano, ait, adamato).» Tout chaste qu’il fût dans ses mœurs, Vespasien descendait parfois à de grossières plaisanteries et ne s’abstenait pas même des plus sales expressions (prætextatis verbis).
Titus, avant de succéder à son père Vespasien, s’était fait la plus mauvaise réputation dans Rome, où sa cruauté et son intempérance lui avaient aliéné les sympathies populaires: il prolongeait jusqu’au milieu de la nuit ses débauches de table avec les plus dissolus de ses familiers; on le voyait toujours entouré d’un troupeau d’eunuques ou de gitons (exoletorum et spadonum greges); on l’accusait aussi de rapacité, et l’on disait ouvertement que ce serait un autre Néron; mais il changea tout à coup dès qu’il fut monté sur le trône, et il régna comme un philosophe en se conformant sans le savoir aux préceptes de l’Évangile de Jésus-Christ: à l’instar de son père, il ne persécutait pas les chrétiens, qui admiraient en lui le modèle de toutes les vertus chrétiennes. Aussi, fut-il pleuré par tout son peuple, quand il mourut prématurément, en déclarant qu’il n’avait fait dans toute sa vie qu’une seule action dont il dût se repentir. Suétone prétend que c’était une liaison coupable avec Domitia, la femme du frère de Titus mais que celle-ci protesta toujours de son innocence en prenant les dieux à témoin: «Elle n’était pas femme à nier un tel commerce, ajouta-t-il, s’il eût existé, elle s’en serait plutôt vantée la première, comme de toutes ses infamies.»
Domitia, en revanche, ne nia pas ses rapports adultères avec l’histrion Pâris, qu’elle aimait éperdûment, et Domitien, proclamé empereur, se vit obligé de la répudier ou du moins de l’éloigner quelque temps, pour satisfaire à l’indignation publique. Il la reprit bientôt, en avouant que, malgré tous les déportements de cette autre Messaline, il ne savait pas se passer d’elle, et qu’elle lui tenait lieu de cent maîtresses. Il avait donné cependant une rivale à Domitia: c’était la propre fille de son frère Titus; il l’avait séduite et enlevée à son mari, du vivant même de Titus; il manifesta pour elle la passion la plus effrénée, et il fut cause de sa mort, en la contraignant à se faire avorter, dans le doute où il était de sa monstrueuse paternité. Il n’était que trop porté d’ailleurs aux plaisirs de l’amour, qu’il appelait la gymnastique du lit (libidinis nimiæ, assiduitatem concubitus, velut exercitationis genus, κλινοπαλην vocabat). On assure qu’il s’amusait à épiler lui-même ses concubines, lorsqu’il n’enfilait pas des mouches avec un poinçon, et il se baignait dans de vastes piscines avec les plus viles prostituées (nataretque inter vulgatissimas meretrices). Toutefois, en dépit de ces libertinages, Domitien s’occupa de réformer les mœurs, et réclama l’application de plusieurs anciennes lois de police tombées en désuétude: ainsi pendant que Clodius Pollion, surnommé le Borgne, faisait circuler la copie d’un billet autographe, dans lequel Domitien, alors jeune et adonné à des vices infâmes, lui promettait une nuit (noctem sibi pollicentis), l’empereur faisait condamner, en vertu de la loi Scantinia, plusieurs chevaliers romains convaincus du crime de pédérastie. Ce fut lui qui défendit aux femmes déshonorées l’usage de la litière (probosis feminis lecticæ usum ademit), et qui établit des peines terribles contre l’inceste des Vestales; il fit enterrer vive la grande vestale, Cornélie, qui avait eu plus d’un complice, et ceux-ci furent battus de verges jusqu’à ce que mort s’ensuivît; d’autres vestales, les sœurs Ocellata, Varronilla, eurent la liberté de choisir leur genre de mort, et leurs séducteurs allèrent en exil. Enfin, Domitien, honteux sans doute en faisant un retour sur lui-même, raya du tableau des juges un chevalier romain qui avait repris sa femme, après l’avoir répudiée et traînée devant les tribunaux comme adultère.
Mais la morale évangélique déborde de toutes parts, et le paganisme semble rougir de ses prostitutions, que justifiait l’histoire des faux dieux. La philosophie chrétienne s’infiltre dans la doctrine de Platon, et les empereurs, qui tiennent à honneur d’être philosophes, s’appliquent à corriger leurs vices et à mettre un frein à leurs passions. Ainsi, le vieux Nerva qui, au dire de Suétone, avait corrompu la jeunesse de Domitien; Trajan, qui aimait les jeunes garçons, ce que Xiphilin ne condamne pas; Adrien, qui eût sacrifié l’empire à son favori Antinoüs, qu’il déifia, et qui passait pour un voluptueux à toutes fins (quæ adultorum amore ac nuptarum adulteriis, quibus Adrianus laborasse dicitur, asserunt); ces trois empereurs régnèrent comme des sages, et travaillèrent à reconstituer la société romaine sur des bases d’honnêteté, de justice, de pudeur et de religion, qui émanaient de la foi nouvelle. Antonin le Pieux et Marc-Aurèle furent vraiment des empereurs chrétiens, et sous leurs règnes glorieux, on put croire que l’Évangile allait devenir le code universel de l’humanité. Mais le paganisme, conspué dans ses tendances matérielles et flétri dans sa dépravation organique, devait tenter un dernier effort sous Commode et sous Héliogabale, pour entraîner le monde romain dans les dernières saturnales de la Prostitution.
[CHAPITRE XXIX.]
Sommaire.—Commode, empereur.—Sa jeunesse impudique.—Son mignon Anterus.—Comment Commode employait ses jours et ses nuits.—Anterus assassiné à l’instigation des préfets du prétoire.—Ses trois cents concubines et ses trois cents cinædes.—Ses orgies monstrueuses.—Incestes qu’il commit.—Hideuses complaisances auxquelles il soumettait ses courtisans.—L’affranchi Onon.—Commode se fait décerner par le sénat le surnom d’Hercule.—Horribles débauches de ce monstre.—Comment Marcia, concubine de Commode, découvrit le projet qu’avait l’empereur de la faire périr, ainsi qu’un grand nombre des officiers de la maison impériale.—Philocommode.—Mort de Commode.—Héliogabale, empereur.—Célébrité unique d’infamie laissée par lui dans l’histoire.—Héliogabale, grand-prêtre du soleil.—Luxe macédonien des vêtements d’Héliogabale.—Semiamire clarissima.—Petit sénat fondé par l’empereur, pour complaire à sa mère.—Ce que c’était que le petit sénat et de quoi l’on s’y occupait.—Goûts infâmes d’Héliogabale.—Pantomimes indécentes qu’il faisait représenter et rôle qu’il jouait lui-même.—Quelle sorte de gens il choisissait de préférence pour compagnons de ses débauches.—Comment il célébrait les Florales.—Les monobèles.—Plaisir qu’il trouvait à se mêler incognito aux actes de la Prostitution populaire.—Sa sympathie et sa tendresse pour les prostituées.—Convocation qu’il fit de toutes les courtisanes inscrites et de tous les entremetteurs de profession.—Comment il se conduisit devant cette tourbe infâme qu’il présida et don qu’il fit à chacun des assistants.—L’empereur courtisane.—Comment Héliogabale célébrait les vendanges.—Femmes légitimes qu’eut cet empereur hermaphrodite.—La veuve de Pomponius Bassus.—Cornelia Paula.—La prêtresse de Vesta.—Maris d’Héliogabale.—Le conducteur de chariot, Jérocle.—Aurelius Zoticus, dit le cuisinier.—Mariage des dieux et des déesses.—Festins féeriques d’Héliogabale.—Petites loteries qu’il faisait tirer à ces festins.—Droits qu’avaient les courtisanes dans le palais impérial.—Mort d’Héliogabale.—Alexandre Sévère, empereur.—Bienfaisante influence de son règne.—Gallien, empereur.—Ses débauches.—Le divin Claude, empereur.—Aurélien, empereur.—Tacite, empereur.—Les mauvais lieux sont défendus dans l’intérieur de Rome.—Probus, empereur.—Carin, empereur.—Sa vie infâme.—Dioclétien, empereur.—C’est sous son règne que semble s’arrêter l’histoire de la Prostitution romaine.
La famille des Antonins, après avoir mis sur le trône impérial deux grands philosophes qui essayèrent de régénérer le monde païen par la morale, devait produire l’infâme Commode et s’éteindre avec Héliogabale. Les abominations de ces deux derniers règnes font un contraste attristant avec les belles vertus d’Antonin et de Marc-Aurèle, qui avaient même fait oublier leurs glorieux prédécesseurs Trajan et Adrien. Marc-Aurèle avait prévu que son fils Commode ressemblerait un jour à Néron, à Caligula et à Domitien: il regretta de n’être pas mort, avant d’avoir vu cette prévision fatale s’accomplir. Si Commode n’avait eu que de mauvaises mœurs, son père eût fermé les yeux sur ce qui n’était qu’un fait ordinaire de la jeunesse et du tempérament; ainsi Marc-Aurèle tolérait-il la vie licencieuse de son fils adoptif Lucius Vérus, qu’il avait associé à l’empire et qu’il savait pourtant adonné à tous les plaisirs sensuels; mais Lucius Vérus, en se livrant à la débauche avec des danseurs, des bouffons et des courtisanes, avait soin de se renfermer dans l’intérieur de son palais, et n’apportait au dehors qu’une habitude décente, honorable et presque austère. Les excès de sa vie privée n’influaient nullement sur sa vie publique, et il pouvait se montrer auprès de Marc-Aurèle, sans faire rejaillir sur ce vertueux empereur le scandale de ses propres vices.
Mais Commode, au contraire, n’eût pas été satisfait, si ses turpitudes n’avaient eu mille témoins et mille échos: c’était pour lui un plaisir et un besoin que de s’avilir aux yeux de tous. De plus, l’abus de la luxure avait surexcité ses sens à ce point que, pour les contenter, il eut recours à l’effusion du sang: il était naturellement cruel, et chez lui la cruauté se développa jusqu’à devenir une passion brutale qui se mêlait à tous les emportements de la fureur érotique. «Dès sa plus tendre enfance, raconte Lampride, qui a écrit d’après des historiens grecs et latins aujourd’hui perdus, il fut impudique, méchant, cruel, libidineux, et il souilla même sa bouche.» (Turpis, improbus, crudelis, libidinosus, ore quoque pollutus, constupratus fuit.) Cependant, peu de temps après avoir pris la robe virile, au retour de l’expédition d’Égypte où il avait accompagné son père, il partagea les honneurs du triomphe avec le divin Marc-Aurèle. Il écarta les sages et dignes précepteurs qu’on lui avait donnés et il s’entoura des hommes les plus corrompus: un moment on les éloigna de lui; mais, comme le chagrin de ne plus les voir l’avait fait tomber malade, on les lui rendit, et depuis lors il ne mit plus de frein à ses impudicités. Il fit du palais une taverne et un lieu de débauche (popinas et ganeas in palatinis semper ædibus fecit); il attira dans ce lieu-là les femmes les plus remarquables par leur beauté, comme des esclaves attachées aux lupanars, pour les faire servir à tous ses impurs caprices (mulierculas formæ scitioris, ut prostibula mancipia lupanarium, ad ludibrium pudicitiæ contraxit). Enfin, il vivait avec les gladiateurs et les mérétrices; il hantait les maisons de Prostitution et, déguisé en eunuque, il pénétrait dans les cellules pour y porter de l’eau ou des rafraîchissements (aquam gessit ut lenonum magister).
Lorsque Marc-Aurèle mourut à Rome, Commode faisait la guerre aux Barbares sur les bords du Danube, où il soupirait sans cesse après les délices de l’Italie; il se hâta donc de quitter les soldats qui l’avaient salué empereur, et il fut reçu avec acclamation par les Romains, qui ne se souvinrent pas des turpitudes de sa jeunesse, en le voyant si beau et si bien fait: «Son air n’avait rien d’efféminé, dit Hérodien, son regard était doux et vif tout ensemble; ses cheveux frisés et fort blonds: lorsqu’il marchait au soleil, sa chevelure jetait un éclat si éblouissant, qu’il semblait qu’on l’eût poudré avec de la poudre d’or.» Mais cette beauté radieuse, qui n’avait pas d’égale, si l’on en croit Hérodien, ne tarda pas à se flétrir dans les orgies, où Commode consultait moins ses forces que ses désirs insatiables; sa constitution robuste ne résista pas à des assauts continuels, et il se trouva bientôt débile, le dos voûté, la tête tremblante, le teint bourgeonné, les yeux rouges et les lèvres baveuses. Il eut même, par suite de plusieurs maladies honteuses, une tumeur si considérable aux aines, qu’elle paraissait à travers ses vêtements de soie. Le jour de son entrée à Rome, pendant que l’enthousiasme du peuple s’adressait surtout à sa figure charmante et à sa bonne mine, il avait fait monter derrière lui, sur son char, son mignon (subactore suo) Antérus, et, pendant toute la cérémonie du triomphe, il se retournait à chaque instant pour donner des baisers à ce vil personnage: leurs ignobles caresses continuèrent en plein théâtre, aux applaudissements des spectateurs.