Commode reprit d’abord le train de vie qu’il menait du vivant de son père: le soir, il courait les tavernes et les mauvais lieux (vespera etiam per tabernas ac lupanaria volitavit); la nuit, il buvait jusqu’au jour, en compagnie de son Antérus et de ses autres favoris. Quant aux affaires de l’empire, il en laissait le soin à Pérennis, qui l’engageait à ne s’occuper que de ses plaisirs et qui le délivrait du fardeau de son gouvernement: ce fut une convention faite entre eux, lorsque Commode perdit Antérus, que les préfets du prétoire firent assassiner pour échapper aux caprices tyranniques de ce favori. Commode ne se consola de cette perte, qu’en se plongeant dans des voluptés plus étranges encore: il ne se montrait presque plus en public; il vivait enfermé dans le palais, où il avait rassemblé trois cents concubines, que leur beauté désigna au choix de ses pourvoyeurs, et qui furent choisies indifféremment parmi les matrones et les prostituées. A ces concubines, il avait adjoint, pour son usage, trois cents jeunes cinædes choisis également dans la noblesse et dans le peuple, et non moins remarquables que les femmes par la perfection de leurs formes corporelles. Ces six cents convives étaient assis à sa table et s’offraient tour à tour à ses impures fantaisies (in palatio per convivia et balneas bacchatur). Quand la force physique lui faisait défaut, il appelait à son aide toute la puissance de l’imagination: il obligeait ses concubines à se livrer sous ses yeux aux plaisirs qu’il n’était plus capable de partager avec elles (ipsas concubinas suas sub oculis suis stuprari jubebat). Ces tableaux voluptueux avaient le pouvoir de ranimer ses sens épuisés, et il redevenait encore une fois acteur dans ces obscènes bacchanales, où les sexes étaient confondus, où la Prostitution avait recours aux plus horribles artifices (nec irruentium in se juvenum carebat infamia, omni parte corporis atque ore in sexum utrumque pollutus).

Ce n’était plus, comme chez Tibère et Néron, l’ardeur d’assouvir d’énormes passions matérielles; c’était plutôt l’infatigable recherche d’une imagination dépravée qui n’aspirait qu’à rendre la vie à des sens défaillants. Ainsi, Commode se mettait l’esprit à la torture pour inventer, en guise de philtres, les plus odieuses combinaisons d’obscénités. Après avoir violé ses sœurs et ses parentes, il donna le nom de sa mère à une de ses concubines, afin de se persuader qu’il commettait un inceste avec elle. Il n’épargna aucun des affidés qui l’entouraient, et il les soumit à de honteuses complaisances, sans refuser de s’y prêter lui-même (omne genus hominum infamavit quod erat secum et ab ominibus est infamatus). Malheur à qui se permettait alors de rire ou de se moquer: il envoyait aux bêtes le plaisant malavisé. «Il aimait de préférence, dit Lampride, ceux qui portaient les noms des parties honteuses de l’un ou de l’autre sexe, et il les embrassait de préférence.» (Habuit in deliciis homines appellatos nominibus verendorum utriusque sexus, quos libentius suis osculis applicabat). Une variante du texte latin, oculis au lieu d’osculis, atténue ce passage, en donnant à entendre qu’il se contentait de les regarder avec plus d’intérêt et de curiosité que les porteurs de noms honnêtes. Parmi ses familiers, il avait distingué un affranchi qu’il appelait Onon (ονος, âne), à cause de certaine analogie obscène avec cet animal: il l’enrichit et il le fit grand-prêtre d’Hercule des Champs, pour le récompenser de ses mérites. (Habuit et hominem pene prominente ultra modum animalium, quem Onon appellavit, sibi charissimum). Lui-même s’était fait appeler Hercule par le sénat, qui lui avait décerné déjà les surnoms de pieux et d’heureux.

On ne saurait se représenter sans horreur les débauches, souillées de sang humain, que ce monstre déifié mettait en œuvre avec une sorte de génie infernal; il ne respectait pas même les temples des dieux (deorum templa stupris polluit et humano sanguine). Il aimait à porter des vêtements de femme et à prendre des airs féminins; souvent il s’habillait en Hercule, avec une veste brochée d’or et une peau de lion: «C’était une chose ridicule et bizarre, dit Hérodien, que de le voir faire parade en même temps de l’afféterie des femmes et de la force des héros.» Dans ses festins, il mêlait souvent des excréments aux mets les plus délicats, et il n’hésitait pas à y goûter lui-même, pour avoir le plaisir d’en faire manger aux autres (dicitur sæpe pretiosissimis cibis humana stercora miscuisse, nec abstinuisse gustu, aliis, ut putabat, irrisis). Les grimaces que faisaient les convives en l’imitant lui procuraient un malin divertissement auquel il ne se bornait pas. Un jour, il ordonna au préfet du prétoire Julien de se dépouiller de ses habits et de danser nu, le visage barbouillé, en jouant des cimbales, devant les concubines et les gitons, qui l’applaudissaient; ensuite, il le fit jeter dans un vivier, où les lamproies le dévorèrent. Il ne manquait pas de faire inscrire solennellement dans les actes publics de Rome tout ce qu’il faisait de honteux, d’impur, de cruel, en un mot toutes ses prouesses de gladiateur et de débauché (omnia quæ turpiter, quæ impure, quæ crudeliter, quæ gladiatorie, quæ lenonice faceret).

Enfin, cet exécrable empereur, après avoir échappé à plusieurs conspirations tramées contre sa vie, périt assassiné à l’instigation de Marcia, celle de ses concubines qu’il aimait le plus. Marcia l’aimait aussi malgré ses crimes, et elle veillait sur ses jours, comme une mère attentive, peut-être par pitié plutôt que par amour. Commode eut l’idée de célébrer le premier jour de l’année par une fête dans laquelle il irait au Cirque, armé de sa massue et précédé de tous les gladiateurs. Marcia le conjura de n’en rien faire, et tous les officiers de la maison impériale le supplièrent aussi de ne pas s’exposer de la sorte aux poignards des assassins. L’empereur, irrité de l’opposition qu’il rencontrait de la part de ses plus fidèles serviteurs, résolut de se débarrasser d’eux en les condamnant à mort. Il écrivit les noms des condamnés sur une écorce de tilleul, qu’il oublia sous son chevet. «Il avait à sa cour, rapporte Hérodien, un de ces petits enfants qui servent aux plaisirs des Romains voluptueux, qu’on tient à demi nus et dont on relève la beauté par l’éclat des pierreries. Il aimait celui-ci éperdûment et le faisait appeler Philocommode.» L’enfant entra dans la chambre, trouva par terre la liste de proscription et l’emporta comme un jouet. Marcia vit cette liste dans les mains de l’enfant et la lui enleva, en le caressant: «Courage! Commode, ne te démens point, s’écria-t-elle en lisant son nom et ceux des proscrits. Voilà donc la récompense de ma tendresse et de la longue patience avec laquelle j’ai supporté tes brutalités et tes débauches!... Mais il ne sera pas dit qu’un homme toujours enseveli dans le vin préviendra une femme sobre et qui a toute sa raison!» En effet, elle alla sur-le-champ avertir ceux qui devaient partager son sort et elle versa de sa main le poison dans la coupe de Commode qui, menaçant de vivre, fut étranglé par un esclave, nommé Narcisse, que Marcia avait gagné à sa cause en promettant de s’abandonner à lui. «Commode fut plus cruel que Domitien, plus impur que Néron!» acclama le sénat qui voulait que le cadavre fût traîné avec un croc, au spoliaire, où l’on entassait les corps morts des gladiateurs.

On pouvait croire que Commode ne serait jamais surpassé dans les annales de la Prostitution, mais on avait compté sans Héliogabale, qui a laissé dans l’histoire une souillure ineffaçable et une célébrité unique d’infamie. Lampride, en écrivant la vie impure (impurissimam) de ce monstre d’après les contemporains grecs et latins qui l’avaient écrite avant lui, a eu presque honte de son ouvrage, quoiqu’il ait passé sous silence une foule de détails que la pudeur ne lui permit pas de recueillir (quum multa improba reticuerim et quæ ne dici quidem sine maximo pudore possunt), et quoiqu’il ait voilé sous des termes honnêtes (prætextu verborum adhibito) ceux qu’il osait conserver dans son récit adressé à l’empereur Constantin. Hérodien et Xiphilin, qui ont survécu seuls à la perte des historiens originaux, nous fournissent quelques-unes de ces particularités odieuses que Lampride (d’autres disent Spartien) n’a pas voulu reproduire. «On s’étonne, répéterons-nous avec Lampride, qu’un pareil monstre ait été élevé à l’empire, et qu’il l’ait gouverné près de trois ans, sans qu’il se soit trouvé personne qui en ait délivré la société romaine, lorsque jamais un tyrannicide n’a manqué aux Néron, aux Vitellius, aux Caligula et aux autres princes de cette espèce.» Le règne d’Héliogabale est vraiment la dernière convulsion du paganisme qui se meurt et qui, en mourant, se roule avec désespoir au milieu de toutes les fanges du monde antique.

Héliogabale, dont le nom originaire était Avitus, prit celui qui désignait son premier état de prêtre du soleil, et ensuite il adopta celui d’Antonin, parce qu’il prétendait descendre de cette famille antonine, à laquelle l’empire devait Antonin-le-Pieux et Marc-Aurèle, mais que l’exécrable Commode avait déjà déshonorée. Selon Héliogabale, sa mère Semiamire, qui vécut en courtisane et qui commit à la cour des empereurs toutes sortes de turpitudes (quum ipsa meretricio more vivens, in aulâ omnia turpia exerceret), avait eu avec Antonin Caracalla un commerce honteux, dont il était le fruit. Son origine fut cependant contestée par ceux qui l’avaient surnommé Varius ou bigarré, à cause des nombreux amants qui partagèrent à cette époque les faveurs de sa mère. Quoi qu’il en fût de sa naissance, quand Macrin eut fait assassiner Caracalla, Héliogabale craignit d’être compris dans le meurtre de l’empereur qu’il se donnait pour père, et il chercha un asile inviolable dans le temple du soleil. Ce fut de ce temple qu’il sortit, l’année suivante, pour se faire proclamer empereur par les soldats, qui le surnommèrent l’Assyrien et le Sardanapale: «Il portait des habits très-somptueux, raconte Hérodien, couverts d’or et de pourpre, avec des bracelets, un collier et une couronne en manière de tiare enrichie de perles et de pierres précieuses. Son habillement tenait de celui des prêtres de Phénicie et empruntait quelque chose du luxe de la Macédoine: il méprisait celui des Romains et des Grecs, qui n’était que de laine, et il ne faisait cas que des étoffes de soie.» Il eut l’idée, pour accoutumer les Romains à son luxe barbare et à ses parures efféminées, de se faire peindre en costume de prêtre du soleil et d’envoyer ce portrait à Rome, avant d’y venir lui-même. Mais ce n’était rien que sa figure auprès de ses mœurs, qui inspirèrent de l’effroi aux Romains les plus débauchés: Quis enim ferre posset principem per cuncta cava corporis libidinem recipientem, quum ne belluam quidem talem quisquam ferat? Héliogabale n’était pas arrivé par l’enivrement du pouvoir à cet excès de dépravation sensuelle: l’empire l’avait trouvé ainsi corrompu et dégradé dans le sanctuaire de son dieu phénicien. On peut donc dire qu’en devenant empereur, il ne devint pas plus pervers ni plus infâme, sinon plus cruel. Qu’attendre d’un misérable insensé, qui n’avait aucune notion de l’honnête, et qui faisait consister le principal avantage de la vie à être digne et capable de satisfaire l’ignoble passion de plusieurs (cum fructum vitæ præcipuum existimans si dignus atque aptus libidini plurimorum videretur)? On comprend que les chrétiens aient représenté cet empereur comme une incarnation du diable.

Dès la première assemblée du sénat, il y parut avec sa mère, cette vieille courtisane que plus d’un sénateur se rappelait avoir connue dans l’exercice de son abject métier. Semiamire prit place auprès des consuls, et signa le sénatus-consulte rédigé dans cette circonstance. Ce fut la seule femme qui siégea, en qualité de clarissima, dans le sénat romain. Héliogabale fonda aussi, pour plaire à sa mère, un petit sénat (senaculus), composé de matrones qui s’assemblaient, à certains jours, sur le mont Quirinal, pour discuter des lois somptuaires relatives aux femmes: on détermina quels habillements elles porteraient en public; qui aurait entre elles la préséance; quelles personnes elles admettraient au baiser d’usage; qui d’elles se servirait de voitures suspendues; qui, de chevaux de selle; qui, d’ânes; qui, d’un chariot traîné par des bœufs ou par des mules; qui, de litière, et si ces litières seraient garnies de peau et ornées d’or, d’ivoire ou d’argent; on régla, par sénatus-consulte, la forme et les ornements de la chaussure que chaque classe de femmes aurait le privilége de porter. Semiamire semblait s’être réservé l’autorité suprême sur son sexe exclusivement; Héliogabale, sur le sien, comme s’il bornait son rôle d’empereur à commander aux hommes. Pendant l’hiver qu’il passa à Nicomédie, avant de s’établir à Rome, Héliogabale donna carrière à ses goûts infâmes; tellement que les soldats qui l’avaient élu rougirent de leur ouvrage, en voyant leur empereur confondu avec de vils gitons (omnia sordide ageret, inireturque à viris et subaret). Il n’eut garde de changer de genre de vie, lorsqu’il fut à Rome. «Toutes ses occupations, dit Lampride, se bornèrent à choisir des émissaires chargés de chercher partout et d’amener à sa cour les hommes qui devaient remplir certaines conditions favorables à ses plaisirs.» Xiphilin explique quelles étaient ces conditions que la nature avait départies plus libéralement à un petit nombre de privilégiés. Ceux qu’on jugeait dignes d’être présentés à l’empereur figuraient dans les pantomimes indécentes, qu’il faisait représenter, et dans lesquelles il jouait toujours un rôle de déesse de la fable. Il aimait surtout à mettre en action les amours de Vénus, et pour faire ce personnage, il se peignait le visage et il se frottait tout le corps avec des aromates. Souvent il renouvelait, sous le déguisement de Vénus, la scène principale du jugement de Pâris: tout à coup ses vêtements tombaient à ses pieds, et on le voyait nu, une main devant son sein et l’autre devant le signe de la virilité qu’il cachait entièrement, posterioribus eminentibus in subactorem rejectis et oppositis.

Héliogabale choisissait, au théâtre et dans le cirque, les compagnons de ses débauches, parmi les athlètes les plus robustes et les gladiateurs les plus membrus. C’est là qu’il distingua les cochers Protogène, Gordius et Hiéroclès, qui eurent part à toutes ses turpitudes: il avait une telle passion pour Hiéroclès qu’il lui donnait publiquement les baisers les plus hideux (Hieroclem vero sic amavit ut eidem oscularetur inguina); il nommait cela célébrer les Florales. Il avait fait construire des bains publics dans le palais, et il n’avait pas honte de se baigner au milieu du peuple, afin de mieux découvrir par lui-même les qualités particulières qu’il aimait dans les hommes (ut ex eo conditiones bene vasatorum hominum colligeret). Il parcourait aussi les carrefours et les bords du Tibre, pour chercher ceux qu’il appelait des monobèles, c’est-à-dire des hommes complets (viriliores). Il n’y avait de crédit et d’honneurs, que pour ces sortes de gens (homines ad exercendas libidines bene vasatos et majoris peculii). Héliogabale éleva aussi aux premières dignités de l’empire certains personnages qui n’avaient pas d’autres titres à ses préférences, que leurs énormes attributs virils (commendatos sibi pudibilium enormitate membrorum). Dans les festins il les plaçait à ses côtés le plus près possible, et il se délectait à leur contact et à leurs attouchements (eorumque attrectatione et tactu præcipue gaudebat); c’était de leurs mains qu’il voulait prendre la coupe où il buvait en l’honneur de leurs hauts faits et des siens.

A l’exemple de Néron et de Commode, il trouvait un plaisir infini à se mêler incognito à tous les actes de la Prostitution populaire: «Couvert d’un bonnet de muletier, afin de n’être pas reconnu, raconte Lampride, il visita, en un seul jour, dit-on, les courtisanes du Cirque, du Théâtre, de l’Amphithéâtre et de tous les quartiers de Rome; s’il ne se livra pas à la débauche avec toutes ces filles (sine effectu libidinis), il leur distribua pourtant des pièces d’or, en disant:—Que personne ne sache qu’Antonin vous a fait ce don!» Il se sentait plein de sympathie et de tendresse pour ces malheureuses instigatrices de la débauche publique. Un jour, il convoqua dans une basilique de la ville toutes les courtisanes inscrites sur les registres de la police édilitaire, et il présida lui-même cette étrange assemblée, dans laquelle il admit les entremetteuses de profession, tous les débauchés connus, les enfants et les jeunes gens vendus à la luxure (lenones, exoletos, undique collectos et luxuriosissimos puerulos et juvenes). D’abord il se présenta en costume de grand-prêtre du soleil, pour mieux imposer à cette tourbe infâme, et il prononça un discours de circonstance, commençant par ce mot: Camarades (commilitones), qui revenait à chaque instant dans son allocution impudique. Ensuite il ouvrit la discussion sur plusieurs questions abstraites de volupté et de libertinage (disputavitque de generibus schematum et voluptatum). Son immodeste auditoire battait des mains et poussait des acclamations, chaque fois qu’il rencontrait quelque effroyable imagination de débauche. Enivré de son succès, il sortit un moment et reparut habillé en femme, portant la toge et la perruque blonde des courtisanes, découvrant une gorge postiche et montrant sa jambe nue, avec les allures, les gestes, les agaceries et les paroles d’une prostituée de carrefour. Sous ce costume, il s’approcha de celles à qui son caprice avait emprunté la livrée mérétricienne, et il leur prouva qu’il savait leur métier aussi bien qu’elles. Puis, se débarrassant de sa gorge d’emprunt (papillâ ejectâ), il prit les airs et l’habit des enfants qu’on vendait à la Prostitution (habitu puerorum qui prostituuntur), et il se tourna vers les débauchés, pour leur faire voir qu’il n’était pas moins expert qu’eux dans leur art honteux. Enfin il termina la séance, en prononçant une nouvelle harangue plus monstrueuse que la première, en promettant à chaque assistant un donatif de trois pièces d’or, et en se recommandant à leurs prières pour obtenir que les dieux lui accordassent la santé, la vigueur et le plaisir dont il avait besoin jusqu’à sa mort.

Ce ne fut pas la seule marque de bienveillance spéciale qu’il accorda, par amour du métier, à la classe des courtisanes. On le vit souvent racheter de ses deniers toutes celles qui étaient esclaves au pouvoir des lénons, et les affranchir ensuite, afin qu’elles pussent continuer à leur profit l’odieux trafic qu’elles avaient appris à exercer. On raconte même, à ce sujet, qu’ayant racheté ainsi au prix de cent mille sesterces (19,375 fr.) une courtisane fort belle et très-fameuse, il ne la toucha pas et la respecta comme une vierge (velut virginem coluisse). Quand il voyageait, il se faisait suivre de six cents chariots, remplis de lénons, d’appareilleuses, de mérétrices et de cinædes bien pourvus (causa vehiculorum erat lenonum, lenarum, meretricum, exoletorum, subactorum etiam bene vasatorum multitudo). Il avait toujours des femmes avec lui dans ses bains, et c’était lui-même qui les épilait. Il se servait aussi, pour sa barbe, d’une pâte épilatoire (psilothro), et il employait de préférence à cet usage celle qui avait déjà servi à l’épilation de ses femmes. Il employait également, pour faire sa barbe, le même rasoir avec lequel il avait rasé le poil des parties honteuses de ses gitons (rasit et virilia subactoribus suis novacula manu suâ, qua postea barbam fecit). «Il n’y a personne, dit Xiphilin, qui puisse faire ni écouter le récit des abominables saletés qu’il fit ou qu’il souffrit en son corps.» Xiphilin répugne à entrer dans ces détails, que Dion Cassius avait minutieusement recueillis et que la langue grecque couvrait d’une sorte de voile qui les rendait plus tolérables; mais l’histoire originale de Dion Cassius n’a pas conservé le règne d’Héliogabale, comme si les pages consacrées à ce règne abominable avaient été déchirées par une main pudique. Lampride dit aussi qu’on avait réuni, dans les histoires de cette époque, un grand nombre d’obscénités, qu’il a cru devoir passer sous silence, parce qu’elles ne sont pas dignes de rester dans la mémoire des hommes (digna memoratu non sunt): «Il inventa, dit-il, plusieurs nouveaux genres de débauche, et il surpassa les exploits des anciens débauchés, car il connaissait toutes les pratiques de Néron, de Caligula et de Tibère (libidinum genera quædam invenit, ut spinthrias veterum malorum vinceret, et omnes apparatus Tiberii et Caligulæ et Neronis norat).»