Le juge qui, par négligence ou par corruption, se dispensait de faire exécuter le décret de Récarède, encourait lui-même, outre sa destitution, un rigoureux châtiment, et se voyait condamné par le conseil de ville à recevoir cent coups de fouet et à payer 30 sous d’amende à son successeur.
[CHAPITRE III.]
Sommaire.—Les Francs, vainqueurs des Gaules, ne subirent pas l’influence de la corruption gallo-romaine.—Conversion de Clovis.—Formation de la société française.—État de la Prostitution sous les Mérovingiens.—Les Gynécées.—La Prostitution concubinaire.—Portrait physique et moral des Francs.—Divinités génératrices des Francs.—Fréa ou Frigga, femme de Wodan.—Liber et Libera.—État moral des Francs après leur conversion au christianisme.—Les nobles.—Les plébéiens.—Efforts du clergé gaulois pour moraliser les Francs.—Condition des femmes franques.—Les mariages saliques.—Le présent du matin.—Abaissement volontaire des Franques vis-à-vis de leurs maris.—La quenouille et l’épée.—Multiplicité des alliances concubinaires sous les rois de la première race.—Tolérance forcée de l’Église au sujet des servantes concubines.—Les différents degrés d’association conjugale.—Le demi-mariage et le mariage de la main gauche.—État de la famille en France.—Les bâtards de la maison.—Description d’un gynécée franc.—Origine des sérails du mahométisme.—Les gynécées des Romains de l’empire d’Orient.—Gynécées des rois mérovingiens et carlovingiens.—Capitulaires de Charlemagne.—Des différentes catégories de gynécées.
Les Francs, qui s’avançaient pas à pas dans les Gaules depuis le milieu du cinquième siècle, ne se confondirent pas d’abord avec les Gallo-Romains qu’ils soumettaient à leur domination; ils conservèrent leurs mœurs, leur religion et leurs usages, sans se laisser influencer par le contact de la civilisation brillante et voluptueuse qu’ils rencontraient dans les cités conquises; ils dédaignaient tout ce qui ne leur venait pas de leurs ancêtres, et ils paraissaient vouloir garder leur sauvage individualité, parmi les différentes races, les différentes religions et les différents États politiques qui s’étaient agglomérés sur le territoire des Gaules. Mais, en même temps, ils n’essayèrent pas de changer rien au genre de vie et au caractère des premiers possesseurs du sol; ils ne leur imposèrent aucune contrainte d’imitation; ils ne daignèrent seulement pas leur faire subir l’influence du voisinage et de l’exemple. La démarcation restait si nettement tranchée entre les Gallo-Romains et les Barbares, que, dans tous les pays où s’était établie la domination franque, on avait mis en usage la loi salique vis-à-vis du code théodosien, qui fut en usage dans les Gaules aussi longtemps que dans les restes de l’empire romain. Les deux législations, qui avaient force de loi réciproquement sur les vainqueurs et les vaincus, formaient un code spécial de lois mondaines (lex mundana), dans lequel chacun trouvait son droit, suivant son origine. Plus tard, le code de Théodose fut remplacé par celui d’Alaric II, roi des Wisigoths, et ensuite par celui de l’empereur Justinien pour la jurisprudence romaine; quant à la jurisprudence barbare, on ne fit qu’ajouter à la loi salique les lois des Allemands, des Bavarois et des Ripuaires. Ce rapprochement de deux jurisprudences si diverses et si opposées témoigne assez que les Francs n’avaient nullement prétendu soumettre à leur code national les populations avec lesquelles ils évitaient de se mêler; on voit aussi, par là, qu’ils n’acceptaient pas davantage pour leur compte l’autorité des lois usuelles de leurs esclaves ou serfs. Il est donc certain que la Prostitution, qui avait un régime légal dans les villes gallo-romaines, continua d’y subsister avec les mêmes conditions, après la conquête des Francs, sans arriver à corrompre l’austérité rude et fière de ces conquérants.
Les principaux chefs des tribus franques avaient été appelés dans les Gaules par les évêques catholiques, qui préféraient garder leur autorité sous les barbares, que de céder leur siége épiscopal à l’arianisme protégé par les municipes romains. Ces chefs francs ne firent que se conformer à un traité secret, contracté avec les membres influents du clergé gaulois, en respectant les églises, les monastères et le culte chrétien. Ils ne séjournaient pas avec leurs hordes guerrières dans l’intérieur des cités qu’ils avaient prises de vive force ou qui leur avaient ouvert les portes: ils se logeaient autour de ces cités, dans des villages, dans des fermes, dans des camps fortifiés, dans l’enceinte de leurs chariots chargés de butin; ils étaient toujours prêts à se mettre en campagne et à recommencer la guerre; ils vivaient isolés et fuyaient toute relation d’habitude avec les indigènes gaulois et les colons romains. La fusion des races et des mœurs ne fut déterminée que par la conversion de Clovis et de ses Sicambres au christianisme. Alors, les Francs songèrent à se fixer dans la Neustrie et l’Austrasie; alors le partage des terres et des hommes de corps, au profit des chefs de la nation franque, créa une société nouvelle, qui ne tarda pas à envelopper la société gallo-romaine et à l’absorber tout entière. Les Francs, en devenant chrétiens, devinrent aussi Gaulois et Romains, sans perdre toutefois le cachet de leur naissance et sans cesser d’être barbares. Pendant plus de deux siècles, se développa lentement, sous les auspices des institutions mérovingiennes, cette société française, composée de tant d’éléments divers et portant avec soi les germes de la civilisation chrétienne. Depuis Clovis jusqu’à Charlemagne, les évêques furent les véritables législateurs, et le code ecclésiastique domina le code de Justinien et les lois teutoniques. La Prostitution, condamnée par l’Église, n’avait pas de cours régulier et légal; les désordres de l’incontinence n’en étaient que plus indomptables et plus audacieux. Il n’y avait point, à proprement parler, de courtisanes, de prostituées exerçant ce honteux métier, dans les villes gouvernées par les évêques, mais il y eut partout, dans chaque fief (feudum), dans chaque demeure rurale (mansio), une espèce de sérail, un gynécée, dans lequel les femmes libres ou serves travaillaient au fuseau ou à l’aiguille, et où le maître trouvait des plaisirs faciles et une émulation toujours complaisante à les servir. Ce fut la Prostitution concubinaire qui remplaça toute autre Prostitution, jusqu’à ce que le mariage se fût délivré des scandales parasites qui le déshonoraient.
Les Francs, nous l’avons déjà dit, ne savaient ce que c’était que la sensualité, quand ils descendirent dans les Gaules; ils n’usaient de leurs femmes que pour avoir des enfants, et c’était pour eux accomplir un pieux devoir que de donner beaucoup de combattants à leur tribu; car, suivant les paroles du sophiste Libanius dans son discours à l’empereur Constantin, «ils mettent tout leur bonheur dans la guerre, qui semble leur véritable élément: le repos leur est insupportable; jamais leurs voisins n’ont pu les décider ni les contraindre à vivre tranquilles. Ces barbares sont occupés jour et nuit à méditer des invasions.» Ils n’avaient donc pas le loisir de penser aux énervantes récréations de la volupté, eux dont les mœurs, au dire d’Eusèbe (Vie de Constantin, liv. I, ch. 25), ressemblaient à celles des bêtes féroces. Sidoine Apollinaire ne les peint pas sous des couleurs moins terribles: «Leur amour pour la guerre devance les années. S’ils sont accablés par le nombre ou par le désavantage de la position, ils cèdent à la mort et non à la crainte. Ils semblent invincibles, même dans leur défaite, et leur vie s’éteint avant leur courage.» Ils n’avaient aucune propension naturelle aux molles distractions de l’amour; «ils ne se souciaient pas d’aimer ni d’être aimés par leurs femmes,» dit Tacite en parlant des Germains, qui ne différaient pas des Francs du cinquième siècle; ils se piquaient seulement de se rendre redoutables et de paraître plus grands, plus hideux, plus étranges, aux yeux de leurs ennemis. Voilà pourquoi ils teignaient en rouge leurs cheveux blonds, qui, rasés derrière la nuque et ramenés du sommet de la tête au front, tombaient par-devant en longues tresses ou se retroussaient en panache au-dessus du crâne. Cette abondance de cheveux était un emblème de leur force physique et un privilége de leur race; ils s’intitulaient guerriers chevelus et ils ne gardaient de leur barbe que des moustaches effilées qui descendaient souvent en pleine poitrine. Quant à leur costume ordinaire, il n’était pas fait pour une vie oisive et voluptueuse: d’étroits habits en cuir de cerf ou de daim serraient leurs membres vigoureux, et se prêtaient à tous leurs mouvements souples et agiles; un large baudrier soutenait une épée recourbée qu’on nommait scramasax, et une hache à deux tranchants pendait à leur ceinture; ils ne quittaient pas même leurs armes, dans les festins nocturnes où la bière remplissait leurs coupes en terre noire ou rouge, chaque fois qu’ils répétaient le refrain d’un de leurs chants de guerre. Ils arrivaient toujours ivres dans le lit d’une de leurs épouses ou de leurs servantes, et ils ne manquaient pas d’en sortir, avant qu’il fît jour, comme s’ils avaient honte de voir un ariman (heere man, homme de guerre) dans les bras d’une femme.
Cependant les Francs avaient une divinité qui présidait aux mariages ou plutôt à la génération: c’était Fréa ou Frigga, femme de Wodan, l’Odin des Scandinaves, le dieu de la guerre et du carnage. Elle réparait les maux causés par son farouche époux; elle donnait la vie, après que celui-ci avait donné la mort; elle départait aux braves le repos et la volupté (pacem voluptatemque largiens mortalibus, dit Adam de Brême, dans son Histoire ecclésiastique). Adam de Brême ajoute que les adorateurs de cette Vénus du Nord la représentaient sous la forme d’un monstrueux phallus (cujus etiam simulacrum ingenti Priapo), mais on ne cite aucun autre témoignage à l’appui de cette bizarre configuration de la déesse Fréa, et nous serions fort embarrassé de justifier par des autorités anciennes la présence du phallus dans la religion des Francs. Quoi qu’il en soit, ce phallus n’était pas le symbole du libertinage et des passions obscènes: il ne figurait pas autre chose que l’acte divin de la génération, et il caractérisait la nature créatrice. On doit peut-être rapporter au culte de Fréa, plutôt qu’à celui de Priape, la plupart des traditions phalliques qui étaient fort répandues dans les contrées où les Francs ont séjourné, et il faudrait voir ainsi la Vénus du Nord, dans les idoles, dans les pierres levées, dans les troncs d’arbre taillés à la serpe, dans les attributs de Priape, que les villageois respectèrent et adorèrent jusqu’au neuvième siècle. On a découvert, dans les ruines de plusieurs stations franques au bord du Rhin, un grand nombre de phallus en bronze et en ivoire qui devaient être des offrandes commémoratives présentées à Fréa par les femmes plutôt que par les hommes. Ce n’est que dans l’idolâtrie des Phéniciens qu’on trouve Vénus ou la nature femelle symbolisée par un phallus. A la fin du quatrième siècle, lorsque la déesse Fréa, honorée par les Francs de l’Yssel, pouvait avoir introduit une nouvelle espèce de Vénus dans le paganisme romain, on dédia des chapelles à deux divinités qui étaient peut-être d’origine franque, et que saint Augustin, dans sa Cité de Dieu, nous montre comme concourant l’une et l’autre à l’acte le plus secret de la génération. C’étaient Liber et Libera qui occupaient le même temple, où la partie sexuelle de l’homme se voyait placée à côté de celle de la femme, en guise de simulacre de ces divinités qu’on nommait le père et la mère. Saint Augustin cite un singulier passage de Varron au sujet des attributions de Liber et de Libera, que nous n’hésitons pas à reconnaître dans la Fréa des Francs: Liberum a Liberamento appellatum volunt, quod mares in coeundo, per ejus beneficium, emissis seminibus, liberentur. Hoc idem in feminis agere Liberam, quam etiam Venerem putant, quod et ipsas perhibeant semina emittere, et ob hoc Libero eamdem virilem corporis partem in templo poni, femineam Liberæ.
Mais Clovis, baptisé par saint Remy, renversa les idoles qu’il avait adorées, et les Francs, à son exemple, se firent baptiser à l’envi, en renonçant aux dieux de leurs ancêtres. Leur catholicisme fut longtemps aussi grossier que l’avait été leur idolâtrie; ils ne comprenaient ni le dogme, ni la morale de la religion, qu’ils avaient embrassée, et qui se bornait pour eux à certaines pratiques, à certaines cérémonies. Toutefois, les évêques se servirent avec succès de l’autorité ecclésiastique, pour adoucir et corriger les mœurs des farouches Sicambres: ils étaient sans cesse en lutte contre ces barbares qui ne connaissaient d’autre loi que leurs instincts et leurs passions brutales; ils procédaient par l’excommunication, et ils s’exposaient à des injures, à de mauvais traitements, même à la mort, en tenant tête à leurs néophytes, qui s’abandonnaient avec une fougue sauvage à tous les excès, et qui se jouaient surtout du sacrement du mariage. Les rois, comme les leudes et les lètes, avaient une quantité de concubines qui se succédaient l’une à l’autre, et qui quelquefois avaient un règne simultané. Or, l’Église, en se fondant sur le sentiment unanime des conciles, permettait à tout laïque une seule épouse légitime ou une seule concubine, suivant l’usage de la loi romaine qui survivait au polythéisme. Les clercs eux-mêmes jouissaient des mêmes priviléges, et rien n’était plus fréquent que de voir un évêque marié et un prêtre ayant une concubine. Mais les Francs ne se contentèrent pas de la tolérance catholique qui permettait à chacun, soit une concubine, soit une épouse; ils ne se bornaient point à en changer aussi souvent que l’envie leur prenait de former une nouvelle union légitime ou autorisée; ils entretenaient, à côté de l’épouse en titre, plusieurs concubines qui partageaient simultanément la couche du maître; ils avaient, dans la partie la plus retirée de la maison, un gynécée de femmes ou de servantes (ancillæ) qui leur donnaient des enfants, et qui passaient tour à tour dans leur lit. C’était la coutume de tous les barbares, qui manifestaient leur noblesse et leur richesse, par le nombre de leurs femmes, de leurs chevaux et de leurs chiens. Chez les pauvres et dans la plèbe, le mariage était monogame, parce que le mari n’aurait pas eu les moyens de nourrir plusieurs femmes; mais cette épouse ou cette concubine cédait souvent la place à une autre, car le divorce n’offrait pas plus de formalités que le mariage.
On comprend à quel point le clergé gaulois avait à combattre les mœurs désordonnées de ces barbares, qui s’indignaient de toute contrainte et qui voyaient une servitude intolérable dans chaque prescription de la loi divine et humaine. Les Francs ne souffraient pas que le prêtre se permît de voir, de juger et de condamner ce qui se cachait dans le sanctuaire du foyer domestique: ils contribuaient volontiers à toutes les dépenses du culte; ils faisaient généreusement l’aumône; ils donnaient à pleines mains pour la construction et l’embellissement des églises, pour l’entretien des monastères, pour les châsses, les reliquaires, les tombeaux des saints, mais ils devenaient indociles et rebelles, dès que leur conduite privée était en butte aux réprimandes et aux anathèmes des évêques et des clercs. Ils ne se conformaient pas, d’ailleurs, aux préceptes de l’Évangile, qui veut que la femme soit l’égale de l’homme, et qu’ils ne fassent qu’une seule chair: la femme, dans leurs idées, était moins la compagne de l’homme que son esclave ou sa servante, et cette servante, cette esclave, loin d’être affranchie par le mariage, n’y trouvait qu’un joug plus pesant et un maître moins facile. Au reste, toutes les femmes, chez les Francs, avaient accepté cette condition de servage et d’infériorité, que leur attribuait leur sexe, et elles ne savaient pas même bon gré au clergé de la protection qu’il s’efforçait d’étendre sur elles; car l’excommunication qui frappait leurs maris ou leurs maîtres les atteignait aussi dans ses conséquences, et les exposait à des représailles trop souvent sanglantes. Un Franc, qui avait répudié son épouse ou chassé sa concubine, n’hésitait pas à la tuer plutôt que de la reprendre en obéissant aux injonctions de son évêque et en ayant l’air de fléchir devant les menaces de l’Église. Ces mariages, ces concubinages, il est vrai, n’étaient pas la plupart consacrés par la bénédiction religieuse; ils s’accomplissaient devant la loi salique, par le sou et le denier, que la femme recevait comme symbole du contrat nuptial; ce contrat, consenti devant témoins, n’était écrit et signé que dans le cas, peu ordinaire, où l’époux, le lendemain de la nuit des noces, assignait un douaire à son épouse, en lui jetant un brin de paille sur le sein, et en lui serrant le petit doigt de la main gauche. Le présent du matin (morghen gabe) composait, presque à lui seul, le lien d’une union, commencée la veille par l’octroi d’un sou d’or et d’un denier d’argent que l’époux avait mis dans la main de sa femme. Ce sou et ce denier semblent avoir été la taxe (præmium) générale et uniforme qu’une femme, quel que fût son rang, devait réclamer pour prix de sa virginité.