Les rois de la première race furent sans cesse en lutte avec l’Église, à cause de leurs concubines, qu’ils prenaient et répudiaient tour à tour, sans consulter les évêques, et ceux-ci, malgré leurs menaces et leurs anathèmes, ne parvenaient pas à faire respecter aux Francs l’institution religieuse du mariage, car les nouveaux convertis restaient païens dans leurs mœurs et supportaient avec peine le joug évangélique. L’histoire de ces rois est remplie de leurs guerres, de leurs crimes et de leurs excès; mais c’est surtout dans leurs amours qu’ils ont à se plaindre de l’importune police du pouvoir ecclésiastique, qui ne leur accorde ni paix ni trêve, et qui ne tolère pas chez eux l’exemple de la Prostitution. Pourtant, le scandale demeure ordinairement enclos dans le sein du gynécée, et la rumeur publique révèle à peine ce qui s’y passe. Dès qu’un écho de ces désordres avait transpiré aux oreilles du confesseur, celui-ci s’armait de ses foudres excommunicatoires et tenait le pécheur éloigné de la sainte table, jusqu’à ce qu’il eût purifié son lit et rompu avec le démon féminin. On ne comprendra bien les débordements concubinaires des rois francs, qu’en lisant, dans Grégoire de Tours, le récit naïf d’un des mariages du roi Clotaire, fils de Clovis, lequel eut sept femmes ou concubines avouées. «Il avait déjà pour épouse Ingonde, et l’aimait uniquement, lorsqu’elle lui fit cette demande: «Mon seigneur a fait de moi ce qu’il a voulu; il m’a reçue dans son lit; maintenant, pour mettre le comble à ses faveurs, que mon seigneur roi daigne écouter ce que sa servante lui demande. Je vous prie de vouloir bien chercher pour ma sœur, votre esclave, un homme capable et riche qui m’élève au lieu de m’abaisser, et qui me donne les moyens de vous servir avec plus d’attachement encore?» A ces mots, Clotaire, déjà trop enclin à la volupté, s’enflamme d’amour pour Aregonde, se rend à la campagne où elle résidait, et se l’attache par le mariage. Quand elle fut à lui, il retourna vers Ingonde, et lui dit: «J’ai travaillé à te procurer cette suprême faveur que m’a demandée ta douce personne, et en cherchant un homme riche et sage qui méritât d’être uni à ta sœur, je n’ai trouvé rien de mieux que moi-même; sache donc que je l’ai prise pour épouse; je ne crois pas que cela te déplaise?—Ce qui paraît bien aux yeux de mon maître, répondit-elle, qu’il le fasse; seulement, que sa servante vive toujours en grâce avec le roi!» Ce curieux tableau de mœurs nous montre comment allaient les choses dans les gynécées des rois.
Les fils de Clotaire Ier furent comme lui polygames, et plus que lui adonnés à leur incontinence adultère. L’aîné, Caribert, roi de Paris, était marié à Ingoberge, que sa naissance illustre élevait au-dessus de ses rivales: «Elle avait à son service deux jeunes filles nées d’un pauvre artisan; l’une, nommée Marcoviève, portait l’habit religieux; la seconde s’appelait Méroflède, et le roi en était éperdument amoureux.» Ingoberge, jalouse de l’intérêt qu’elles inspiraient au roi, eut la fâcheuse idée de vouloir déprécier ces deux sœurs, en mettant sous les yeux de Caribert la condition servile de leur père, qui cardait de la laine dans le préau du palais; mais Caribert, irrité contre sa femme, qui s’était proposé de le faire rougir, la répudia, et prit successivement Méroflède et Marcoviève; mais il ne s’en contenta pas; bientôt, il leur préféra une autre servante, nommée Theudechilde, dont le père était berger. Celle-ci, quoique concubine de dernier ordre, s’empara du trésor de Caribert, quand ce prince mourut, sans laisser d’héritier, entre les bras de Theudechilde, de Marcoviève et de Méroflède, qui s’étaient partagé ses dernières caresses. Les frères de Caribert avaient aussi au même degré le vice de l’incontinence. Gontran, roi d’Orléans et de Bourgogne, tout dévot qu’il était, changea de femmes autant de fois que Caribert, et eut des concubines de basse extraction, sans que les évêques, qui l’appelaient le bon Gontran (bonus) le troublassent dans ses amours. Chilpéric, roi de Soissons, est celui auquel les chroniqueurs contemporains attribuent le plus grand nombre de femmes, épousées d’après la loi des Francs, par l’anneau, le sou et le denier. Une de ces femmes, nommée Audowère, avait à son service Frédégonde, jeune fille d’origine franque, aussi remarquable par sa beauté que par son astuce. Chilpéric ne l’eut pas plutôt vue, qu’il en fut épris; mais Frédégonde avait trop d’ambition pour être satisfaite du rôle de concubine subalterne. Audowère étant accouchée en l’absence du roi son mari, Frédégonde, de concert avec un évêque qu’elle avait mis dans ses intérêts, abusa de la simplicité de la reine au point de la déterminer à tenir elle-même sur les fonts baptismaux son propre enfant. Or la qualité de marraine était incompatible avec celle d’épouse, selon la doctrine de l’Église. Lorsque Chilpéric revint de la guerre, toutes les filles de son domaine royal allèrent à sa rencontre, portant des fleurs et chantant ses louanges. Frédégonde se présenta la première: «Avec qui mon seigneur couchera-t-il cette nuit? lui dit-elle effrontément (Cum quâ dominus meus rex dormiet hac nocte?); car la reine, ma maîtresse, est aujourd’hui sa commère, étant marraine de sa fille.—Eh bien! répondit Chilpéric d’un ton jovial, si je ne puis coucher avec elle, je coucherai avec toi.» Audowère arrivait à lui, son enfant entre les bras: «Femme, lui dit le roi, tu as commis un crime par simplicité d’esprit, tu es ma commère et ne peux plus être mon épouse.» Il la répudia sur-le-champ et lui fit prendre le voile dans un couvent. Frédégonde n’occupa la place d’Audowère, que pendant quelques mois. Chilpéric demanda en mariage Galeswinde, fille du roi des Goths, et, pour obtenir la main de cette princesse, il répudia ses femmes et congédia ses maîtresses, même Frédégonde, qu’il n’avait pas cessé d’aimer. Mais il ne tarda pas à se rapprocher de cette belle concubine, et à lui sacrifier la reine, qu’il fit étrangler pendant qu’elle dormait. Frédégonde, qu’il épousa ensuite, l’enveloppa dans un réseau de voluptés, qui le réduisit à la merci de sa criminelle compagne.
Telle est l’histoire de presque tous les rois mérovingiens, qui ne reculaient ni devant des meurtres, ni devant des guerres sanglantes, pour servir leurs amours et prendre ou garder une concubine. Ils vivaient dans leurs domaines royaux, loin des yeux de leurs sujets, qui entendaient à peine le bruit des orgies de ces rois fainéants, livrés à la débauche, et retombant sans cesse de l’ivrognerie à la luxure. La vie intérieure du palais n’était qu’un bourbier de Prostitution où s’enfonçait de plus en plus la royauté franque. Dagobert Ier, qui eut pourtant quelques qualités d’un roi, ne fut pas plus continent que ses prédécesseurs, et son ministre saint Éloi ne paraît pas s’être préoccupé des mœurs privées de ce prince, qui bâtissait des églises, fondait des monastères, couvrait d’or les reliques et les tombeaux des saints, mais qui, en même temps, avait une foule de concubines, à l’instar du roi Salomon (luxuriæ supramodum deditus, tres habebat instar Salomonis reginas maxime et plurimas concubinas, dit Frédégaire dans sa chronique). Les évêques ne se lassaient pourtant pas d’anathématiser les désordres des rois et des princes; ils s’exposaient courageusement à la colère de ces libertins, trop souvent incorrigibles; ils ne craignaient pas même la mort ou le martyre, quand il s’agissait de défendre la sainteté du mariage catholique contre les audacieuses entreprises du concubinat païen: Prætextat, évêque de Rouen, fut ainsi massacré par un émissaire de Frédégonde; Didier, évêque de Vienne, fut lapidé par ordre de Brunehaut; saint Lambert fut assassiné par un nommé Dodon, qui ne lui pardonnait pas d’avoir voulu détacher le prince Pépin de sa concubine Alpaïs: «Saint Lambert, racontent les Chroniques de saint Denis (en 708), reprist le prince Pépin, pour ce qu’il maintenoit Alpaïs, une dame qui n’estoit pas son espousée, par dessus Plectrude sa propre femme. Le frère de cette Alpaïs, qui avoit nom Dodon, occist saint Lambert, pour ce tant seulement qu’il eust repris Pépin de son péchié.» Les évêques et les prêtres, que la Prostitution ou plutôt le scandale rencontrait toujours sur son chemin comme des adversaires implacables, n’étaient pas tous à l’abri des reproches qu’ils adressaient à leur prochain et qui retombaient sur eux-mêmes. Grégoire de Tours nous représente, sous les couleurs les plus odieuses (liv. VIII et IX), Bertchram, évêque de Bordeaux, qui corrompait des servantes, des femmes mariées, et qui déshonora même la couche royale. Au moment où saint Colomban, abbé de Luxeuil, se rendait à la cour de Théodoric II, roi de Bourgogne, pour le faire rougir de ses adultères, et pour l’inviter à chasser ses concubines, le pape Grégoire Ier écrivait à la reine Brunehaut, et lui enjoignait de punir les prêtres impudiques et pervers (sacerdotes impudici ac nequiter conversantes). C’était Brunehaut qui avait perverti la jeunesse de son petit fils Théodoric II, en l’entourant de concubines, et en lui donnant l’exemple de la débauche la plus infâme. Les deux reines, Brunehaut et Frédégonde, rivalisèrent l’une et l’autre de vices et de crimes jusque dans un âge où les feux de la concupiscence sont éteints: elles semblaient se défier à qui aurait le plus d’amants, à qui leur tiendrait tête avec plus d’ardeur, à qui sortirait le plus tard de la lice amoureuse. Ce fut Brunehaut qui mourut la première, attachée à la queue d’un cheval fougueux, emportée à travers champs, et mise en pièces après avoir été promenée nue sur un chameau pendant trois jours, en butte aux outrages des soldats de Clotaire II, fils de Frédégonde.
Nous ne suivrons pas tous les rois et les reines de la première et de la deuxième race dans la longue et monotone nomenclature de leurs adultères et de leurs déportements; mais, pour montrer combien l’habitude du concubinage avait relâché le lien conjugal, nous rappellerons que Charlemagne, ce sage et glorieux monarque, qui fut le soutien et l’honneur de l’Église, eut quatre femmes légitimes et cinq ou six concubines, sans compter une multitude de maîtresses passagères. Ses concubines, qu’Éginhard ne nous fait pas connaître toutes, n’étaient pas, comme ses femmes, d’origine noble et princière; Éginhard nomme seulement Maltégarde, Gersuinde, Régina et Adallinde, qui lui donnèrent plusieurs enfants qu’il fit élever avec soin sous ses yeux: «Ses filles étaient fort belles, dit Éginhard, et tendrement chéries de leur père. On est donc fort étonné qu’il n’ait jamais voulu en marier aucune, soit à quelqu’un des siens, soit à des étrangers. Jusqu’à sa mort, il les garda toutes auprès de lui dans son palais, disant qu’il ne pouvait se passer de leur société. Aussi, quoiqu’il fût heureux sous les autres rapports, éprouva-t-il, à l’occasion de ses filles, la malignité de la fortune. Mais il dissimula ses chagrins, comme s’il ne se fût jamais élevé contre elles aucun soupçon injurieux, et que le bruit ne s’en fût pas répandu.» Ce passage singulier, dans lequel l’historien paraît évidemment embarrassé, n’est pas sans doute suffisant pour soutenir que Charlemagne entretenait des relations incestueuses avec ses filles; mais il ouvre carrière aux interprétations les moins favorables à la moralité de ce grand empereur. La tradition voulait cependant qu’une des filles de Charles, nommée Imma, eût épousé Éginhard, qui n’aurait pas manqué de s’en glorifier, s’il fût devenu le gendre de son redoutable maître. C’est dans le cartulaire de l’abbaye de Lorsch, écrit au douzième siècle, que cette légende est racontée comme un fait authentique. Éginhard aimait Imma, qui avait été fiancée au roi des Grecs; Imma l’aimait aussi avec une passion qui ne faisait que s’accroître. Un soir, il va frapper doucement à la porte de la chambre d’Imma; elle ouvre, elle le reçoit, elle oublie l’heure dans de longs entretiens; elle s’abandonne aux baisers de son amant (statim versa vice solus cum solâ secretis usus colloquiis, et datis amplexibus, cupito satisfecit amori). Mais le jour n’est pas loin; Éginhard s’arrache des bras de sa maîtresse et va partir, lorsqu’il s’aperçoit que toutes les issues sont fermées: il a neigé pendant la nuit, et la trace des pieds d’un homme sur la neige serait une preuve accusatrice de son séjour nocturne dans l’appartement d’Imma. La jeune fille, que l’amour rendait audacieuse, imagina un expédient; elle offrit à Éginhard de le porter sur ses épaules jusqu’à l’endroit du palais où il avait son logement. Elle se promettait de revenir chez elle par le même chemin en suivant l’empreinte de ses pas. Charlemagne, qui n’avait pas dormi cette nuit-là, s’était levé avant le jour et regardait dans la cour du palais. Tout à coup il vit sa fille s’avancer en chancelant sous le poids d’un fardeau qu’elle déposa tout émue, pour reprendre en toute hâte la route de son appartement. Ce fardeau, c’était Éginhard; mais la neige ne conservait pas d’autre empreinte que celle des pas d’Imma. Charlemagne, saisi à la fois d’étonnement et de douleur, garda le silence sur ce qu’il avait vu. Imma refusait d’épouser le roi des Grecs, et Éginhard demandait à l’empereur une mission lointaine en récompense de ses anciens services. Charlemagne ne se contint plus et le traduisit devant le tribunal des comtes et des barons; mais il avait résolu de lui pardonner: «Je n’infligerai pas à mon serviteur, dit-il, une peine qui serait bien plus propre à augmenter qu’à pallier le déshonneur de ma fille! Je crois plus digne de nous, et plus convenable à la gloire de notre empire, de leur pardonner en faveur de leur jeunesse et de les unir en légitime mariage, en couvrant ainsi sous un voile d’honnêteté la honte de leur faute.» Éginhard est introduit; il s’approche, en tremblant, sous les regards de l’empereur: «Il est temps de reconnaître vos services passés, lui dit Charlemagne, et de récompenser votre dévouement à ma personne par le don le plus magnifique qui soit à votre convenance. Je vous accorde ma fille, votre porteuse (vestram scilicet portatricem), qui, ceignant sa robe autour des reins, a mis tant de complaisance à vous servir de monture (quæ quandoque alte succincta vestræ subvectioni satis se morigeram exhibuit).»
Cette gracieuse légende, qui s’appuie sur une tradition presque contemporaine du fait qu’elle perpétue, nous paraît avoir certaine analogie avec le capitulaire dans lequel Charlemagne, en bannissant de ses domaines les femmes de mauvaise vie, inflige à l’imprudent ou au libertin qui donnerait asile à une d’elles, la honte de la porter sur son dos jusqu’à la place du marché où elle devait être fustigée. Le récit recueilli dans le cartulaire de Lorsch nous permet de supposer que Charlemagne faisait allusion à la peine encourue par l’homme qui ouvrait sa maison à une prostituée, lorsqu’il ordonnait à Éginhard d’épouser sa porteuse. L’aventure d’Imma et d’Éginhard, selon la tradition, aurait eu lieu au palais d’Aix-la-Chapelle, et c’est justement dans cette résidence qu’a été décrété en 800 le capitulaire qui assigne aux complices de la Prostitution un châtiment dans lequel on trouve une réminiscence de la conduite d’Imma portant Éginhard. Ne pourrait-on pas supposer que Charlemagne n’a fait son capitulaire qu’après avoir été témoin du bizarre spectacle qui l’attendait par une nuit de neige où il vit un jeune homme porté par une jeune femme? Peut-être ne reconnut-il pas les acteurs de cet épisode amoureux; peut-être ne s’expliqua-t-il pas d’abord les desseins des deux personnages mystérieux qui s’acheminaient lentement à travers la neige. La conjecture est permise en vue d’un rapprochement historique qui nous est suggéré par le capitulaire adressé aux officiers chargés de la garde du palais, capitulaire où nous trouvons aussi l’origine des fonctions du prévôt de l’hôtel du roi et celle de l’office du roi des ribauds. Charlemagne ordonne à chaque officier du palais (ministerialis palatinus) de faire un sévère recensement de ses agents et de ses collègues, pour savoir si quelque homme inconnu ou quelque femme dissolue (meretricem) ne se cache pas parmi les commensaux de la maison. Dans le cas où l’on viendrait à découvrir une femme ou un homme de cette espèce, il faudrait l’empêcher de s’enfuir et tenir sous bonne garde cette personne suspecte, jusqu’à ce que l’empereur fût averti. Quant à celui dans la compagnie duquel on trouverait un tel homme ou une telle femme, s’il ne voulait pas faire amende honorable, il serait chassé du palais impérial. L’empereur adresse les mêmes injonctions aux officiers de sa bien-aimée femme et de ses enfants. Ce capitulaire, dans lequel il est question d’un homme inconnu et d’une prostituée qui logent dans le palais et qui n’ont pas le droit d’y être, ce capitulaire doit avoir été provoqué par une circonstance spéciale qui coïncide assez bien avec l’histoire d’Imma et d’Éginhard. Cet homme inconnu, c’est lui; cette prostituée, c’est elle.
La suite du capitulaire a un caractère plus général, quoiqu’il se rapporte aussi à cette minutieuse enquête pour constater l’état des personnes qui habitent le domaine royal et la ville d’Aix-la-Chapelle. Il est enjoint à Radbert, collecteur des deniers royaux (actor) de faire une minutieuse perquisition dans les maisons des serfs de l’empereur, tant à Aix que dans les fermes qui dépendent de cette résidence. Pierre et Gunzo sont chargés de faire une visite semblable dans les escraignes (scruas) et les cabanes des serfs; Ernaldus visitera également les boutiques des marchands, soit chrétiens, soit juifs, en choisissant le temps où ces derniers ne seront pas chez eux. Il est certain que cette recherche minutieuse dans le palais d’Aix et dans ses dépendances avait pour objet de découvrir un ou plusieurs individus suspects. En conséquence, Charlemagne défend à tous ceux qui ont une charge dans le palais de recueillir ou de cacher aucun homme qui aurait commis un vol, un homicide, un adultère ou quelque autre crime, ou qui serait venu pour le commettre. Quiconque oserait enfreindre à cet égard l’ordre de l’empereur devait, s’il était homme libre, porter sur son dos le malfaiteur jusqu’à la place du marché, où ce patient serait mis au pilori. Mais, dans le cas où un serf aurait désobéi aux prescriptions impériales, ce serf, ainsi que le noble, porterait le malfaiteur jusqu’au pilori, et de là il serait amené sur la place du marché pour y être fustigé comme il le mérite. «Pareillement, en ce qui concerne les débauchés et les prostituées (de gadalibus et meretricibus), ajoute le capitulaire, nous voulons qu’elles soient portées, par ceux qui leur auraient donné gîte, jusqu’à la place du marché, où elles doivent être fustigées. Si le coupable refuse de porter la femme de mauvaise vie qu’on aura trouvée chez lui, nous ordonnons qu’il soit battu de verges avec elle et sur le même lieu.» Ce capitulaire, qui établit la police intérieure du palais, constate la répugnance que Charlemagne avait pour les femmes de mœurs dépravées, puisqu’il les éloigne non-seulement de sa résidence et de ses domaines, mais encore du toit de ses plus humbles serfs et même du domicile des juifs, désignés ici comme des courtiers de Prostitution.
Charlemagne, ainsi que nous l’avons déjà dit, n’était pas toujours d’une sévérité exemplaire pour son propre compte, et il avait de grands besoins sensuels à satisfaire. On sait que cet empereur, que les romans et les chansons de geste nous représentent comme un géant à la barbe grifaigne (menaçante), dépassait de la tête la taille de ses preux, et n’avait pas moins de sept pieds de hauteur; sa force était à l’avenant; et nous pouvons juger, d’après le pied de roi, quelle était la longueur de son pied, qui avait fixé une mesure que le système métrique a détrônée depuis peu; mais il nous est impossible, à propos de cette mesure (pedale, mensura pedis), d’aborder une controverse délicate ayant pour but de rechercher la véritable origine du pied de roi. Bornons-nous à dire que, dans le moyen âge, on cherchait des rapports de proportion entre diverses parties du corps, et que le pied, dès la plus haute antiquité, témoignait de la virilité d’un homme, tandis que, chez une femme, il avait une signification plus indiscrète encore: c’est dans ce sens qu’Horace a parlé d’un vilain pied féminin dans sa première satire: Depygis, nasuta, brevi latere ac pede longo est. Nous renverrons les curieux à ce qui a été dit de la stature de Charlemagne et de ses accessoires dans le Φιλοπόνημα de Marquard Freher, réimprimé par Duchesne, dom Bouquet et Pertz. Cette monstrueuse stature justifie ce que la tradition raconte de ses amours. Une légende fort originale, recueillie par Pétrarque à Aix-la-Chapelle, où tout est plein des souvenirs du grand empereur, nous fait voir que ce monarque, qui fut d’ailleurs canonisé, eut sa tentation comme saint Antoine et tomba plus d’une fois dans le péché par la malice du démon. Charles, devenu éperdument amoureux d’une certaine femme que Pétrarque ne désigne pas autrement, oublia tout à coup auprès d’elle les intérêts de ses peuples et la gloire de son règne. Il n’avait plus d’autre souci que de vivre pour sa maîtresse. Elle mourut subitement. Il se livra dès lors à un désespoir que rien ne pouvait calmer et qui le tenait attaché jour et nuit aux dépouilles mortelles qu’il ne voulait pas rendre à la terre. Il ne cessait d’embrasser ce cadavre dont la corruption s’était déjà emparée. L’archevêque de Cologne, vénérable prélat à qui l’empereur accordait d’ordinaire une confiance aveugle, ne réussit pas à le consoler et à lui ôter sa morte adorée: il se mit en prières, et Dieu lui révéla ce qui faisait l’amour obstiné de Charles. On avait mis dans la bouche de cette femme une pierre constellée enchâssée dans un anneau, et ce talisman liait invinciblement l’empereur au corps mort ou vivant qui possédait l’anneau. A peine le talisman fut-il hors de la bouche du cadavre, que Charlemagne sentit son amour s’évanouir, et demanda pourquoi on avait laissé si longtemps sous ses yeux cette pourriture. Mais tout à coup Charles s’éprit d’une tendresse toute différente, il est vrai, pour le prélat porteur du talisman: il ne pouvait plus le quitter et il l’empêchait de bouger d’auprès de lui. L’archevêque, pour se délivrer de la servitude de ce talisman, le jeta dans un lac voisin d’Aix-la-Chapelle. L’anneau, englouti au fond du lac, ne perdit rien de sa puissance et continua d’inspirer à Charlemagne la même passion, qui ne faisait que changer d’objet. Charles était alors amoureux du lac; il ne voulait plus s’en éloigner; il y fixa sa résidence, il y établit le siége de son empire et il ordonna, par testament, que sa sépulture y fût placée, pour que, du fond de son tombeau, il entendît le lac murmurer d’amour aux échos de son nom immortel.
Charlemagne était en trop bonne intelligence avec l’Église, pour avoir rien à craindre de ses admonitions; il évitait, d’ailleurs, avec beaucoup de prudence, les occasions de scandale, et tout ce qui avait rapport à ses concubines et à ses maîtresses restait celé au fond des gynécées de ses palais. Il ne tolérait pas chez ses sujets le relâchement des mœurs, que l’autorité épiscopale lui dénonçait en s’avouant impuissante à les corriger. Ce fut pour fortifier cette autorité qu’il fit, en 805, un capitulaire qui défendait aux personnes de l’un et de l’autre sexe, sous peine de sacrilége, de commettre des adultères, des fornications, des sodomies, des incestes ou d’autres péchés contre le mariage. L’empereur motivait ces défenses sur cette observation que les pays dont la population s’adonnait aux voluptés illicites, aux adultères, aux turpitudes de Sodome et au commerce des prostituées (multæ regiones, quæ jam dicta inlicita et adulteria vel sodomicam luxuriam vel commixtionem meretricum sectatæ), n’avaient ni constance dans la foi, ni courage dans la guerre. En conséquence, quiconque serait convaincu de ces excès perdrait son rang et ses droits pour aller en prison attendre le jour de la pénitence publique. Nous sommes surpris de ne trouver dans les capitulaires de Charlemagne aucune mesure de précaution ou de rigueur contre le lénocinium, qu’on appelait lenonia, et qui avait survécu aux persécutions des codes théodosien et justinien. Il y a pourtant un capitulaire, de date incertaine, qui semble concerner la lénonie, quoique ce honteux métier n’y soit pas clairement signalé à la sévérité des magistrats. Dans ce capitulaire (Baluz., t. I, p. 515), où les prêtres, les diacres et les autres clercs sont sommés de ne recevoir aucune femme étrangère (extraneam) dans leur domicile; où les moines et les clercs sont invités à ne pas entrer dans les hôtelleries pour y manger ou y boire; on remarque l’article suivant: Ut mangones et cociones et nudi homines qui cum ferro vadunt, non sinantur vagari et deceptiones hominibus agere. Nous ne savons pas trop ce que peuvent être ces hommes nus qui portent une épée, et nous ne serions pas éloigné de croire à l’altération du texte, pour le mot nudi, qui n’a pas de sens, et qui pourrait être remplacé par celui de nundi, que nous traduisons avec doute en forains. Cet article signifierait ainsi: «Que les maquignons, les courtiers et les marchands forains, qui marchent avec des armes, ne puissent plus aller çà et là et faire des dupes.» Il serait aisé de démontrer, dans une dissertation philologique, que la basse latinité employait le mot mangones dans le sens de maquignons, de fourbes, de proxénètes, plutôt que dans celui de laquais et de voleurs: mango avait succédé au leno. Quant au cociones, qu’on devrait traduire littéralement par coyons, c’étaient des courtiers de la plus vile espèce. Un écrivain du dixième siècle (Nic. Specialis, De reb. sicul.), cité par Ducange, dit que les larrons ne furent désignés par le terme générique de mangones, que vers cette époque. Ducange dit aussi que les cociones sont synonymes de maquignons, de regrattiers, de revendeurs, qui parcouraient les foires et ne s’occupaient que de honteux trafics.
Les lénons existaient certainement, si bien qu’ils se cachassent sous des noms et des états empruntés: on peut prouver, par exemple, que dans tout le moyen âge les maquignons ne se bornaient pas à vendre et acheter des chevaux, des mulets et des ânes; ils trafiquaient plus lucrativement de Prostitution. Mais il est assez remarquable que les expressions de lenocinium et lenonia, leno et lenarius, lena et lenaria sont très-rarement usitées dans les écrivains catholiques de la France mérovingienne et carlovingienne. De l’absence du mot, nous ne croyons pourtant pas devoir induire l’absence du fait. Ainsi, en appliquant la critique historique à une légende du septième siècle, nous y avons découvert un lénon mis au nombre des saints sous le nom de Lenogésilus. Il nous paraît incontestable que ce nom a été formé de leno et de Gesilus, qui aurait été le nom du personnage, tandis que leno ne serait que sa qualité. Ce Lenogésilus, qui vivait du temps de Clotaire II (619), attira (traduxit) dans sa cellule une vierge nommée Agneflède, et lui fit prendre le voile: ils demeuraient ensemble et militaient vaillamment dans les voies du Seigneur (strenue Domino militant). Le diable fut jaloux du bonheur des deux ouailles, et il souffla aux oreilles du roi qu’un certain Lenogésilus, ayant séduit une vierge par magie, vivait avec elle dans l’impiété et le libertinage (modo legitima conjugia violantes, inter se invicem nefandis studiis commiscentur). Clotaire fit venir les deux prétendus complices, mais il fut tout à fait édifié par un miracle qui manifesta l’innocence de Lenogésilus. Ce saint homme, en arrivant au palais du roi, qui était absent, se plaignit du froid; il envoya demander du feu à des fourniers qui chauffaient le four au pain; mais Agneflède n’avait pas de quoi emporter ce feu: «Prends ton manteau!» lui dit en riant un des boulangers. Agneflède présenta le pan de sa robe, et y reçut des charbons allumés, sans que sa robe fût brûlée ni roussie. Ceux qui avaient été témoins du miracle le rapportèrent au roi, qui combla de présents Lenogésilus et Agneflède, et les renvoya tous deux à leur cellule. C’est ainsi que le lénon Gésilus devint saint Lenogésilus dans la légende conservée par les Bollandistes; quant à sa compagne Agneflède, elle n’eut pas comme lui l’honneur d’être canonisée.
Les successeurs de Charlemagne firent probablement contre la Prostitution plusieurs capitulaires que nous ne possédons pas; car J. Dutillet, qui avait à sa disposition le Trésor des chartes et qui n’a rédigé son Recueil des rois de France que d’après les pièces originales, dit que le premier soin de Louis-le-Débonnaire, après la mort de son auguste père, «fut de nettoyer et réformer ladicte cour de cette ordure, cognoissant qu’elle infecte communément l’empire ou royaume.» Un capitulaire que nous avons encore (Baluz., t. II, col. 1198 et 1563) ajoute une coutume bizarre à la pénalité que comportait le libertinage. Toute femme convaincue d’avoir mené une vie scandaleuse, était condamnée à parcourir les campagnes, quarante jours durant, nue de la tête à la ceinture, avec un écriteau sur le front énonçant les motifs de la condamnation. Tout le monde avait le droit d’accuser une femme, de Prostitution, d’adultère ou de toute autre forfaiture. Le juge recevait l’accusation et y donnait suite; mais le rôle d’accusateur entraînait certains inconvénients qui en dégoûtaient les plus enclins à ce genre de vengeance. L’accusateur avait à prouver ce qu’il avançait, par une preuve judiciaire, par la croix, ou par l’eau bouillante, ou par le fer chaud, ou par le combat. La femme accusée se faisait représenter aux épreuves, par un champion qu’elle payait conditionnellement. Ce champion, si assuré qu’il fût du bon droit de sa cliente, ne subissait pas sans inquiétude les épreuves, desquelles ressortait la justification ou la condamnation d’une des parties. Parmi ces épreuves, celle de la croix était la moins dangereuse et dépendait moins du hasard que de la force corporelle du patient. Celui des deux adversaires qui, adossé au bois d’une croix, s’y tenait le plus longtemps dans l’attitude de Jésus crucifié, gagnait sa cause; l’autre payait une amende et subissait la peine du crime qui faisait le chef de l’accusation. Souvent la femme accusée, ne trouvant pas de champion qui voulût s’exposer aux épreuves en son lieu et place, était obligée de les subir elle-même, et l’on ne tenait compte ni de son sexe ni de sa faiblesse. C’était surtout dans l’épreuve de la croix, qu’une femme, si faible qu’elle fût, avait souvent l’avantage. Ainsi, cette épreuve s’employait de préférence, lorsqu’un mari, accusé d’impuissance par son épouse, devait prouver qu’il lui avait rendu le devoir conjugal. L’épreuve du congrès n’existait pas encore, à l’époque où le concile de Verberie (757) formulait ce canon, dans lequel la séparation de l’époux impuissant est prononcée: Si qua mulier proclamaverit quod vir suus nunquam cum eâ coisset; exeant inde ad crucem, et si verum fuit, separentur. L’impératrice Judith elle-même, se voyant accusée d’adultère avec Bernard, comte de Barcelone, offrit de se justifier par le feu ou par le combat; mais ses ennemis, qui n’étaient autres que les fils de son mari, Louis-le-Débonnaire, reculèrent devant un mode de justification possible et forcèrent leur père et leur belle-mère à se retirer chacun dans un couvent. Souvent, une femme qu’on accusait de débauche aimait mieux, quoique innocente, se soumettre à la pénalité du fait qu’on lui avait imputé, plutôt que de s’exposer aux terribles épreuves du duel judiciaire.