Un des exemples les plus remarquables de ces épreuves en matière de Prostitution eut lieu vers ce temps-là (858), à l’occasion du divorce de Lothaire, roi de Lorraine. Ce prince, second fils de l’empereur Lothaire, avait aimé une jeune fille, nommée Waldrade, élevée dans le gynécée impérial d’Aix-la-Chapelle, avant qu’il eût épousé Theutberge, fille du comte Boson; mais il ne pouvait s’accoutumer à vivre séparé de son ancienne maîtresse: il retourna donc auprès d’elle dans un de ses domaines d’Alsace, et, quand Waldrade lui eut donné un fils, il voulut rompre son mariage légitime. Des témoins se présentèrent, qui accusaient Theutberge d’avoir entretenu des relations incestueuses avec son frère Hucbert, d’être devenue grosse et d’avoir fait périr son fruit. Ces témoins, suscités évidemment par Lothaire et Waldrade, se déclaraient si bien instruits des particularités secrètes de cet inceste, qu’ils attribuaient à Hucbert les plus abominables impuretés, et qu’ils n’expliquaient pas comment Theutberge, qui s’y était abandonnée, en avait pu concevoir un germe criminel. Voici les détails étranges dans lesquels le vénérable Hincmar ne craint pas d’entrer (Opera, t. I, p. 568): Frater suus cum eâ masculino concubitu inter femora, sicut solent masculi in masculos turpitudinem operari, scelus fuerit operatum, et inde ipsa conceperit. Quapropter, ut celaretur flagitium, potum hausit et partum abortivit. Les Annales de Saint-Bertin confirment le même fait, sans laisser entendre qu’un accouplement contre nature avait porté fruit: Fratrem suum Hucbertum sodomitico scelere sibi commixtum. La reine Theutberge choisit un champion, ou vicaire, qui se soumit pour elle au jugement de l’eau chaude. Le vicaire entendit la messe, communia, changea ses habits contre une tunique de diacre, but une gorgée d’eau bénite, et attendit que l’eau fût bouillante dans la chaudière: une pierre y ayant été déposée, il plongea son bras nu dans l’eau chaude et en retira la pierre; son bras fut immédiatement enveloppé d’un sac sur lequel le juge apposa son cachet; au bout de trois jours, on ouvrit le sac, et, comme le bras fut trouvé intact, Theutberge, justifiée, rentra dans le lit royal.

Mais Lothaire, mais Waldrade, voulaient faire proclamer le divorce. On essaya de revenir sur la validité de l’épreuve, et on en réclama une nouvelle plus décisive. Enfin, pour couper court à ces lenteurs, Lothaire, au mois de janvier 860, convoqua soixante hommes dévoués, en un consistoire solennel, qu’il présida lui-même dans son palais d’Aix-la-Chapelle. Theutberge comparut devant cette assemblée, et confessa que son frère Hucbert avait, en effet, abusé d’elle en usant de violence (non tamen sua sponte, sed violenter sibi inlatum, disent les Actes du concile d’Aix, Conc. de Labbe, t. VIII, col. 696). Dans un second consistoire assemblé le mois suivant, Theutberge y comparut encore et renouvela ses aveux: «J’avoue donc, dit-elle, que mon frère le clerc Hucbert m’a corrompue dès ma plus tendre enfance, et a commis sur ma personne des actes impudiques contre nature (profiteor quia germanus meus Hucbertus clericus me adolescentulam corrupit et in meo corpore, contra naturalem usum, fornicationem exercuit et perpetravit).» Theutberge fut condamnée à quitter son mari et à faire pénitence dans un monastère; mais elle rétracta bientôt ses aveux, et elle s’adressa au pape Nicolas Ier pour protester contre la condamnation qui l’avait frappée injustement. Le pape chargea deux évêques d’empêcher le roi Lothaire de «pourrir dans le fumier de la luxure» (in luxuriæ stercore putrefieri, dit la lettre de Nicolas Ier), et de diriger les opérations d’un concile qui se réunissait à Metz pour juger cette affaire en dernier ressort. Le concile confirma la sentence des premiers juges. Alors le pape fulmina un anathème contre le roi Lothaire: «Si toutefois, disait-il, on peut nommer roi celui qui, loin de dompter ses appétits par un régime salutaire, cède aux mouvements illicites d’une lubricité qui l’énerve.» Il cassa la décision du concile de Metz en déclarant que «c’est moins un concile qu’un lieu de Prostitution, puisqu’on y a favorisé l’adultère (tanquam adulteris faventem prostibulum appellari decernimus).» Lothaire n’eut aucun égard à l’anathème du saint-père et garda Waldrade; mais le pape fit appel à tous les souverains et à tous les évêques, pour combattre le roi Lothaire avec les armes temporelles et spirituelles. «Le laïque qui a en même temps une épouse et une concubine est excommunié, écrivaient Nicolas et ses partisans dans des circulaires qui remuaient la chrétienté. On ne peut congédier sa femme légitime pour en prendre une autre ou pour la remplacer par une concubine. Il n’est permis de répudier sa femme sous aucun prétexte, excepté pour cause de fornication.» A ces formules du droit canonique, Lothaire faisait répondre que sa femme s’était prostituée avant le mariage. Adon, archevêque de Vienne, répliquait alors: «Un mari n’est pas recevable à demander le divorce, lorsqu’après avoir épousé une femme déjà déflorée, il a vécu longtemps avec elle sans la moindre réclamation.»

Lothaire persistait dans son concubinage avec Waldrade; mais il se vit menacé par les armes de ses voisins, et cet Hucbert, à qui l’on avait prêté de si vilaines habitudes, était sorti de son abbaye de Saint-Maurice et Saint-Martin pour venir demander raison à son beau-frère des atroces calomnies qu’on avait provoquées contre sa sœur et lui. Hucbert fut tué au moment où la victoire se fixait de son côté, et un envoyé du pape vint sommer Lothaire de se réconcilier avec sa légitime épouse et de chasser sa concubine. Lothaire céda; mais il n’eut pas plutôt repris Theutberge, qu’elle s’enfuit une seconde fois auprès de Charles-le-Chauve pour mettre sa vie en sûreté. Nicolas Ier excommunia solennellement Lothaire, qui tenta un dernier effort de résistance en accusant sa femme d’adultère et en offrant de prouver son accusation par le duel. Ce moyen extrême ne lui réussit pas, et il relégua sa chère Waldrade à l’abbaye de Remiremont. Nicolas l’avait appelé à Rome pour y être relevé de son excommunication; Lothaire apprit en route que Nicolas était mort et qu’Adrien II lui avait succédé. Ce nouveau pape ne fut pas moins inflexible que son prédécesseur: il attendait le roi Lothaire au couvent du mont Cassin, et il lui fit jurer, avant de l’admettre à la sainte table, qu’il n’avait eu avec Waldrade excommuniée ni cohabitation, ni commerce charnel, ni aucune espèce d’entretien. Lothaire, quoiqu’il eût trois enfants de sa concubine, jura, l’impudeur sur le front, tout ce que le pape voulut. Celui-ci, en présentant le pain et le vin au roi parjure, lui dit encore: «Si tu te reconnais innocent du crime d’adultère, si tu as la ferme résolution de ne plus cohabiter avec ta concubine Waldrade, approche avec confiance, et reçois le gage de salut éternel pour servir à la rémission de tes péchés; mais, si tu te proposes de te vautrer encore dans le bourbier de la Prostitution (ut ad mechæ volutabrum redeas, disent les Annales de Metz), garde-toi de prendre part au sacrement, de peur que ce remède de l’âme ne soit ta condamnation.» Lothaire acheva son sacrilége et se hâta de repartir pour aller retrouver Waldrade; mais il ne la revit pas, et fut arrêté en route par une mort subite qui l’empêcha de retomber dans les désordres de sa vie passée (6 août 869). Le concubinage, autorisé par la loi salique et les autres codes des barbares, avait résisté pendant plus de trois siècles à la discipline de l’Église catholique, et l’égalité de la femme vis-à-vis de l’homme, proclamée par l’Évangile, se trouvait enfin établie dans l’institution du mariage chrétien.

[CHAPITRE V.]

Sommaire.—Lettre de saint Boniface au pape Zacharie, sur l’état moral des couvents dans les temps mérovingiens.—Règle de saint Colomban.—Les évéchesses.—Principale cause des excès de la vie monastique.—Influence des mœurs cléricales sur celles des laïques.—Le clergé séculier.—Les enfants de Goliath.—Testament de Turpio, évêque de Limoges.—Les moines de Moyen-Moutier et de Senones.—L’eunuque Nicétas.—Mission délicate de l’abbé Humbert, abbé de Moyen-Moutier.—L’âme de Gobuin, évêque de Châlons.—Efforts du pape Grégoire VII pour ramener l’Église de France au respect des mœurs.—Sa lettre aux évêques.—Les turpitudes de la vie cléricale sont le thème favori de tous les artistes et des littérateurs de cette époque.—Dépravation générale.—L’an 1000.—Unanimité des écrivains d’alors sur la dépravation profonde de l’état social.—La sodomie fut le vice le plus répandu dans toutes les classes de la population.—L’anachorète allemand.—Le petit-fils de Robert-le-Diable.—Les Normands.—Influence de leurs mœurs sur les peuples qu’ils conquéraient.—Comment Emma, femme de Guillaume, duc d’Aquitaine et comte de Poitiers, se vengea de sa rivale, la vicomtesse de Thouars.—De quelle manière Ebles, héritier du comte de Comborn, tira vengeance de son oncle et tuteur Bernard.—Les Pénitentiels.—Faits concernant les actes du mariage.—Faits relatifs à l’inceste,—à l’infanticide et aux avortements,—aux péchés contre nature,—au crime de bestialité.—Procès criminel intenté à Simon, par Mathilde sa concubine.—Fornicatio inter femora.—Reproches du poëte Abbon à la France, sur ses vices.—Reproches de Pierre, abbé de Celles, à Paris, sur sa corruption.

Il faut descendre jusqu’au règne de Louis VIII pour trouver une ordonnance de roi relative à la Prostitution; mais on ne doit pas conclure de l’absence de règlements spéciaux sur la matière pendant près de trois siècles, que l’état des mœurs rendît inutiles ces règlements, et que la Prostitution publique eût disparu en France sous l’influence moralisatrice de l’église. A défaut de ces monuments d’ancienne jurisprudence, qui ont peut-être existé, mais qui ne se trouvent plus dans les collections de diplômes royaux, nous pouvons constater, par le témoignage des contemporains, que jamais les mœurs ne furent plus corrompues, et n’eurent un plus grand besoin de réforme, de répression et d’amendement. Pendant cette période de guerres, d’invasions et de bouleversement social, les œuvres de législation sont fort rares, et se distinguent par un caractère transitoire qui les empêche de survivre à la circonstance où elles prennent naissance: il n’y a pas de code général qui témoigne de la volonté de faire une fondation stable, comme les Capitulaires de Charlemagne et les Établissements de saint Louis. Les rois se succèdent trop rapidement l’un à l’autre, et se sentent trop mal assis sur leur trône pour songer à organiser, à moraliser, à améliorer, à administrer, dans leurs États; ils n’ont ni le temps, ni le souci de modifier les institutions de leurs prédécesseurs; on peut donc dire, avec toute apparence de certitude, que, depuis Charlemagne jusqu’à saint Louis, la police de la Prostitution resta tout à fait stationnaire, et ne subit aucune métamorphose, tandis que la Prostitution elle-même, encouragée par l’indifférence des magistrats, ne cessa de s’étendre et de s’enraciner dans le peuple. Nous ne chercherons pas à découvrir quelques traces de précautions légales, de mesures coercitives et de prohibitions régulières dans l’intérêt des mœurs publiques, mais nous n’aurons pas de peine à prouver que ces mœurs étaient détestables, à cette époque de barbarie, d’ignorance, d’abrutissement et de désordre universel.

La corruption la plus honteuse avait pénétré dans la plupart des couvents dès les temps mérovingiens. En 742, saint Boniface, évêque de Mayence, écrivait au pape Zacharie (Act. SS. ord. L. Bened., t. II, p. 54): «Les évêchés sont presque toujours donnés à des laïques avides de richesses ou à des clercs débauchés et prévaricateurs, qui en jouissent selon le monde. J’ai trouvé, parmi ceux qui s’intitulent diacres, des hommes habitués dès l’enfance à la débauche, à l’adultère, aux vices les plus infâmes: ils ont la nuit dans leur lit quatre ou cinq concubines, et même davantage (inveni inter illos diaconos quos nominant, qui a pueritia sua semper in stupris, semper in adulteriis et in omnibus semper spurcitiis viam ducentes, sub tali testimonio venerunt ad diaconatum; et modo in diaconatu, concubinas quatuor, vel quinque, vel plures noctu in lecto habentes).» Les réformateurs des ordres religieux ne firent qu’arrêter le mal sans le détruire dans son principe. Saint Colomban, qui promulguait sa règle vers ce temps-là, y avait introduit cette clause sévère: «Celui qui aura conversé familièrement avec une femme, en tête-à-tête et sans témoins, sera mis au pain et à l’eau pendant deux jours ou recevra deux cents coups de fouet.» La règle la plus rigoureuse se relâchait promptement, dans le sein d’une communauté où couvait sans cesse le feu des passions sensuelles. C’était toujours par l’incontinence, que commençait le scandale de la vie monastique. Les conciles et les synodes, avec leurs sages prescriptions, ne pouvaient imposer un frein aux passions des moines, passions d’autant plus irrésistibles qu’elles étaient plus contenues: ils savaient, comme le dit énergiquement saint Jérôme, que la puissance du diable est cachée dans les reins (diaboli virtus in lumbis); ils s’efforçaient d’éloigner la femme, des yeux et de la pensée de l’homme; ils avaient compris que les femmes légitimes des évêques et des prêtres, acceptées par la primitive Église, n’étaient que des occasions de péché: «Peut-on souffrir, s’écriait Véranus, évêque de Lyon, dans une de ces assemblées (en 585), peut-on souffrir que le desservant des autels, l’homme appelé à l’honneur d’approcher du Saint des saints, soit souillé des indignes délices des voluptés charnelles, et qu’un clerc, alléguant les droits du mariage, remplisse à la fois les devoirs de prêtre et le rôle d’époux?» Les évêchesses (episcopæ) disparurent par degrés, et ne furent plus tolérées; le célibat absolu devint la condition indispensable des ecclésiastiques, et l’entrée des monastères d’hommes fut interdite aux femmes, aussi bien que l’entrée des monastères de femmes aux hommes.

Mais ce n’était là qu’une lettre morte: l’autorité de l’Église envers ses ministres ne dépassait pas la loi, qu’elle avait toujours le droit de faire, et qu’elle n’avait jamais la force de mettre à exécution; les couvents, par une conséquence naturelle des passions humaines, étaient la plupart des réceptacles d’impuretés, et il fallait, deux ou trois fois par siècle, y introduire une réforme partielle ou complète. Telle est l’histoire de presque tous les monastères, où le scandale n’éclatait pas aussi souvent que la débauche s’emparait de la communauté. On ne connaissait ordinairement au dehors ce qui se passait dans l’intérieur du cloître, que par des bruits vagues et de sourdes rumeurs. Lorsque l’évêque jugeait à propos de s’enquérir du mal et d’y porter remède, l’enquête lui révélait de graves déportements, sur lesquels la pudeur chrétienne lui faisait étendre son manteau. La principale cause de ces excès de la vie monastique était le voisinage et la fréquentation des maisons de l’un et de l’autre sexe: ici, l’abbé ou le prieur avait la direction des religieuses; là, au contraire, l’abbesse exerçait une sorte de souveraineté sur les religieux. Ces rapports continuels des deux sexes dans l’enceinte des abbayes entraînaient une foule d’abus que la prévoyance épiscopale eût été fort en peine de prévenir, puisqu’ils se renouvelaient incessamment. Les mœurs des gens cloîtrés avaient une influence déplorable sur les laïques, qui ne se piquaient pas d’être plus vertueux que leurs confesseurs. Le clergé séculier ne donnait pas meilleur exemple à ses paroissiens. Martinien, moine de Rabais, au dixième siècle, disait aux prêtres de son temps: «Est-ce votre loi de prendre femme ou d’avoir des relations avec des femmes? de polluer, par différents genres de luxure, votre corps qui a été fait pour recevoir la nourriture des anges?» Ce Martinien, dans son traité inédit qu’il a malicieusement intitulé De laude monachorum, reprochait à ses compagnons de robe «de vivre comme des soudards dissolus, au lieu de s’armer du glaive incorruptible de la chasteté et d’orner leurs mains de bonnes œuvres.» Le père Berthollet, dans sa grande Histoire du Luxembourg, est forcé d’avouer, tout jésuite qu’il était, que les clercs, au onzième siècle, avaient oublié la sainteté de leur profession, et ne se souvenaient plus que la continence avait fait la gloire de l’Église: «Vivant comme les peuples, ils croyaient qu’il n’y avait aucune distinction entre eux, et ils se persuadèrent aisément qu’ils devaient avoir des femmes.» C’étaient là ces clercs dépravés, qu’on appelait les enfants de Goliath (cleri ribaldi, qui vulgo dicuntur de familia Goliæ, dans les Constitutions de Gautier de Sens, en 923). La partie saine du clergé se désolait de voir les progrès de cette gangrène morale que rien ne pouvait arrêter. Le pieux évêque de Limoges, Turpio, mort en 944, consignait avec amertume, dans son testament (Biblioth. Cluniacensis), cet aveu dépouillé d’artifice: «Nous-mêmes qui devrions donner l’exemple, nous sommes l’instrument de la perte d’autrui, et au lieu d’être les pasteurs des peuples, nous nous conduisons comme des loups dévorants!»

Ce n’est point ici le lieu de mettre en évidence les vices grossiers des gens d’Église, qui se croyaient tout permis parce qu’ils avaient entre les mains le droit d’absoudre les pécheurs; nous n’essaierons pas de pénétrer dans les archives des couvents et de relever la longue liste de ceux qui furent réformés, excommuniés, supprimés, à cause des monstrueux débordements de leurs hôtes: il suffit de dire qu’on ne trouverait peut-être pas une abbaye célèbre où les mœurs claustrales n’aient pas éprouvé à diverses reprises, la contagion de l’impudicité. Pour citer quelques exemples entre mille du même genre, les moines de Moyen-Moutier et de Senones en Lorraine menaient une existence si épouvantable, au dixième siècle, qu’ils furent expulsés par ordre de l’empereur d’Allemagne; mais les successeurs qu’on leur donna ne firent que les surpasser dans la science du libertinage. Dans la chronique manuscrite de Jean de Bayon, que possède M. Noël, dans sa bibliothèque à Nancy, on voit que les moines de Moyen-Moutier s’émurent de l’hérésie d’un eunuque grec, nommé Nicétas, qui avait, à Constantinople, conseillé la castration de tous les novices destinés à la vie monacale. Ces moines corrupteurs, qui entretenaient un commerce infâme avec les jeunes gens du pays, qu’ils attiraient la nuit dans leurs cellules, s’imaginèrent que l’hérésie de Nicétas aurait pour résultat de leur ôter la source de leurs plaisirs: ils chargèrent donc leur abbé Humbert d’aller à Constantinople combattre une hérésie qu’ils craignaient de voir s’armer contre eux, et l’abbé remplit sa mission délicate à la satisfaction générale, car il sauva la virilité des moines en écrasant l’hérésiarque dans un dialogue où il le convainquit d’avoir voulu changer les serviteurs de Dieu en prêtres de Cybèle. A son retour, il trouva que son abbaye avait profité de son absence pour faire un pas de plus dans la perdition; il crut frapper les esprits de ces pervers, en les menaçant des peines de l’enfer: «Lorsque je traversais les Alpes, leur raconta-t-il, j’ai rencontré une troupe de démons flamboyants, montés sur des chevaux enflammés. Ils escortaient l’âme de Gobuin, évêque de Châlons, qui venait d’être surpris par la mort au moment même où il commettait le péché de fornication avec une religieuse. J’ai demandé au chef des démons s’il ne serait pas possible de racheter cette pauvre âme par des prières; mais l’esprit malin auquel je parlais répondit par un terrible éclat de rire en me tournant le dos, et tous les diables de l’escorte me montrèrent alors leur derrière avec des gestes indécents.» Les moines à qui s’adressait ce récit imitèrent la vilaine pantomime des démons, et remercièrent toutefois leur abbé d’avoir triomphé de l’hérésie de Nicétas, en lui disant: «C’est à nous de prouver maintenant qu’un bon moine peut se dispenser de faire un bon eunuque, et qu’un bon eunuque ne saurait faire un bon moine.»