Nous ne promènerons pas nos lecteurs, de couvent en couvent, pour les initier aux coupables désordres qui s’y passaient, il suffit de représenter tous les cloîtres comme des antres de Prostitution (scortationis fornices, dit un écrivain monastique du onzième siècle). Grégoire VII, qui s’efforça de ramener l’église de France au respect des mœurs, écrivait à tous les évêques, en 1074: «Chez vous toute justice est foulée aux pieds. On s’est accoutumé à commettre impunément les actions les plus honteuses, les plus cruelles, les plus sales, les plus intolérables: à force de licence, elles sont devenues des habitudes.» On s’explique l’indignation de ce pape législateur, en voyant un Mauger, archevêque de Rouen, commettre des crimes qui exhalaient autour de lui, selon l’expression de Guillaume de Poitiers, une fâcheuse odeur de honte; un Enguerrand, évêque de Laon, tourner en ridicule la tempérance et la pureté, «avec des expressions, dit Guibert de Nogent, dignes du jongleur le plus licencieux;» un Manassès, archevêque de Reims, qui fut, au dire d’un de ses contemporains, «une bête immonde, un monstre dont aucune vertu ne rachetait les vices;» un Hugues, évêque de Langres, qui se souilla d’adultères et de sodomie (sodomitico etiam flagitio pollutum esse, lit-on dans les Actes du synode de Reims, où il fut mis en jugement). Tous ces indignes prélats reçurent un châtiment éclatant, mais leur fatal exemple n’en était pas moins suivi par le plus grand nombre des clercs, qui s’étonnaient de la sévérité des décrétales de Grégoire VII: «C’est un hérétique et un insensé! s’écriaient ceux du diocèse de Mayence (dans la Chronique de Lambert Schaffn). Veut-il obliger les hommes à vivre comme des créatures célestes, et, en contrariant la nature, à lâcher la bride à la crapule et à la fornication? Nous aimons mieux renoncer au sacerdoce, qu’au mariage.» Presque tous étaient mariés ou bien avaient des concubines, des maîtresses, des amies et des servantes. Yves de Chartres, dans ses lettres (Epist. 85), cite un certain prélat qui cohabitait publiquement avec deux femmes, et qui se préparait à en prendre une troisième (qui publice sibi duo scorta copulavit et tertiam pellicem jam sibi præparavit). Malgré les décrets pontificaux, le clergé persista longtemps dans son concubinage, et refusa opiniâtrement de renoncer à ses plaisirs (se pellicibus ad hoc nolunt abstinere nec pudicitiæ inhærere, dit Orderic Vital). Le même historien raconte que l’archevêque de Rouen, ayant excommunié ceux qui vivaient dans l’incontinence, fut poursuivi par eux à coups de pierres. Les bâtards des prêtres et des moines se multipliaient à l’infini, et leurs pères ne rougissaient pas de les doter, de les marier et de les enrichir aux dépens de l’Église. Il n’y avait pas un chapitre dont les chanoines ne fussent «brûlés des ardeurs de la luxure» (Gall. Christ., t. I, append., p. 6); il n’y avait pas un diocèse où l’on comptât dix prêtres sobres, chastes, amis de la paix et de la charité, exempts de tout crime, de toute infamie, de toute souillure (Fulb. Carnot., epist. 17); il n’y avait pas un couvent, où la règle de l’ordre fût scrupuleusement observée, où les pères, revêtus de l’habit monastique, fussent vraiment des moines: «O miseri, disait le moine Martinien, nos monachiali habitu induti, videmur monachi et non sumus!»
La conduite dépravée des prêtres et des moines n’était que trop imitée par les laïques qui la livraient à leurs méprisantes railleries; mais le clergé ne cherchait pas même à conserver les apparences de l’honnêteté, et il faisait lui-même bon marché de ses vices, avec les jongleurs qui s’en moquaient dans leurs chansons satiriques, avec les peintres qui en composaient des tableaux et des miniatures, avec les imagiers ou statuaires qui en ornaient leurs ouvrages, en pierre, en bois, en ivoire. C’était le sujet favori de la littérature et de l’art. L’intempérance de la gent monacale, sa sensualité, son effronterie servaient de thème permanent aux fantaisies des artistes et aux épigrammes des poëtes. On ne voit nulle part que les hommes d’église se soient offensés, irrités, scandalisés des portraits écrits ou figurés de leurs turpitudes. Ils se divertissaient eux-mêmes à leurs propres dépens, en faisant reproduire l’épopée joyeuse de la vie cléricale, dans les peintures de leurs missels, dans les sculptures de leurs églises, dans les images de leurs diptyques, dans les ornements de leur mobilier. La verve caustique des tailleurs d’images s’exerçait sans paix ni trêve sur le déréglement des clercs: de là tant de grossières allégories, tant d’indécentes caricatures, tant de sales drôleries, qui se cachent dans les chapiteaux, les frises et les arabesques de l’architecture religieuse. Ici, ce sont des moines changés en pourceaux; là, des chiens habillés en moines; ailleurs, le phallus antique sort du froc d’un religieux; tantôt ce sont des nonnes en débauche avec des diables; tantôt ce sont des singes qui poursuivent des femmes nues et qui leur mordent les fesses. L’emblème ordinaire du vice d’impureté, c’est un crapaud ou une tête de Chimère couvrant les parties sexuelles de l’homme ou de la femme. Dans tous ces groupes obscènes, la robe et le capuchon du moine caractérisent l’intention maligne de l’auteur, qui s’amuse à immortaliser les vices et la honte de ses patrons. Ceux-ci en riaient les premiers, puisqu’ils avaient laissé subsister ces scandaleux reliefs, qui furent détruits la plupart dans les temps modernes par la pruderie des ecclésiastiques, à qui la singularité du monument demandait en vain grâce. Voilà pourquoi les plus étranges de ces chapiteaux, ceux qu’on avait décorés de tous les genres du crime de bestialité, ne nous sont plus connus que par le témoignage des archéologues et des savants qui en ont recueilli la tradition. Ainsi, nous ne croyons pas qu’on ait gardé même le dessin d’une sculpture assez inconvenante qu’on voyait à Saint-Germain-des-Prés, et qui représentait une religieuse se prostituant en même temps à un moine et à un animal qui ressemblait à un loup. Il y avait aussi à Saint-Georges-de-Bocheville en Normandie un fût de colonne, couronné par une affreuse mêlée d’hommes et de singes luttant d’incontinence et d’audace.
Les laïques, en présence de ces modèles de luxure cléricale, n’avaient pas la prétention de rester purs et vertueux: ils ne se piquaient, au contraire, que d’une sorte d’émulation libidineuse qui les poussait à rivaliser de débauche avec les prêtres et les moines. Les historiens du temps nous les représentent aussi comme des scorpions et des serpents à face humaine (Hist. des comtes de Poitou, par J. Besly, p. 264). On comprend que cette dépravation générale ait fait croire à la fin du monde et au règne de l’Antechrist. Cette croyance superstitieuse, qui s’était attachée à l’an 1000, ne servit pas à rendre la société moins corrompue. Chacun, en dépit des terreurs qu’inspirait l’approche du jugement dernier, s’acharnait à jouir de la vie et à s’étourdir dans les délices de la chair (carnales illecebræ). Le monde devenait pire, et l’on s’attendait généralement à recevoir le baptême d’un nouveau déluge (videbatur sane mundus declinare ad vesperam, dit Guillaume de Tyr, au livre I de son Histoire). Les poëtes étaient d’accord avec les prédicateurs, pour annoncer que l’espèce humaine avait fait d’effrayants progrès dans le crime du mal, et que tous les jours la décadence morale s’aggravait; un troubadour du dixième siècle, cité par Raynouard (Poésies orig. des Troub., t. II, p. 16), disait, dans un poëme en langue romane:
Enfans en dies foren ome fello,
Mal ome foren, aora sunt peior.
Tous les écrivains de ce temps-là sont d’accord sur cette dégradation profonde de l’état social, et tous en attribuent la principale cause au péché de l’incontinence, qui avait pris des proportions gigantesques. Quelques-uns, en donnant leurs biens aux églises et aux monastères, dans l’attente de l’Antechrist, motivaient leurs donations sur la méchanceté croissante des hommes: iniquitas quotidiana malitiæ incrementa sumit, lit-on dans une donation faite à l’église de Saint-Jean-d’Angely. Les donateurs se sentaient si chargés de souillures, qu’ils se ruinaient pour acheter une absolution et qu’ils la recevaient souvent des mains d’un clerc plus souillées que les leurs. «On vit alors, dit Raoul Glaber dans sa Chronique (liv. IV, ch. 9), régner partout, dans les églises comme dans le siècle, le mépris de la justice et des lois. On se laissait emporter aux brusques transports de ses passions..... On peut appliquer justement à notre nation cette parole de l’apôtre: Il y a parmi vous de telles impuretés, qu’on n’entend point dire qu’il s’en commette de semblable parmi les païens.» Orderic Vital, dans son Histoire ecclésiastique (liv. VIII, année 1090), accuse la génération contemporaine de faire ses délices de ce qu’il y avait de plus honteux et de plus infect dans l’opinion des personnages honorables du temps passé. Il est vrai de dire que, la fin du monde et l’Antechrist ayant manqué au rendez-vous de l’an 1000, ceux qui survivaient à cette époque fatale se crurent autorisés à ne plus craindre aucune vengeance céleste, et s’enfoncèrent davantage dans le fumier de leurs immondes voluptés.
On trouve çà et là quelques détails précis relativement à la nature de ces voluptés, qui sont d’ordinaire déguisées sous de vagues généralités, et qui ne diffèrent pas des autres œuvres du démon, dans les lamentations qu’elles inspirent aux rares honnêtes gens de ces siècles pervers: «Maintenant, s’écrie un poëte anonyme dans une complainte en vers léonins sur le malheur des temps (Histor. des Gaules, t. XI, p. 445), maintenant les hommes qui mènent une vie scandaleuse, débauchés, sodomites, et qui nous volent, et qui nous injurient, méprisent les honnêtes gens, dont les mœurs sont bien réglées.» La débauche et la sodomie (mœchi, sodomitæ) sont donc les vices les plus répandus dans toutes les classes de la population, chez les comtes et les barons comme dans l’humble borde du serf, à l’ombre des cloîtres comme sous les courtines de l’abbé ou de l’évêque. Le diacre Pierre prononça, au nom du pape Léon IX, dans le concile de Reims, en 1049, un discours où prêtres et laïques sont vivement réprimandés, à cause de leurs abominables habitudes. Ces habitudes s’étaient invétérées de telle sorte en France, que l’abbé de Clairvaux, Henri, écrivait au pape Alexandre III, en 1177: «L’antique Sodome renait de sa cendre!» (Voy. l’Hist. de Paris, par Dulaure, édit. de 1837, t. II, p. 40). Orderic Vital, en plusieurs endroits de son Histoire, signale la contagion de ce vice odieux, qui devait sa recrudescence à l’établissement des races normandes dans les provinces gallo-franques: «Alors, dit-il au livre VIII, les efféminés dominaient dans tous les pays et se livraient sans frein à leurs sales débauches; les chattemites, dignes des flammes du bûcher, abusaient impudemment des horribles inventions de Sodome (tunc effeminati passim in orbe dominabantur, indisciplinate debacchabantur, sodomiticisque spurcitiis fœdi catamitæ, flammis urendi, turpiter abutebantur).» Le même historien fait prophétiser cette invasion de la sodomie, par un anachorète fameux, que la reine Mathilde, femme de Guillaume d’Angleterre, envoya consulter au fond de l’Allemagne. L’anachorète prédit les maux qui menaçaient la Normandie sous le règne de Robert, fils de Guillaume et petit-fils de Robert le Diable: «Ce prince, dit-il, semblable à une vache lascive, s’abandonnera aux voluptés et à la paresse, s’emparera des biens ecclésiastiques et les distribuera entre ses lénons et ses flatteurs infâmes (spurcisque lenonibus aliisque lecatoribus distribuet)..... Dans le duché de Robert, les chattemites et les efféminés (catamitæ et effeminati) domineront, et sous leur domination la perversité, la misère, ne feront que s’accroître.» Il est donc incontestable que la turpitude sodomitique, qui fut ravivée par les croisades, avait été introduite en France par les Normands, qui la laissèrent comme un indice de leur passage dans tous les lieux où ils séjournèrent, soit pour hiverner, soit pour attendre le retour de leurs hordes dévastatrices.
Abbon, dans son poëme du Siége de Paris par les Normands, impute aux seigneurs français le vice ignominieux que nous voulons attribuer plus exclusivement à leurs ennemis. Ces hommes du Nord, ainsi que la plupart des barbares, n’avaient pas honte de se prêter mutuellement à une abominable Prostitution; ils ne faisaient qu’un usage très-modéré de leurs femmes, qui étaient constamment grosses ou nourrices, et qui n’avaient pas d’autre destination que celle de la maternité; car la tribu, dont la force dépendait du nombre de ses enfants, en demandait une production exubérante, que n’aurait pas favorisée l’habitude des rapports voluptueux entre l’époux et ses épouses. Telles furent certainement l’origine et la raison de ces dégradantes erreurs du sexe masculin. Les Normands n’en étaient pas moins ardents à l’égard des femmes, et ils ne les épargnèrent pas plus que les hommes, dans les villages qu’ils occupaient de vive force à l’improviste. Ils ne respectaient que les vieilles et les vieillards, c’est-à-dire qu’ils les tuaient sans pitié; mais quant aux jeunes, ils en avaient grand soin, ils se les partageaient, et ils les emmenaient avec eux, après les avoir employés à leurs plaisirs, sous les yeux de leurs épouses, qui ne s’en offensaient pas et qui n’eussent point osé s’y opposer. Le moine Richer, racontant une expédition des Normands qui dévastèrent la Bretagne au neuvième siècle, nous les montre enlevant les hommes, les femmes et les enfants: «Ils décapitent les vieillards des deux sexes, dit-il, mettent en servitude les enfants et violent les femmes qui leur paraissent belles (feminas vero, quæ formosæ videbantur, prostituunt).» On peut se rendre compte de la terreur qui s’attacha au nom des Normands, et qui devançait leurs excursions: ils dépeuplèrent des provinces entières; les villes florissantes avant leur apparition, restèrent sans habitants, après qu’ils en furent sortis; les bords des fleuves, qu’ils avaient remontés avec leurs bateaux plats, furent changés en déserts; mais ils avaient semé sur leurs traces l’impur enseignement de leurs mœurs, et les vaincus gardèrent la hideuse marque d’esclavage que leur avaient imprimée les vainqueurs. Les Normands, en se fixant sur le sol de l’Angleterre, ne traitèrent pas la population indigène avec plus d’égards qu’ils n’avaient fait autrefois dans les pays conquis par Rollon: ils ne massacraient plus les vieillards, mais ils abusaient des jeunes gens et outrageaient les filles, dont les plus nobles servaient de jouet à la soldatesque la plus immonde (nobiles puellæ despicabilium ludibrio armigerorum patebant et ab immundis nebulonibus oppressæ dedecus suum deplorabant, dit Orderic Vital). On doit présumer que les mœurs normandes ne s’étaient pas beaucoup améliorées depuis deux siècles, et que ces farouches libertins savaient toujours se passer de leurs femmes, car celles-ci, pendant la longue absence de leurs maris, se sentirent embrasées de concupiscence (sæva libidinis face urebantur, dit le latin, plus énergique encore que le français), et envoyèrent aux absents plus d’un message, en 1068, pour leur annoncer qu’elles aviseraient à prendre d’autres maris, s’ils tardaient à revenir. La crainte de voir des bâtards sortir de leur lit conjugal décida quelques Normands à retourner près de leurs impatientes épouses (lascivis dominabus suis); mais le plus grand nombre demeura en Angleterre, où ils trouvaient de quoi se distraire et se consoler. Si leurs femmes ne se remarièrent pas toutes, elles ne se firent pas faute de donner des bâtards à leurs maris. Un poëte de cette époque (voy. Hist. Norm. script., p. 683) gémissait de voir que «la lampe des vertus était éteinte en Normandie.»
Les autres provinces qui composaient la France féodale n’étaient pas alors dans une situation plus satisfaisante au point de vue des mœurs. Les seigneurs faisaient montre de tous les vices et ne conservaient aucun ressouvenir de pudeur. M. Emile de la Bédollière, dans sa savante Histoire des mœurs et de la vie privée des Français, rapporte deux épisodes remarquables de l’impudicité sauvage, qui caractérisait l’un et l’autre sexe chez les nobles comme chez les serfs. En 990, le bruit courait que Guillaume IV, duc d’Aquitaine et comte de Poitiers, avait eu un commerce adultère avec la femme du vicomte de Thouars, chez lequel il avait reçu l’hospitalité. Emma, femme de Guillaume, guettait une occasion de se venger de sa rivale. Un jour, elle l’aperçoit qui se promenait à cheval, peu accompagnée, aux environs du château de Talmont. Emma accourt avec une grosse troupe d’écuyers et de valets: elle renverse à terre la vicomtesse, l’accable d’injures et la livre à ses gens. Ceux-ci se saisissent de la malheureuse, la violent à tour de rôle pendant une nuit entière, pour obéir aux ordres d’Emma qui les excite et les contemple (comitantes se quatenus libidinose nocte quæ imminebat, tota ea abuterentur, incitat). Le lendemain, ils la mettent dehors, à moitié nue, mourante de lassitude et de faim. Le vicomte de Thouars ne put ni se plaindre ni se venger; il reprit sa femme déshonorée, tandis que Guillaume exilait la sienne dans le château de Chinon. Nous voyons, en 1086, un viol moins affreux dans ses circonstances, mais accompli de même en présence de témoins. Ebles, héritier du comte de Comborn en Aquitaine, étant devenu majeur, réclama son château et ses terres que détenait son oncle et tuteur Bernard. Celui-ci refusait de s’en dessaisir. Ebles rassemble des gens de guerre et vient assiéger le château, que Bernard essaie en vain de défendre. Ebles pénètre dans la place que son oncle venait d’abandonner: il y rencontra sa tante, nommée Garcilla, et aussitôt, sans se désarmer, devant tous ses compagnons qui l’applaudissent, il assouvit sur elle la plus révoltante lubricité (patrui uxorem coram multis fœdavit). (Voy. l’Hist. des mœurs et de la vie privée des Francs, t. II, p. 343, et t. III, p. 83, d’après deux chroniques publiées dans la Bibliotheca nova manuscriptorum, de Labbe.)
On ne s’étonne plus de ces faits monstrueux et on en soupçonne de plus épouvantables, s’il est possible, quand on promène avec dégoût sa pensée à travers les anciens Pénitentiels: c’est là qu’il faut chercher les faits occultes de la Prostitution au moyen âge; c’est là que se produit avec toutes ses audaces le péché de la chair, qui ne se bornait pas à des conjonctions illicites entre les deux sexes et qui se complaisait dans les caprices de la plus exécrable dépravation. Certes, comme le dit M. de la Bédollière, «on aimerait à croire pour l’honneur de l’humanité, que les horreurs signalées par les Pénitentiels sont purement accidentelles» et n’avaient que bien rarement un écho dans le tribunal de la pénitence, mais elles reparaissent à chaque page dans ces Pénitentiels qui les classent à différents degrés de culpabilité et de pénalité. Il est donc certain qu’elles étaient fréquentes et qu’elles répandaient de proche en proche une corruption latente dans toutes les parties du corps social. Nous ne pouvons nous dispenser d’enregistrer ces horreurs de la Prostitution, mais nous ne les dépouillerons pas de leur voile latin et nous n’irons pas même emprunter une traduction, prudemment atténuée, aux Pénitentiels modernes qui ont dû respecter la doctrine pénitentiaire de l’Église. Il faut distinguer dans ce code primitif de la confession les faits qui concernent les actes les plus secrets du mariage, ceux qui touchent à l’inceste, ceux qui sont relatifs à des débauches contre nature et ceux enfin qui renferment le crime de bestialité.
Tout ce que l’Église avait fait pour protéger la pureté du mariage n’était qu’un témoignage évident de tout ce qui se faisait, dans le sanctuaire des époux, contre le but moral de cette institution. Ce n’étaient que péchés véniels, si les mariés n’avaient pas consacré la première nuit des noces à des pratiques de dévotion (eadem nocte pro reverentiâ ipsius benedictionis in virginitate permaneant, dit Reginon, liv. II); si le mari qui avait couché avec sa femme, ne s’était pas lavé, avant d’entrer dans une église (maritus qui cum uxore suâ dormierit, lavet se antequam intret in ecclesiâ. Pénitentiel de Fleury); si la femme était entrée dans l’église, à l’époque de ses règles (mulieres menstruo tempore non mirent ecclesiam); si le lit conjugal, à cette même époque, avait rapproché les deux époux (in tempore menstrui sanguinis qui tunc nupserit; 30 dies pœniteat. Pénitentiel d’Angers); s’ils n’avaient pas gardé une continence absolue les dimanches, les jours de grandes fêtes, trois jours avant la communion et durant les quatre semaines qui précèdent Pâques et Noël. Mais le péché devenait plus grave, la pénitence plus longue, quand les époux avaient donné carrière à des fantaisies obscènes, que n’absolvait pas le privilége de l’union des sexes (si quis cum uxore suâ retro nupserit, 40 dies pœniteat; si in tergo, tres annos, quia sodomiticum scelus est. Pénitentiel d’Angers). Les copulations charnelles dans le mariage ne devaient être qu’une œuvre chaste et sainte, destinée à procréer des enfants et non à satisfaire les sens. Ce sont les expressions de Jonas, évêque d’Orléans, dans son Institut des laïques: Oportet ut legitima carnis copula causa sit prolis non voluptatis, et carnis commixtio procreandorum liberorum sit gratia, non satisfactio vitiorum.