[CHAPITRE X.]
Sommaire.—Les mauvais lieux de Paris.—Topographie de la Prostitution parisienne au moyen âge.—La rue de la Plâtrière.—La rue du Puon.—La rue des Cordèles.—La petite ruellette de Saint-Sevrin.—La rue de l’Ospital.—La rue Saint-Syphorien.—La rue de la Chaveterie.—La rue Saint-Hilaire.—Le clos Burniau.—La rue du Noyer.—La rue du Bon-Puits.—La rue de l’École.—La rue Cocatrix.—La rue Charoui.—La ruelle Sainte-Croix.—La rue Gervese-Laurens.—La rue du Marmouset.—La rue de Chevez.—Le Val d’amour.—La rue Saint-Denis de la Chartre.—La rue des Lavandières.—La place aux Pourceaux.—La rue Béthisy.—La rue de l’Arbre-Sec.—La rue de Maître-Huré.—La rue Biaubourc, etc.
Nous avons très-peu de renseignements sur l’histoire des mauvais lieux de Paris, et c’est à peine si nous pouvons établir d’une manière positive leur situation locale, à certaines époques antérieures au seizième siècle. Cependant, à partir du treizième siècle, nous les trouvons nommés dans les actes (instrumenta) publics de la prévôté, dans les cartulaires des paroisses et des couvents, dans les papiers terriers, dans les comptes de différentes juridictions et même dans les vieilles poésies. Il nous est donc permis, à l’aide de ces autorités, de constater, pour ainsi dire, la topographie de la Prostitution parisienne au moyen âge. Malheureusement, en relevant avec peine cette carte routière des rues malfamées de la capitale, nous sommes dans l’impossibilité d’y joindre des détails pittoresques et de curieuses particularités, qui viendraient fort à propos distraire le lecteur au milieu d’une monotone dissertation d’antiquaire. Ces particularités et ces détails nous manquent absolument, et si nous savions quelles rues et quelles ruelles avaient alors la triste destination que plusieurs d’elles ont conservée jusqu’à nos jours, nous ne savons pas quel était l’aspect extérieur de ces séjours de débauche, quels étaient leurs noms et leurs enseignes, du moins pour le plus grand nombre, quel était le système ordinaire de leur organisation impudique, quelle était enfin leur physionomie intérieure. Tout, sur ce chapitre, est livré au domaine de l’imagination, qui a le soin de chercher dans Rabelais et même dans Regnier les couleurs appropriées à la peinture des bordeaux de nos ancêtres. Mais, néanmoins, quoique nous n’ayons que des notions très-vagues et très-imparfaites sur les mystères d’un pareil sujet, nous croyons utile et intéressant de dresser l’inventaire archéologique de ces repaires, que nous verrons s’éloigner graduellement du centre de la cité et qui semblent avoir été les fiefs de dame Vénus et de son fils Cupidon, que le moyen âge français n’entourait guère de réminiscences mythologiques.
Dans ces temps de priviléges et de traditions, chaque métier possédait en propre certains quartiers et certaines rues, auxquels il attachait son nom: là étaient les ouvroirs, les fenêtres, les étaux des maîtres de ce métier; là seulement ils concentraient leur industrie et leur commerce. La Prostitution, qui se régissait comme un de ces métiers, n’aurait pu se confiner dans un seul quartier ni occuper quelques rues attenantes l’une à l’autre; car il était de son essence et de son intérêt de diviser ses forces et de rayonner dans tous les quartiers à la fois, pour être plus à même d’étendre partout ses filets et d’y faire tomber plus de victimes. La police, qui la réglementait, s’opposa toujours à cette diffusion du libertinage sur tous les points de la ville, et elle travailla constamment à restreindre le domaine impur qu’elle concédait aux femmes communes. Telle est la lutte que nous présente, pendant plusieurs siècles, la Prostitution qui tient tête tour à tour à l’autorité de l’archevêque de Paris, à celle du prévôt, à celle du parlement, même à celle du roi. Ses empiétements, ses obstinations, ses audaces résistent aux ordonnances, aux arrêts et aux sergents; elle ne cède que de guerre lasse un terrain qui lui plaît et que la tradition lui attribue; elle y revient sans cesse, après en avoir été chassée, et ne l’abandonne jamais entièrement; elle n’est pas difficile, d’ailleurs, sur le choix des lieux où elle se fixe: elle se rend justice, en adoptant de préférence les rues les plus sombres, les plus étroites, les plus sales, les plus infectes; c’est une habitude qu’elle garde encore, comme si elle n’osait pas sortir de son repaire, comme si l’air que respirent les honnêtes gens était malsain pour elle. De même que les juifs qui n’avaient pas le droit de mettre le pied hors de leur juiverie et qui s’y voyaient enfermer la nuit à l’instar des lépreux dans leurs ladreries, les ribaudes et leur infâme sequelle ne dépassaient pas les limites de leur résidence, sous peine de s’exposer au fouet, à la prison ou à l’amende; mais, depuis que leur existence légale était réglée par les ordonnances de saint Louis, elles n’avaient plus besoin de se cacher, pour vaquer à leur profession obscène, pourvu qu’elles se conformassent aux prescriptions et aux statuts de la ribaudie.
Le plus ancien document dans lequel nous trouvons une nomenclature des mauvais lieux de Paris, c’est un poëme ou un monologue en vers, composé au treizième siècle par un certain Guillot, qui ne nous est connu que par son Dit des Rues de Paris. Ce poëme fut publié pour la première fois en 1754 par l’abbé Lebeuf, d’après un manuscrit qu’il avait découvert à Dijon et qu’il déposa dans la bibliothèque de l’abbé Fleury, chanoine de Notre-Dame. Depuis cette époque, on a souvent réimprimé l’ouvrage de Guillot et l’on s’en est servi surtout pour fixer la topographie parisienne au treizième siècle; car on peut dater de 1270 ce catalogue rimé, où l’acteur parle de Dom Sequence, chefecier de Saint-Merry, comme d’un contemporain; or ce personnage vivait encore en 1283. Les critiques, qui ont cité le Dit des Rues, auquel Guillot a donné la forme d’un itinéraire commençant à la rue de la Huchette, dans le quartier de l’Université, n’ont pas pris garde que le poëte ou plutôt le rimeur, en accumulant des noms de rues et de ruelles qu’il se plaît à faire rimer ensemble le plus naïvement du monde, semble n’avoir eu d’autre préoccupation que la recherche et le signalement des endroits consacrés à la débauche. Nous ne voulons pas dire cependant que cet honnête Guillot, qui a peut-être vu son nom passer en proverbe avec l’épithète de songeur, se soit préoccupé de cette recherche dans un but honteux; mais il est toutefois remarquable que, dans ces trois cents rimes nomenclatives, les principales digressions du poëte soient relatives à la Prostitution; sur cette matière, du moins, il se relâche de l’aridité de son catalogue onomastique et il y ajoute complaisamment quelques images qui ne sont pas du meilleur goût. Chaque fois que Guillot rencontre sur son chemin un de ces clapiers que la police urbaine environnait d’une mystérieuse tolérance, il a l’air de s’y arrêter, ne fût-ce que pour en marquer la place et en constater l’existence. Comme il désigne plus de 20 rues suspectes dans les trois grandes divisions de Paris, comprises sous les dénominations d’Université, de Cité et de Ville, on a lieu de supposer qu’il fut appelé Guillot le songeur, par les femmes bordelières qui lui reprochaient d’avoir mentionné des bordeaux qui n’existaient que dans son imagination.
Le premier qu’il croit reconnaître sur son passage, à partir du Petit-Pont, en remontant dans le quartier de l’Université, c’est dans la rue de la Plâtrière, qui paraît être celle qu’on a nommée depuis rue du Battoir:
La maint (demeure) une dame loudière
Qui maint chapel a fait de feuille.
L’abbé Lebeuf, que la pudeur égare sans doute, explique le mot loudière par faiseuse de couvertures, mais, dans la vieille langue française, loudière signifiant couverture au propre, équivalait au figuré à prostituée, et il n’était pas autrement question de couvertures. Cette loudière, que Guillot ne se fût pas permis de qualifier ainsi au hasard, pouvait bien, dans les loisirs que lui laissait son vilain métier, s’occuper à faire des chapeaux de fleurs ou de verdure, que les confrères des corporations portaient aux fêtes patronales, dans les processions et en diverses circonstances solennelles. Nous ne sommes pas éloigné de croire que ces chapels, dont la fabrication était une industrie assez importante à Paris, figuraient sur la tête des fiancés, des épouses et des amoureux, aux repas de famille. Guillot ne s’arrête pas longtemps rue de la Plâtrière, quels que fussent les charmes de la dame; il poursuit sa route, dit-il, par la rue du Paon, qu’il appelle Puon:
Je descendi tout bellement
Droit à la rue des Cordèles:
Dame i a: le descord d’elles
Ne voudroie avoir nullement.
Cette rue des Cordèles est maintenant la rue des Cordeliers, qui devait son nom au couvent des Grands-Cordeliers, que la Révolution a détruit. Il est probable que Guillot a remplacé Cordeliers en Cordèles pour les besoins de la rime et aussi par allusion aux affaires de cœur qui se traitaient dans cette rue-là. Les dames qui y demeuraient n’étaient sans doute pas d’une humeur accorte et facile, puisque le poëte ne craint rien tant que d’avoir un débat (descord) avec elles. Cela prouve que de tout temps les femmes de plaisir ont été très-promptes à la dispute et très-ardentes dans leurs colères. Guillot, pour rencontrer d’autres femmes de la même espèce, est obligé d’aller jusqu’à la rue des Prêtres-Saint-Severin, qu’il appelle la petite ruellette de Saint-Sevrin, où