La tradition attachée à la tour de Nesle, qui a subsisté jusqu’à la fin du dix-septième siècle, était si généralement répandue dans le peuple de Paris, que Brantôme en fait mention dans ses Dames galantes: «Cette reine, dit-il, se tenoit à l’hôtel de Nesle à Paris, laquelle faisant le guet aux passans, et ceux qui lui revenoient et agréoient le plus, de quelque sorte de gens que ce fussent, les faisoit appeler et venir à soy, et, après en avoir tiré ce qu’elle en vouloit, les faisoit précipiter du haut de la tour, qui paroist encore, en bas, en l’eau, et les faisoit noyer. Je ne veux pas dire que cela soit vray, mais le vulgaire, au moins la pluspart de Paris, l’affirme; et n’y a si commun, qu’en luy monstrant la tour seulement et en l’interrogeant, que de luy-mesme ne le die.» Avant Brantôme, Villon avait rappelé aussi cette tragique histoire, en disant dans sa Ballade des dames du temps jadis:
Semblablement où est la reine
Qui commanda que Buridan
Fût jeté en un sac en Seine!
Mais la légende historique se trouvait singulièrement affaiblie, et au lieu de trois princesses libertines se disputant et se partageant les caresses de beaux et robustes écoliers qu’elles renouvelaient toutes les nuits, on ne voyait, dans les récits du vulgaire, qu’une reine de France amoureuse de Buridan. Remarquons encore que ce Buridan avait pu faire allusion à son aventure de la Tour de Nesle, en inventant une allégorie qui était devenue proverbiale, et qu’on appelait l’âne de Buridan: il avait représenté un âne affamé et mourant de faim entre deux boisseaux d’avoine, plutôt que d’opter entre l’un ou l’autre. Cet âne n’est-il pas Buridan lui-même entre deux ou trois princesses également belles, également impatientes de plaisir?
Au reste, si les femmes, si les princesses elles-mêmes se montraient si empressées de courir après les hommes, c’était peut-être que les hommes faisaient mine de les dédaigner et ne s’occupaient plus d’elles. Un horrible libertinage s’était glissé dans toutes les classes de la société depuis les croisades, et le vice contre nature, que le séjour des Français en Palestine avait acclimaté en France, menaçait encore, en dépit de la chevalerie, d’infecter les mœurs et de corrompre la population tout entière. Nous avons cité ailleurs un passage de l’Histoire occidentale, de Jacques de Vitry, qui fait un effrayant tableau de la perversité de ses contemporains. Un poëte français de la même époque, Gautier de Coincy, quoique prieur de l’abbaye de Saint-Médard de Soissons, représente la vie des cloîtres sous des couleurs aussi honteuses dans son Fabliau de sainte Léocade:
La Grammaire hic à hic accouple;
Mais Nature maldit le couple.
La mort perpétuel engenre
Cil qui aime masculin genre
Plus que le féminin ne face,
Et Diex de son livre l’efface.
Nature rit, si com moi semble,
Quand hic et hoc joignent ensemble.
Mais hic et hic, chose est perdue,
Nature en est tost esperdue.....
Cet abominable vice s’était multiplié à ce point, que la Prostitution légale méritait alors d’être encouragée comme un remède, ou du moins comme un palliatif à une pareille turpitude. L’existence de la société elle-même pouvait paraître menacée, lorsque Philippe le Bel, qui ne manquait ni de résolution, ni d’énergie, se proposa d’arrêter les progrès de la sodomie, en frappant de terreur ceux qui donnaient l’exemple de cette criminelle aberration des sens: telle fut la principale cause du procès des Templiers. La lecture attentive des pièces authentiques de ce procès nous a prouvé que Philippe le Bel n’avait poursuivi, dans cet ordre religieux et militaire, que le sacrilége et la débauche arrivés au dernier degré de l’audace et du scandale. «Quelque opinion qu’on adopte sur la règle des Templiers et l’innocence primitive de l’ordre,» dit l’illustre historien Michelet effrayé des imposants témoignages qu’il mettait au jour pour la première fois et qui tous confirment notre opinion, «il n’est pas difficile d’arrêter un jugement sur les désordres de son dernier âge, désordres analogues à ceux des ordres religieux.» La publication des documents originaux prouve d’une manière irrécusable que l’ordre du Temple était infecté tout entier de la plus exécrable dépravation. Philippe le Bel, d’accord avec le pape Boniface VIII, eut le courage d’attaquer le mal dans son foyer, et tenta de l’étouffer sous les débris de l’ordre du Temple, qui l’avait propagé en le couvrant de son manteau blanc. Nous ne savons quelle chronique impute à la vengeance d’une femme l’accusation infamante qui s’éleva contre les Templiers en 1307, et qui alluma bientôt leurs bûchers par toute l’Europe. L’interrogatoire que le grand maître et deux cent trente et un chevaliers ou frères servants subirent à Paris, en présence des commissaires pontificaux, «fut conduit lentement,» dit Michelet, «et avec beaucoup de ménagement et de douceur,» par de hauts dignitaires ecclésiastiques, et malgré les dénégations systématiques des accusés, il reste avéré que la plupart des charges relatives aux mœurs déshonnêtes de l’ordre n’étaient que trop réelles. La nature même du supplice infligé aux condamnés prouve assez la nature des crimes que la rumeur publique leur attribuait depuis longtemps, avant qu’une enquête minutieuse en eût caractérisé l’ignominie.
Les Templiers étaient universellement décriés; leurs principaux vices, leur orgueil, leur avarice, leur ambition, leur ivrognerie, leur méchanceté, avaient passé en proverbe; mais si l’on disait dans le peuple: boire, jurer, se gorgiaser comme un Templier; si les poëtes satiriques se plaisaient à énumérer les vices de ces moines soldats, on ne savait pas les monstrueuses infamies qui se pratiquaient dans le sein de l’ordre du Temple, devenu une secte odieuse, vouée à la plus ignoble Prostitution. D’après les dépositions des premiers témoins qui s’étaient présentés spontanément pour accuser les Templiers, on dressa une série de questions sur lesquelles on interrogea séparément tous les accusés, et, de leurs réponses plus ou moins évasives, on put conclure avec certitude que, dans la cérémonie de réception des frères, celui qui était reçu et celui qui le recevait se baisaient mutuellement sur la bouche, au nombril ou sur le ventre, à l’anus ou au bas de l’épine du dos, et quelquefois sur le membre viril (aliquando in virga virili); que le récipiendaire, ordinairement, se voyait seul soumis à ce mode de baisers impurs, après avoir renié Jésus-Christ et craché sur la croix; que son parrain lui défendait d’avoir commerce avec les femmes, mais l’autorisait à s’abandonner avec ses confrères aux plus horribles excès d’impudicité. Un grand nombre de Templiers, fidèles à leurs serments réciproques, se renfermèrent dans une fière protestation contre ce qu’ils appelaient de ridicules calomnies. Plusieurs, intimidés ou gagnés, en vinrent promptement à des aveux circonstanciés, et les autres se contentèrent de déclarer qu’ils n’avaient participé à aucun acte répréhensible, tout en constatant les obscénités de la réception des chevaliers, selon les statuts de l’ordre. Au reste, ces statuts ne furent expliqués par personne, et l’on n’essaya pas même de justifier leurs étranges et mystérieuses horreurs. Huguet de Baris raconta que, pendant la cérémonie de sa réception, lorsqu’il se fut dépouillé de ses vêtements, excepté de sa chemise, le frère chargé de le recevoir, l’ayant aidé à se vêtir de la robe et du manteau de l’ordre, lui leva ses habits par devant et par derrière (frater P. levavit ipsi testi vestes ante et retro) et le baisa brusquement sur la bouche, au nombril et à la chute des reins. Mathieu de Tilley dit, au contraire, que le frère qui l’avait reçu, après lui avoir fait renier Jésus-Christ et cracher sur la croix, lui ordonna de le baiser sur sa chair nue, et se découvrit la cuisse, où le récipiendaire appliqua ses lèvres (præcepit quod oscularetur eum in carne nuda, et discoperuit se circa femur, et ipse fuit osculatus eum in anca circa illum); puis, le frère receptor ajouta: Et devant! en retroussant sa robe, ce qui fit supposer au récipiendaire qu’il devait se prêter à une odieuse pratique (quod deberet eum osculari ante circa femoralia); mais on ne lui en demanda pas davantage, et il en fut quitte pour la honte d’avoir entendu la vilaine injonction qu’on lui adressait. Jean de Saint-Just, ayant été sommé de baiser à l’anus le frère qui le recevait (præcepit ei quod oscularetur eum in ano), répondit avec indignation qu’il ne se soumettrait jamais à cette infamie.
Beaucoup de Templiers avouèrent que, lors de leur réception, ils avaient été invités et autorisés à se prostituer avec leurs frères en religion; mais ils soutinrent tous qu’ils n’en avaient rien fait, et qu’ils croyaient même la sodomie aussi rare dans l’ordre du Temple que dans tout autre ordre monastique. Voici la déposition de Jean de Saint-Just: Deinde dixit ei quod poterat carnaliter commisceri cum fratribus ordinis et pati quod ipsi commiscerentur cum eo; hoc tamen non fecit, nec fuit requisitus, nec scit, nec audivit quod fratres ordinis committerent peccatum prædictum. La déposition de Rodolphe de Taverne est plus explicite encore, puisque, en exigeant de lui le vœu de chasteté à l’égard des femmes, on lui conseilla d’éteindre autrement les feux de son ardeur naturelle: Deinde dixit ei quod, ex quo voverat castitatem, debebat abstinere a mulieribus, ne ordo infamaretur; verumtamen, secundum dicta puncta, si haberet calorem naturalem, poterat refrigerare, et carnaliter commisceri cum fratribus ordinis, et ipsi cum eo: hoc tamen non fecit, nec credit quod in ordine fieret. La déposition de Gérard de Causse ne fut pas moins circonstanciée, quoique elle offrît une contradiction évidente. Ainsi, selon lui, tout chevalier du Temple qui se rendait coupable de sodomie (si essent convicti de crimine sodomitico) était condamné à la prison perpétuelle, et les frères, redoutant à cet égard les tentations du démon, entretenaient de la lumière dans leurs dortoirs durant la nuit (et quod tenerent lumen de nocte in loco in quo jacerent, ne hostis inimicus daret eis occasionem delinquendi); cependant, lorsque Gérard de Causse avait été reçu chevalier, un des frères assesseurs lui avait dit que, s’il ne pouvait résister aux entraînements de la convoitise charnelle, il ferait mieux, pour l’honneur de l’ordre, de pécher avec ses compagnons, que de s’approcher des femmes (dixit eis quod si haberent calorem et motus carnales, poterant ad invicem carnaliter commisceri, si volebant, quia melius erat quod hoc facerent inter se, ne ordo vituperaretur, quam si accederent ad mulieres). Ce Templier ne manqua pas de protester, comme les autres, qu’il n’avait jamais vu ni appris que ce précepte infâme eût été suivi par ses confrères.
Les conséquences de ce procès furent terribles: une foule de Templiers périrent dans les supplices. L’ordre du Temple, aboli et anathématisé, ne disparut pourtant pas tout à fait, et il se perpétua dans l’ombre, avec les mêmes mœurs, si l’on en croit certains témoignages qui n’ont pas toute la valeur d’une preuve historique. Mais, après avoir lu et comparé les pièces de ce procès mémorable, qui nous montre une secte de sodomites et d’impies couverts d’un habit religieux, et se livrant, en face des autels, à d’exécrables désordres, on est forcé de chercher les causes de la corruption de cet ordre, qui s’était fait longtemps respecter par ses mœurs régulières et par ses vertus: ces causes, on les trouve dans le long séjour des Templiers en Orient, où le vice contre nature est presque endémique, et où la crainte de la lèpre, du mal des ardents et de diverses affections cutanées ou organiques, est toujours attachée au commerce des femmes. Les Templiers, de peur de devenir lépreux et méseaux, avaient souillé leur âme et leur corps, en acceptant, en approuvant la plus honteuse de toutes les prostitutions.