Guillot approchait du terme de ses pérégrinations; il était si fatigué, qu’il s’assit, pour prendre quelques instants de repos, dans la rue des Arcis; il reprit bientôt sa course et négligea sans doute de désigner certaines rues comme affectées spécialement à la Prostitution. Ainsi, en passant dans la rue de l’Étable-du-Cloistre, qui ne peut être que la rue du Cloître-Saint-Merry, il est surpris de n’y pas rencontrer de femmes bordelières, comme il en avait vu à une autre époque, et il reconnaît que cette rue est maintenant honestable; mais, quand il va de Saint-Merry en Baillehoe, où je trouvai beaucoup de boe, dit-il; cette rue Baillehoé, dont le nom n’était qu’un hideux sobriquet et qui prit celui de Brisemiche, qu’elle a gardé jusqu’à nos jours, ne lui représente aucune réminiscence de libertinage, et il s’en éloigne, sans l’avoir qualifiée comme elle le méritait. Il s’avance dans le Marais, et donne un coup d’œil à la rue du Plâtre:
Où maintes dames leur emplastre
A maint compagnon ont fait battre,
Ce me semble pour eux esbattre.
Guillot est inépuisable pour trouver des périphrases plus libres que naïves, qui caractérisent les endroits qu’il cherche. Au carrefour Guillori, dont le nom équivaut à celui de Jean-de-l’Épine, qu’il a porté plus tard, et que le savant De l’Aulnaye n’eût pas manqué de mettre en évidence avec toute l’obscénité que ce nom-là peut offrir, Guillot ne sait plus à qui entendre:
Li un dit ho! l’autre hari.
Nous croyons qu’il était aux prises avec deux meschines qui voulaient l’entraîner chacune de son côté; mais il leur résista: Ne perdis pas mon essien, dit-il, et il débouche dans la rue Gentien, maintenant rue des Coquilles, où demeurait un biau varlet qui lui inspira peut-être une coupable pensée. Il ne se hasarda pas dans la rue de l’Esculerie, qui était le cul-de-sac de Saint-Faron, et qui n’avait pas un honnête homme parmi ses locataires; il longea rapidement la rue de Chartron ou des Mauvais-Garçons, près de Saint-Jean en Grève:
Où mainte dame en chartre ont
Tenu maint v.. pour se norier (nourrir).
C’est la seconde fois que Guillot nous montre en chartre les méprisables artisanes de la Prostitution: il est clair que leur clôture n’était pas volontaire et qu’elle ne dépendait que des règlements de police. Dans la rue du Roi de Sicile, Guillot se souvint d’une nommée Sedile, qui logeait dans la rue Renaut-Lefèvre, où elle vend et pois et febves, dit-il dans le langage figuré auquel il a recours pour exprimer les mystères de l’impudicité. Il s’engage ensuite, avec précaution, dans la rue de Pute-y-musse, dont le nom significatif ne permet pas de doute à l’égard de sa destination: cette rue bordelière, que le peuple avait baptisée, conserva toujours traditionnellement ce nom indécent, quoiqu’on eût essayé de le modifier en Petit-Musc et de le changer en Cloche-Perche, qu’elle porte encore sur son écriteau. La vertu de Guillot avait échappé à bien des dangers, quand il entra dans la rue Tyron, où il alla voir dame Luce:
Y entrai dans la maison Luce
Qui maint en la rue Tyron:
Des dames hymnes vous diron.
Nous ne pensons pas, avec l’abbé Lebeuf, qu’il s’agisse ici des cantiques et des chants religieux qui pouvaient s’élever d’un couvent de filles pénitentes. La maison Luce a toute la physionomie d’un mauvais lieu, et les hymnes qu’on y chantait s’adressaient évidemment à Vénus. Telle est l’abbaye galante que nous persistons à voir dans cette rue, où les archéologues ont imaginé de placer un logis appartenant à l’abbé de Tiron. Guillot, au terme de son excursion, se donne du bon temps; dans la rue Percée, une des cinq rues qui portaient alors ce nom, indiquant une ancienne impasse transformée en rue, il se repose et se rafraîchit:
Une femme vi destrecié
Pour soi pignier, qui ne donna
De bon vin.....