Cette femme, qui se peigne ou qui s’ajuste en versant du vin à Guillot, ne peut être qu’une fille publique. Mais Guillot ne se lasse pas: il va de la rue des Poulies-Saint-Paul dans la rue des Fauconniers,

Où l’on trouve bien, por deniers,
Pour son cors solacier.

Il ne nous dit pas s’il a usé de la recette qu’il donne à ses lecteurs. Puis, dans la rue aux Commanderesses, qui est aujourd’hui la rue de la Coutellerie, Guillot fait un retour sur lui-même, en disant:

Où il a maintes tencheresses (querelleuses)
Qui ont maint homme pris au brai (à la pipée).

Enfin, la tâche de Guillot est achevée; il a ramassé la boue de toutes les rues de Paris, et il se glorifie de son Dit, rimé en leur honneur, sans craindre de dédier cette œuvre, pleine d’impuretés, au doux Seigneur du firmament et à sa très-douce chiere mère.

Nonobstant cette dédicace, qui n’épurait pas les rimes de Guillot, un autre poëte anonyme, qui vivait à la fin de quatorzième siècle, eut l’idée de s’approprier le Dit des Rues, en lui ôtant son cachet obscène et en rajeunissant le style de cette pièce de vers, dans laquelle on ne reconnaissait plus les rues qui avaient changé de nom. C’est Henri Geraud qui a publié ce nouveau Dit, d’après un manuscrit des Archives nationales, et qui l’a placé à la suite de la Taille imposée sur les habitants de Paris en 1292, dans son ouvrage intitulé Paris sous Philippe-le-Bel. Remarquons, à ce propos, que le rôle de la taille ne contient aucun détail particulier qui se rattache à la Prostitution: ce qui prouverait que les femmes folles de leurs corps ne participaient point, du moins sous cette désignation, aux tailles extraordinaires, et que leur indignité les exemptait de payer un droit proportionnel. Le poëte qui a voulu refaire le poëme de Guillot et qui ne fait souvent que le reproduire en l’abrégeant, s’est attaché surtout à en ôter ce qui lui donnait un caractère libertin ou ordurier. Cet anonyme, au lieu de nous représenter Guillot allant de rue en rue à la découverte des mauvais lieux, a inventé une fable assez amusante: il se met en scène lui-même, nouvellement débarqué à Paris, où il n’était jamais venu, et il parcourt cette capitale, en cherchant de rue en rue sa femme, qu’il avait perdue près de Notre-Dame; rien ne peut le distraire de ses recherches, qui sont infructueuses, et toutes les femmes qu’il rencontre à chaque pas ne lui font pas oublier la sienne, jusqu’à ce qu’il ait terminé sa poursuite conjugale à travers 310 rues, qu’il a pris soin d’énumérer; il s’écrie alors:

Tant l’ay quise, que j’en suis las!
Or la quiere qui la voudra:
Jamais mon corps ne la querra.

Dans cette nomenclature de rues, il ne parle que des chambrières qu’on louait dans la rue des Lavandières, et des trusseresses de la rue aux Commanderesses; mais il cite, d’ailleurs, les rues les plus malfamées, sans faire même allusion à la nature de leur mauvaise renommée.

Depuis le Dit des Rues de Guillot, il y a un intervalle de près d’un siècle jusqu’à la première ordonnance du prévôt de Paris, qui fixe les endroits où la Prostitution pouvait avoir cours sans être exposée à une pénalité quelconque. Cette ordonnance rapportée par Delamare est du 18 septembre 1367. On pressent déjà l’influence moralisatrice du règne de Charles V. Dans cette ordonnance, le prévôt enjoint à toutes les femmes de vie dissolue d’aller demeurer dans les bordeaux et lieux publics qui leur sont destinés; savoir: «à l’Abreuvoir Mâcon, en la Boucherie, en la rue du Froidmantel, près du Clos Bruneau, en Glatigny, en la Cour Robert-de-Paris, en Baillehoe, en Tyron, en la rue Chapon, en Champ-fleury.» Ce sont les mêmes lieux à peu près que Guillot avait désignés dans le Dit des Rues, mais leur nombre est infiniment plus restreint et l’on doit en conclure que la police prévôtale s’efforçait de diminuer les effets déplorables de la débauche, en lui disputant le terrain où elle était autorisée à se produire. Le prévôt de Paris fait défenses, en outre, à toutes personnes honorables de louer des maisons aux femmes de mauvaise vie en aucun autre endroit, sous peine de perdre le prix du loyer; il défend aussi à ces femmes d’acheter des maisons hors des rues réservées à leur métier, sous peine de perdre ces maisons. Celles qui seraient trouvées faisant leur commerce infâme en d’autres lieux, pourraient être, sur la réquisition de deux voisins, arrêtées par les sergents et amenées prisonnières au Châtelet. Après constatation du fait, on les chasserait hors de la ville, en prenant sur leurs biens huit sols parisis par chacune d’elles, pour le salaire des sergents. Il y a toute apparence que cette mesure de police fut exécutée avec une extrême rigueur.

Les asiles de tolérance que le prévôt de Paris accordait à la Prostitution étaient des espèces de cours plutôt que des rues entières; nous verrons plus tard s’ouvrir de la même façon les cours des Miracles, qui renfermaient les gueux et les mendiants, les voleurs et les autres malfaiteurs, comme les cours de ribaudie réunissaient les femmes publiques et les hommes dissolus, leurs ignobles complices. L’Abreuvoir Mâcon était, au quatorzième siècle, un groupe de masures environnant une ruelle putride qui descendait à la rivière près du pont Saint-Michel, au coin de la rue de la Huchette. Cet abreuvoir, que les titres de 1272 nomment Aquatorium Matisconense et Adaquatorium comitis Matisconensis, tirait son nom du voisinage de l’hôtel des comtes de Mâcon, situé dans la rue qui porte encore leur nom. Ce mauvais lieu s’est perpétué au même endroit jusqu’à nos jours: il avait une horrible célébrité au seizième siècle, et les libertins lui faisaient honneur des impures analogies de son nom, qu’ils s’obstinaient à prononcer d’une façon déshonnête. Ce fut sans doute à cause de cette grossière équivoque, qu’on essaya de débaptiser l’Abreuvoir mâconnais et d’en faire l’Abreuvoir du Cagnart, soit parce qu’il servait de repaire nocturne aux cagnardiers, rôdeurs de rivière, soit plutôt parce que les habitants du bord de l’eau y élevaient des canards. En tout cas, il y avait là bien des cagnardiers, vagabonds dangereux, qu’on appelait ainsi, selon Pasquier, à cause de leur genre de vie, car, à l’exemple des canards, «ils vouoient leur demeure à l’eau.» Borel, au contraire, veut que cagnardier dérive de canis et dénote des gens qui vivent en chiens.