Il est difficile de préciser l’endroit que le prévôt appelle la Boucherie, sans autre désignation; mais, quoique plusieurs boucheries eussent établi leurs étaux dans différents quartiers de la capitale, nous présumons qu’il est question de la Grande Boucherie de l’Apport de Paris, qui existait depuis le dixième siècle vis-à-vis du Châtelet, et qui s’était agrandie successivement, de manière à former une sorte de bourg au milieu de la ville. C’était là qu’on tuait et dépeçait les bêtes dont la viande se détaillait ensuite dans tout Paris. On comprend que la prévôté autorisât le séjour des ribaudes au milieu d’une population de ribauds, tels que les bouchers, les écorcheurs et les équarrisseurs; il y eut, à toutes les époques et dans tous les pays, une marque d’infamie attachée à ces professions qui respiraient l’odeur du sang des animaux. Cependant on exigeait certaines conditions de moralité chez ceux qui touchaient aux viandes et qui les taillaient aux étaux de la Grande Boucherie.

Le Clos Bruneau, dont Guillot avait déjà fixé la réputation, ainsi que pour les rues de Glatigny, de Baillehoé et de Tyron, comprenait encore, au quinzième siècle, un vaste espace rempli de jardins et de vergers, quoique les rues Saint-Jean-de-Beauvais et Saint-Hilaire eussent été prises sur le terrain de ce clos: les bordes des femmes de mauvaise vie s’étaient répandues de toute ancienneté aux environs du clos Brunel, et peut-être, dans son enceinte, derrière les haies et parmi les vignes. La rue Froidmantel, qu’on a nommée alternativement Frementel, Fresmantel, Fremanteau, etc., en latin Frigidum mantellum, et qui est devenue la rue Fromentel, au mépris de son étymologie, dut certainement son nom primitif à une comique allusion aux ordonnances de saint Louis qui dépouillaient de leur manteau et de leur peliçon les femmes convaincues de Prostitution; celles qui habitaient cette rue de prostituées étaient donc naturellement privées de manteau: de là leur surnom de dames de Froidmantel.

Le fief de Glatigny, qui appartenait en 1241 à Robert et à Guillaume de Glatigny, avait donné son nom à un labyrinthe de ruelles étroites et malpropres que la Prostitution occupait par privilége et dont elle avait fait le fameux Val d’amour: Guillot, qui s’y engagea en plein jour, y avait vu des dames au corps gent qu’il ne craignait jamais de rencontrer sur son chemin. La destination impudique de Glatigny a persisté jusqu’au dix-septième siècle, où les rues adjacentes furent rebâties et mieux habitées. Sauval et ses continuateurs ne nous disent pas en quel quartier était située la Cour Robert-de-Paris, et le nom sous lequel cette Cour est désignée ne nous aiderait pas à retrouver sa situation, si la Taille de 1292 ne fixait pas notre incertitude à cet égard. Cette Cour, qui devait être fort petite, puisque le rôle de la taille n’y compte que treize personnes imposables, attenait à la rue Baillehoé, qui lui servait de corollaire et qui rassemblait la même sorte d’habitants. Henri Geraud prétend que la rue du Renard-Saint-Merry a été percée sur l’emplacement de la Cour Robert-de-Paris. La rue Chapon, qui n’a pas changé de nom, l’avait pris au treizième siècle d’un de ses habitants, Robert Beguon, ou Begon, ou Capon, que nous supposons avoir été un roi des truands, un maître gueux, car begon ou beguon semble dérivé de beguinus, qui veut dire originairement quêteur ou mendiant, en anglais begging; capon, qui vient de capus, oiseau de proie ou faucon, était synonyme de beguon. Nous ne pensons pas que l’on ait attribué, par antiphrase, le nom de Chapon à une rue qui se trouvait affectée spécialement à la débauche. Enfin, la rue de Champfleury, qui, sous le nom de rue de la Bibliothèque, conserve toujours religieusement ses traditions bordelières, avait été ouverte depuis peu d’années sur l’emplacement du parc du Louvre, car, dans la Taille de 1292, elle ne figure que pour quatre contribuables. Cette rue de Champ-fleury ne se composait donc que de quelques petites maisons, encloses de haies et ombragées d’arbres, dans lesquelles la Prostitution n’avait rien à redouter du regard curieux des passants, qui ne venaient là que pour y trouver ce qu’ils y cherchaient.

[CHAPITRE XI.]

Sommaire.—Le cabaret du Char doré.—La rue de Glatigny.—La rue du Fumier.—La rue d’Enfer.—La cour Ferry.—La maison de Cocatrix.—Le Caignard.—Les voûtes de la Calandre et du Marché-Palu.—L’île de Gourdaine.—Le Terrain ou la Motte aux Papelards.—Les faubourgs.—Le Champ Gaillard.—Les quatre tavernes méritoires.—Le Château-de-Paille.—La taverne de la Mule.—Les lupanaires de l’Université.—Le Champ-d’Albiac.—La rue Gracieuse.—Les Champs de la Boucherie, Petit et de l’Allouette.—La rue de l’Aronde.—La rue Gît-le-Cœur.—La rue Sac-à-Lie.—La rue Bordet.—Les Cours des Miracles.—Etc., etc.

Nous continuons notre voyage pornographique dans le vieux Paris, en nous attachant à signaler les rues suspectes qui ne sont pas mentionnées comme telles dans le poëme de Guillot, ni dans les ordonnances du Châtelet. L’ancien nom de ces rues est presque toujours l’enseigne de leur caractère particulier. D’abord, dans la Cité, nous constaterons que, malgré l’usage général qui éloignait du centre des villes les femmes de mauvaise vie, pour les rejeter au delà des murs et, pour ainsi dire, hors de la vie commune, la Prostitution s’était maintenue en plusieurs rues autour de Saint-Denis-de-la-Châtre, qui avait vu se former la première confrérie de la Madeleine, comme nous l’avons rapporté d’après les traditions recueillies par Dubreul et Sauval. Il était tout naturel que le voisinage du Val d’Amour de Glatigny fût envahi de préférence par les ribaudes, qui y allaient commettre le péchié, suivant les termes des anciens édits. On peut donc affirmer que la plupart de ces horribles ruelles, qui ont disparu depuis peu d’années dans les grands travaux de voirie exécutés à travers la vieille cité lutécienne, étaient au moyen âge le théâtre permanent de la débauche, quoique les règlements de police municipale eussent essayé de la circonscrire dans son sanctuaire de Glatigny. Les rues des Marmousets, Cocatrix, d’Enfer, de Perpignan et d’autres, qui formaient un labyrinthe de maisons entassées l’une sur l’autre, privées de jour et d’air, convenaient merveilleusement aux habitudes bordelières. Nous savons, par exemple, que la rue de Perpignan s’était nommée rue Charoui, à cause d’un cabaret du Char doré (de carro aurico); Guillot a parlé de ce cabaret:

En Charoui,—bonne taverne achiez ovri.

Toute taverne devenait, au besoin, un lieu de Prostitution. Cette taverne de Charoui devait être accompagnée d’un jardin planté de roses, puisque la rue prit successivement les noms significatifs de Champrousiers, de Champflory et de Champrosy. Ce champ de roses n’était peut-être qu’une image du plaisir qu’on allait chercher dans ce cabaret, qui fut remplacé par un jeu de paume, d’où la rue tira son dernier nom de Panpignon ou Perpignan.

Le nom de Val d’Amour s’appliquait plus particulièrement à l’entrée fort étroite de la rue de Glatigny, qui descendait vers la rivière et qui menait au port Saint-Landry. Le long de ce petit port, où venaient atterrir quelques barques chargées de bois et de blé, régnait une ceinture de maisons qui, accrochées l’une à l’autre et se soutenant à peine, baignaient dans l’eau leurs pieds vermoulus; ces maisons appartenaient de droit à la plus abjecte Prostitution, que nous verrons partout se réfugier aux bords des fleuves. La rue humide et ténébreuse, que ces hideuses masures formaient par derrière, se nommait tantôt rue du Port-Saint-Landry-sur-l’Yeau, et tantôt rue du Fumier. La famille des Ursins ne craignit pas d’y faire bâtir un hôtel où demeura un des membres les plus illustres de cette famille, Juvénal des Ursins, prévôt des marchands et chancelier de France sous Charles VI. La présence de ce grave personnage dans une rue si mal famée ne servit qu’à lui faire changer de nom, elle se nomma dès lors rue des Ursins; mais son extrémité inférieure (via inferior) fut appelée rue d’Enfer, par allusion à la damnable vie que menaient ses habitants. Nous avons déjà hasardé une conjecture, peut-être téméraire, à l’endroit de la rue des Marmousets, que Guillot semble nous représenter comme fréquentée par des ribauds, plus encore que par des ribaudes. Cependant, une liste des rues de Paris, que l’abbé Lebeuf estime avoir été dressée en 1450, enregistre cette rue sous le nom de rue des Marmouzètes. Nous savons aussi qu’un grand logis, dit maison des Marmousets (domus Marmosetarum), auquel on montait par des degrés extérieurs, y a existé jusqu’au seizième siècle. Ce logis renfermait-il une cour de ribaudie? Près de là, il y avait un lieu de cette espèce nommé la cour Ferry, qui avait donné son nom à la rue des Trois-Canettes. Faut-il encore reconnaître un lieu analogue dans la maison de Cocatrix (domus Coquatricis), qui attenait à celle des Marmousets et portait le nom de la rue où il était situé? Cette rue, que les archéologues de Paris prétendent honorée du nom d’un bourgeois qui l’habitait au treizième siècle, pourrait plutôt, à cause de son vilain renom, offrir un champ curieux à l’étymologie. Ainsi, dans notre vieille langue, cocatre signifie un chapon châtré à demi; cocatrix est, au propre, un lézard qui s’engendre dans les puits et les citernes; au figuré, c’est une fille de joie qui fait des coues et des coqs, suivant l’expression facétieuse d’un vieux conteur. Dans la Verba erotica de son édition de Rabelais, le docte De l’Aulnaye définit Cocquatris, une prostituée. A l’appui de cette définition, et pour ne laisser aucun doute sur les anciennes franchises de la rue Cocatrix, les auteurs de la grande Histoire de Paris, Félibien et Lobineau, ont extrait des registres du parlement les premières lignes d’un arrêt qui commence ainsi: «Du mardi, 15e jour de juin 1367, entre Jehanne la Peltiere, appelante, d’une part, maistre Jehan d’Alcy et les autres habitants de la rue des Marmouzets, d’autre part. L’appelante dict qu’elle demeure en la rue Coquatrix, qui est foraine, où il y a eu bordel, de si longtemps, qu’il n’est mémoire du contraire, etc.» Ce passage prouve, en outre, que les rues où il y avait bordel étaient regardées comme foraines, c’est-à-dire étrangères au régime et au droit commun de la voirie ordinaire.