A l’opposite des mauvais lieux de Glatigny, on trouvait encore dans la Cité d’autres asiles de Prostitution connus seulement des plus vils vagabonds. C’étaient le Caignard et les voûtes de la Calandre et du Marché-Palu. Quoique l’aspect de ces lieux-là soit encore aujourd’hui aussi triste que répugnant, on se ferait difficilement une idée de ce qu’ils étaient aux treizième et quatorzième siècles, lorsqu’ils servaient de repaire nocturne à la débauche la plus immonde. La rue de la Calandre, par son nom emprunté à une petite alouette babillarde, caractérisait les assemblées de femmes, qui s’y tenaient du matin au soir, et qui ne faisaient que jargonner et débattre, quand elles ne péchaient pas. Cette rue, pleine de boues et d’immondices, conduisait au Marché-Palu, dont le nom annonce un étang ou marais (palus), et qui n’était qu’un cloaque, un trou punais, comme on disait en ce temps. Mais ce n’étaient que roses auprès des ruelles qui y aboutissaient et qui ne furent fermées qu’au milieu du dix-septième siècle. Une de ces ruelles, qui, du temps de Sauval, existait encore en partie entre les premières maisons du Petit-Pont et quelques maisons du Marché-Neuf, s’appelait le Caignard, «à cause, dit Sauval (t. I, page 174), qu’elle servoit de passage aux hommes et aux femmes de mauvaise vie, qui y passoient, en se retirant, la nuit, sous les logis du Petit-Pont, où ils menoient une étrange vie.» Enfin, la Prostitution errante avait encore dans la Cité deux champs de foire nocturne, l’un sous les saussaies d’une petite île, qui, nommée l’île de Gourdaine au quinzième siècle, et l’île aux Vaches trois siècles auparavant, forma depuis la pointe occidentale de l’île de la Cité, et l’autre, sur un monticule qui s’élevait à l’extrémité orientale et qui s’est toujours nommé le Terrain. Ce monticule, que les décombres provenant de la reconstruction de Notre-Dame avaient exhaussé dans le lit de la rivière, et que le chapitre de la cathédrale s’était approprié sans en tirer parti, devenait tous les soirs le rendez-vous des débauchés et de leurs méprisables instigateurs: on l’avait surnommé, pour cette raison, dès l’année 1258, la Motte aux Papelards (Motta Papelardorum.) Une citation, tirée d’un sermon de Robert de Sorbon, sur la Conscience, nous fera comprendre dans quel sens équivoque le peuple employait ici le mot Papelards pour désigner les honteux poursuivants des femmes perdues: Imo propter hoc dicuntur papelardi, quia frequentant confessiones. Il est remarquable que le sermon de Robert de Sorbon, où Ducange a pris cette citation singulière, est presque contemporain du baptême de ce terrain ou terrail (terrale), où les Papelards trouvaient à qui parler. Quant à l’île de la Gourdaine, qui avait été l’île aux Vaches, suivant d’anciens titres que les archéologues n’ont pas tenté d’expliquer, son nom a des analogies ou des accointances avec goudine, gourgandine et gordane, qui étaient synonymes de prostituée. Cette île-là, d’ailleurs, dans laquelle furent brûlés les Templiers sous le règne de Philippe le Bel, paraît avoir été un lieu de supplice consacré particulièrement à la punition des crimes obscènes, parce qu’on voulait tenir à distance du peuple les coupables qui s’étaient souillés de cette espèce de crime et qui pouvaient être un objet de scandale à leurs derniers moments.
Dans le quartier de l’Université, qui renfermait tant de rues désertes, tant de clos et de champs inhabités, tant de bordes et de tavernes, la Prostitution avait une foule de retraites que les sergents du Châtelet et n’osaient pas violer et dans lesquelles affluait jour et nuit la gent écolière. La définition que fait de la vie des faubourgs une ordonnance de Henri II, en 1548, peut être appliquée à l’état de ces mêmes lieux, deux ou trois siècles auparavant: «Plusieurs des maisons desdits faubourgs ne sont que retraites de gens malfaisants, taverniers, jeux et bourdeaux, et la ruine d’un grand nombre de jeunes gens qui, alléchez et attirés d’oisiveté, consument et perdent là profusément leur jeunesse.» Il est aisé d’imaginer les besoins de débauche qui dominaient cette population universitaire, composée de robustes compagnons ayant la plupart âge d’homme et souvent pervertis par la fainéantise et la misère. Les ordonnances de saint Louis n’avaient autorisé que deux asiles de ribaudes, l’Abreuvoir Mâcon et Froidmantel, près le clos Bruneau, dans l’Université; mais Guillot nous a signalé six ou sept rues où s’exerçait ouvertement la Prostitution. Les écrivains du même temps, Jacques de Vitry surtout, nous apprennent que chaque maison du quartier des Écoles contenait au moins un mauvais lieu. Alain de l’Ile, le docteur universel, disait des écoliers de son temps, qu’ils aimaient mieux contempler les beautés des jeunes filles que les beautés de Cicéron. Ce sont les Flamands que Jacques de Vitry représente comme plus corrompus que les autres: «Ils sont prodigues, dit-il, aiment le luxe, la bonne chère et la débauche, et ont des mœurs très-relâchées.» Il fallait une quantité prodigieuse de femmes de bonne volonté, pour satisfaire les passions de cette jeunesse indisciplinée, qui s’en allait par bandes à ses plaisirs comme à ses études. Rabelais, dans son Pantagruel, en nous racontant les exploits de Panurge, nous apprend que la police municipale n’avait pas encore d’action, au seizième siècle, sur les franchises de l’Université, et que l’ombre d’un écolier mettait en fuite les sergents du guet: il résulte de là que les femmes dissolues se trouvaient placées sous la sauvegarde des écoliers, qui les tenaient hors de la portée des règlements du Châtelet. Outre les rues de la Plâtrière, des Cordeliers, du Bon-Puits, des Noyers, des Prêtres-Saint-Séverin, etc., où l’auteur du Dit des Rues de Paris confesse avoir rencontré mainte meschinète, nous sommes surpris qu’il n’en ait pas trouvé davantage au Champ-Gaillard et au Champ-d’Albiac. Le Champ-Gaillard était une place ou plutôt un préau qui s’étendait le long des murs de l’enceinte de Philippe-Auguste, depuis la porte Saint-Victor jusqu’à la porte Saint-Marcel; la rue qu’on ouvrit sur ce terrain au treizième siècle prit le nom de rue des Murs, à cause de sa situation; on l’appela ensuite rue d’Arras, lorsqu’on y fonda un collége, ainsi nommé, en 1332; mais le peuple qui l’avait qualifié de Champ-Gaillard, pour exprimer sa destination nocturne, ne lui retira pas ce nom, que justifiait d’ailleurs l’établissement d’une ribaudie fréquentée surtout par les écoliers. Ce mauvais lieu avait encore assez de célébrité au seizième siècle, pour que Rabelais, qui n’en parlait pas vraisemblablement par ouï-dire, l’ait cité, seulement avec trois autres, pour caractériser les désordres des écoliers de Paris: c’est dans le chapitre VI du second livre, où le Limousin qui contrefaisait le langage français raconte les faits et gestes de ses pareils: «Certaines diecules, nous invisons les lupanaires de Champ-Gaillard, de Matcon, de cul-de-sac de Bourbon, de Hueleu, et, en ceste ecstase venereique, inculcons nos veretres ès penetissimes recesses des pudendes de ces meretricules amicabilissimes.» Le langage de l’écolier limousin, qui écorchait le latin et croyait pindariser, est assez inintelligible, par bonheur, pour qu’on ose le rapporter comme un monument de la grammaire érotique de l’Université.
Dans le même chapitre de Rabelais, il est aussi question de quatre cabarets qui devaient être aussi mal famés que les bourdeaux, puisque nous savons, par plusieurs ordonnances de la prévôté, que la plupart des caves et tavernes où l’on donnait à boire étaient tenues par des femmes publiques ou par leurs maquignons, ou courratiers. «Puis, nous cauponisons, dit l’écolier à Pantagruel, ès tabernes méritoires de la Pomme-de-Pin, du Castel, de la Maddelaine et de la Mulle.» Voilà bien les tabernæ meritoriæ des historiens romains, notamment de Suétone, qui nous prouve par là que le mot meretrix a été tiré du verbe mereri et du substantif meritum. Mais nous ne chercherons pas à fixer, au moyen d’une dissertation archéologique, l’emplacement de ces quatre tavernes méritoires, et nous nous bornerons à faire remarquer que leurs noms semblent concorder avec ceux des rues où elles étaient sans doute situées; ainsi la rue de la Madeleine et la rue de la Pomme dans la Cité, sont devenues depuis le quatorzième siècle la rue de la Licorne et la rue des Trois-Canettes, tout en conservant leurs cabarets à l’enseigne de la Madeleine et de la Pomme-de-Pin; la rue du Châtel ou du Château-Fètu se composait d’une partie de la rue de la Ferronnerie, aboutissant à la rue de l’Arbre-Sec, et une maison, dite le Château-Fètu ou Château-de-Paille, dont l’origine n’est pas connue, a subsisté longtemps entre l’église de Saint-Landri et la rivière: la place n’était-elle pas bien choisie pour y mettre un cabaret et le reste? Quant à la taverne de la Mule, il faut aller la chercher jusque dans la rue du Pas-de-la-Mule, que la fondation de la place Royale n’a pas débaptisée de son vieux nom, en lui imposant celui de rue Royale qu’elle n’a pas gardé. Nous ne craignons donc pas de comprendre, dans l’inventaire des mauvais lieux de Paris, ces quatre cabarets fameux, qui sont mentionnés souvent par les poëtes et les conteurs du seizième siècle. Mais cette digression sur les cabarets nous a un peu écarté des lupanaires de l’Université, que nous n’avons pas la prétention de connaître tous. La rue Gracieuse, qui a porté d’abord le nom de rue d’Albiac, avait été bâtie sur un terrain qu’on appelait le Champ-d’Albiac, et qui était, de temps immémorial, consacré à la Prostitution: les asiles qu’elle y avait occupés par droit héréditaire, ne furent détruits qu’en 1555, comme nous le verrons sous cette date. Les antiquaires étymologistes ont trouvé, dans les Comptes de Paris, le nom d’une famille d’Albiac et celui d’une famille Gracieuse, qu’ils nous donnent pour les parrains rivaux de cette même rue, si mal habitée à toutes les époques; mais, si nous hasardons une conjecture plus analogue au caractère de ce lieu-là, nous aimons mieux reconnaître dans le nom d’Albiac une allusion aux Albigeois (Albiaci et Albigenses), qui étaient des hérétiques, non-seulement en religion, mais encore en amour, suivant l’opinion populaire qui confondait sous la dénomination d’Albigeois et d’Albiacs tous les débauchés perdus de vices et souillés d’impuretés. Le Champ-d’Albiac devait donc être le champ de foire de ces impuretés, et la rue qui s’ouvrit sur ce repaire, sans le purifier, fut surnommée Gracieuse, par moquerie ou par antinomie.
Il y avait d’autres champs où les ribaudes tenaient leurs bouticles au péché, tels que le champ de la Boucherie, près de la rue des Mauvais-Garçons; le champ Petit, près de la rue du Battoir; le champ de l’Allouette, etc. Le mot champ désigne ordinairement un endroit où l’on vend et où l’on achète. Mais, en nous renfermant dans la catégorie des rues et ruelles impures, nous ne pouvons oublier la rue de l’Aronde ou de l’Hirondelle, voisine de l’Abreuvoir Mâcon, que Rabelais, peu avare d’étymologies ordurières, appelle Matcon. Cette rue de l’Hirondelle, qui se cache noire et infecte derrière les maisons du quai Saint-Michel, avait tiré son nom de l’enseigne d’un lieu de débauche. Près de là, il serait facile de découvrir une équivoque très-significative dans le nom de la rue Gît-le-Cœur, qui a été appelée tour à tour, par corruption malicieuse ou involontaire, Villequeux, Guillequeux, Gilles-Queux, Gui-le-Comte, etc. A peu de distance de cette rue (à propos de laquelle il faut sous-entendre la spirituelle parenthèse de Boufflers: Je dis LE CŒUR, par bienséance), on avait encore la rue Pavée, que les bonnes langues nommaient tout au long rue Pavée-d’Andouilles. Les rues voisines, dont les anciens noms accusent l’ancienne industrie, furent également infestées de femmes de mauvaise vie; la rue Sac-à-Lie, sobriquet donné à ces sortes de femmes, est devenue rue Zacharie; la rue de l’Éperon se nommait rue de Gaugai (Gautgay, plaisir gai) et annonçait ainsi le genre de passe-temps qu’on y trouvait. Enfin, c’est dans ce dédale de ruelles, qui avaient remplacé le vignoble de Laas ou Liaas, où la Prostitution errante promenait ses amours; c’est entre la rue de Hurepoix et la rue Poupée, que nous voudrions retrouver le lupanaire du cul-de-sac de Bourbon, que les commentateurs de Rabelais transportent près du Louvre. En un mot, le quartier de l’Université était plus riche en lieux de débauche, ou du moins, plus peuplé de filles de joie, que tous les autres quartiers de Paris; et cela n’a pas besoin de preuves, si l’on considère les habitudes licencieuses des écoliers, qui ne sortaient guère des limites de leur domaine et qui avaient chez eux assez de chière-lie, comme ils disaient, pour n’en point chercher ailleurs. Mais les savants qui ont écrit sur les rues de Paris se sont attachés à les réhabiliter dans leurs vieux noms et dans leurs vieilles traditions pornographiques; ils n’ont pas remarqué que ces noms de rues, nés la plupart d’une boutade populaire, avaient passé aux hommes plutôt que des hommes aux rues, et ils n’ont presque jamais tenu compte de l’autorité de l’étymologie. Ainsi, quand ils veulent étudier l’origine du nom de la rue Bordet, qui part de la fontaine Sainte-Geneviève et monte jusqu’à la rue Mouffetard, à l’endroit même où était la porte Bordelle, qui lui a légué son nom, ils prétendent qu’un personnage, nommé Pierre de Bordelles (de Bordelis), demeurait dans cette rue au douzième siècle, et qu’il y a naturellement laissé un nom qu’on ne saurait interpréter à mal. «C’est une erreur populaire, disent les auteurs du Dictionnaire historique de la ville de Paris, de croire qu’à cause de la ressemblance de nom, cette rue ait été autrefois affectée à la débauche.» Il est certain pourtant que Pierre de Bordelles avait été qualifié ainsi dans les actes, parce qu’il possédait une maison dans cette rue, qui fut nommée Bordelles, Bourdelle et Bordel, en raison de son usage primitif et des nombreuses bordes que l’enceinte de Paris avait comprises dans ses murs. La rue Bourdelle, qui conduisait à la porte du même nom, ne fit rien pour donner un démenti à ce nom malhonnête, que confirmait encore le voisinage d’un Champ Gaillard, qui se changea en Chemin-Gaillard, lorsqu’on y perça une rue, et qui est maintenant la rue Clopin, nom moderne où se reflète encore la tradition des mauvaises mœurs de toutes ces rues attenantes aux murs d’enceinte et aux portes de la ville.
- Marckl Del.
- Imp. de Drouart, r. du Fouarre, 11, Paris.
- Outhwaite, sc.
La Cour des Miracles de Paris.
Il ne nous reste plus qu’à indiquer la place topographique de certaines cours de ribaudie, qu’on qualifiait de Cours des Miracles, parce que les gueux, qui s’y rassemblaient et qui simulaient les plus hideuses infirmités pour émouvoir la commisération publique, sortaient de là boiteux, culs-de-jattes, aveugles, manchots, lépreux et couverts d’ulcères, et rentraient le soir ingambes, joyeux et dispos, pour faire la débauche toute la nuit. Ces cours des miracles renfermaient une population de voleurs, de mendiants, de vagabonds, de ladres et de créatures abjectes qui n’avaient conservé de la femme que le nom qu’elles déshonoraient. La plus ancienne de ces cavernes d’infamie était celle de la Grande-Truanderie, qui envoya des colonies dans tous les quartiers de Paris où la police prévôtale leur permit d’ouvrir une cour. Les deux grandes succursales de la Truanderie furent les petites maisons du Temple, ou les loges des Aumônes dans la rue des Francs-Bourgeois au Marais, et la Cour des Miracles, par excellence, près des Filles-Dieu, entre les rues Saint-Denis et Montorgueil. On comptait, en outre, plus de vingt cours ou repaires de la même famille, où l’on menait la même vie de désordre et de turpitude. Il suffira de citer la Cour de la Jussienne, dans la rue Montmartre, à côté de la chapelle des prostituées, dédiée à sainte Marie l’Égyptienne; la Cour Gentien, dans la rue des Coquilles; la Cour Brisset, dans la rue de la Mortellerie; la Cour de Bavière, dans la rue Bordet; la Cour Sainte-Catherine et la Cour du roi François, dans la rue du Ponceau; la Cour Tricot, dans la rue Montmartre; la Cour Bacon, dans la rue de l’Arbre-Sec, etc. Sauval dit, en parlant des hôtes dangereux de la rue des Francs-Bourgeois: «A toute heure, leur rue et leur maison étoient un coupe-gorge et un asile de débauche et de prostitutions.» Sauval fait encore un tableau plus effrayant de la principale Cour des Miracles, qu’il avait pu voir dans toute sa splendeur, lorsqu’elle servait de refuge à tout ce qu’il y avait de plus criminel, de plus impur, de plus ignoble dans le peuple de Paris. C’était là que la Prostitution, à l’ombre de l’impunité, atteignait le dernier degré du vice.
Cette Cour des Miracles avait eu autrefois une étendue considérable; mais elle se trouva insensiblement resserrée entre la rue Montorgueil, le couvent des Filles-Dieu et la rue Neuve-Saint-Sauveur; elle ne se composait plus que d’une place irrégulière et d’un cul-de-sac boueux et puant: «Pour y venir, dit Sauval, il se faut souvent égarer dans de petites rues, vilaines, puantes, détournées; pour y entrer, il faut descendre une assez longue pente de terre, tortue, raboteuse, inégale. J’y ai vu une maison de boue à demi-enterrée, toute chancelante de vieillesse et de pourriture, qui n’a pas quatre toises en carré, et où logent néanmoins plus de cinquante ménages chargés d’une infinité de petits enfants légitimes, naturels et dérobés.» Sauval, qui a recueilli des détails si curieux sur les habitants des cours des Miracles, ne nous apprend rien malheureusement des femmes que le royaume argotique enrôlait sous le gouvernement du grand Coesre. On regrettera davantage de n’avoir pas un portrait physique et moral de ces sujettes du roi des gueux et des argotiers, en sachant une étrange particularité de leur infâme métier. «Des filles et des femmes, raconte Sauval, les moins laides se prostituoient pour deux liards, les autres pour un double, la plupart pour rien. La plupart donnoient souvent de l’argent à ceux qui avoient fait des enfants à leurs compagnes, afin d’en avoir comme elles, et de gagner par là de quoi exciter la compassion et arracher les aumônes.» Le tarif des prostituées de la grande Cour des Miracles était sans doute le plus humble qu’une femme pût demander pour prix de ses honteuses complaisances; mais il faut faire observer que deux liards du temps de Sauval valaient environ dix sous de notre monnaie, et que le double denier tournois représentait les deux tiers d’un liard, c’est-à-dire trois sous au cours actuel. Nous doutons que le taux de la Prostitution soit jamais descendu plus bas.
On comprend que cette espèce de Prostitution était tout à fait hors de l’action de la police du Châtelet. Les malheureuses qui l’exerçaient, protégées par les franchises des cours des Miracles, appartenaient à la race cosmopolite des gueux et des voleurs qui peuplaient ces asiles du crime. Elles étaient couvertes de haillons et squalides de malpropreté; la plupart, qui avaient du sang de cagot ou de bohémien dans les veines, se distinguaient par leur laideur repoussante, leur teint basané, leurs cheveux crépus et leur odeur infecte; celles dont la peau était blanche et la chevelure blonde, passaient pour jolies, et servaient, comme telles, d’amorce aux étrangers que leur mauvaise étoile égarait à la nuit tombante aux environs d’une cour des Miracles. La belle, dressée à cette espèce de chasse, aiguillonnait la convoitise de la proie qu’elle guettait au coin d’une rue: tantôt elle se montrait en larmes et inventait une fable propre à exciter la compassion de celui qui l’interrogeait; tantôt elle allait à la rencontre de l’imprudent qui s’offrait à elle, et sous mille prétextes elle l’entraînait à sa suite; tantôt elle lui adressait des injures et des provocations, pour le forcer à entrer en débat avec elle et pour avoir une occasion de crier au secours: alors, ses complices, père, frères, amis, accourant à sa voix, se jetaient sur l’homme qu’elle accusait d’une insulte imaginaire et qu’on dépouillait sous ses yeux, en le maltraitant, en l’assassinant même, s’il cherchait à se défendre. Le même sort attendait l’infortuné, quand il s’était laissé séduire par cette sirène de carrefour et qu’il avait eu le courage de la suivre dans son bouge: c’était encore un père, un mari, un frère qui venait lui demander compte d’une séduction qu’on ne lui donnait pas toujours le temps d’accomplir, et de gré ou de force il devait payer une rançon, dans laquelle on comprenait tout ce qu’il portait sur lui, sans excepter ses vêtements. Heureux si on lui permettait de s’en aller en chemise, sain et sauf! Il n’est pas besoin de dire que, quant aux ruses et à la théorie de cette pipée amoureuse, le père les enseignait à sa fille, le mari à sa femme, le frère à sa sœur. Les enfants, dès leur bas âge, étaient livrés à la merci de la plus exécrable corruption; ils faisaient de leur corps une pâture, vendue, abandonnée, sacrifiée à la lubricité de leurs parents ou de leurs maîtres; ils n’avaient aucune notion du bien et du mal, surtout dans les choses qui intéressent la pudeur: fille ou garçon, leur premier pas dans la vie les menait à la Prostitution la plus éhontée, et ils ne sortaient plus de cette fange, quand ils y avaient mis le pied. C’était là, de tout temps, la pépinière des prostituées, qui en sortaient pour chercher fortune et qui y rentraient quand elles étaient devenues vieilles sous le harnois. Elles continuaient leur métier, à vil prix, et si elles ne trouvaient plus même deux liards ou un double pour salaire, elles se résignaient à changer d’industrie, et, selon leur degré de capacité, elles tiraient des horoscopes, lisaient l’avenir dans les lignes de la main, préparaient des breuvages d’amour, des philtres, des amulettes, ou vendaient de la graisse et des cheveux de pendus, pour les maléfices et les opérations magiques.