Il ne faut pas croire que les propriétaires des maisons d’une rue affectée au service de la débauche publique fussent très-empressés à se soustraire à cette honteuse servitude qui leur procurait de grands bénéfices. Nous voyons, au contraire, d’après les actes d’un procès souvent renouvelé à l’occasion de la rue Baillehoé, que la destination même d’une rue de ce genre constituait un privilége fort avantageux en faveur de ses propriétaires ou de ses locataires, qui se montraient toujours jaloux de le défendre et de le conserver. Ce procès, dont nous retrouvons les traces çà et là dans les registres du parlement, dura plus d’un siècle et se renouvela sous toutes les formes entre les parties intéressées, qui étaient, d’une part, certains bourgeois, possesseurs des maisons de cette rue infâme, et d’autre part, le curé et les chanoines de Saint-Merry. Le prévôt de Paris et le roi, alternativement, intervenaient dans le débat et l’embrouillaient davantage par des édits et des ordonnances contradictoires. Le parlement, saisi de l’affaire à son tour, ménageait les uns et les autres, prononçait des arrêts, ordonnait des enquêtes et ne se sentait pas le courage d’anéantir des droits fondés par la législation de saint Louis et confirmés par un long usage. Un arrêt du 24 janvier 1388, rapporté dans les preuves de l’Histoire de Paris, par Félibien et Lobineau (t. IV, p. 538), nous fait connaître l’état de la question et les prétentions réciproques des parties en litige. Le chevecier, le curé et les chanoines avaient obtenu des lettres royaux qui supprimaient définitivement la Prostitution dans la rue Baillehoé, et une ordonnance du prévôt de Paris, nouvellement élu, Jean de Folleville, enjoignit aux femmes publiques qui habitaient cette rue de vider les lieux sur-le-champ; comme ces femmes se voyaient soutenues par les propriétaires des maisons qu’elles occupaient, elles ne se pressaient pas d’obéir à l’ordonnance de l’expulsion: le prévôt envoya des archers qui les firent sortir de vive force et des maçons qui murèrent l’entrée de leurs logis. Les propriétaires lésés dans leurs intérêts et indignés de cet abus d’autorité, portèrent plainte devant le parlement et mirent en cause le chevecier, le curé et les chanoines de Saint-Merry, qu’ils accusaient d’avoir trompé la religion du roi et du prévôt. Ces honnêtes propriétaires avaient remis leurs pleins pouvoirs à trois d’entre eux, Jacques de Braux, dit Jacobin, Philippe Gibier et Guillaume de Nevers. Voici les arguments que chaque partie faisait valoir en faveur de sa cause, qui fut sans doute plaidée à fond en audience solennelle par les meilleurs avocats du barreau de Paris.
Le chevecier, le curé et les chanoines disaient que le roi saint Louis avait ordonné que les ribaudes ne demeurassent point en lieux et rues honnêtes; le prévôt de Paris, qui était alors en charge, décida que la rue Baillehoé était dans les conditions d’honnêteté prescrites par l’ordonnance, et il chassa de cette rue les ribaudes, en condamnant à l’amende, c’est-à-dire au quadruple du louage, les seigneurs des maisons louées à ces femmes dissolues: «La rue, ajoutent les défendeurs, est près de belles et grandes rues notables, où il demeure plusieurs bourgeois et plusieurs bourgeoises et les chanoines et chapelains de ladite église. En outre, plusieurs inconvénients s’en sont ensuis et pourroient plusieurs plus grands inconvénients ensuir; car, se aulcun houillier ou ribault tuoit un homme, il seroit près de l’église où il pourroit se retraire; et est la rue belle et honneste pour aller à Saint-Merry et pour aller d’icelle rue en la Verrerie; et en telles rues si honnestes ne doivent demeurer femmes folieuses. Item, que la rue est près du moustier, et près du moustier telles femmes ne doivent point demourer, et c’est le chemin par lequel les chanoines et chapelains doivent aller à l’église.»
Les demandeurs répondaient «qu’il est expédient que telles femmes soient emprès les rues publiques, que en forsbourgs, et y sont faits moins de maux et inconvénients que en rues foraines; que la rue est estroicte et n’est bonne que à ce mestier et n’y a que petites bouticles, et s’aucun y faisoit aucun delict, il ne s’en pourroit fouir que par grande rue et honneste, et seroit plustost prins que se tel delict estoit faict loing de grande rue: et de tout tems telles femmes ont demouré en ladite rue; et anciennement y souloit avoir une porte, et, pour un inconvénient qui advint dans ladite rue, la porte fut abattue, et depuis tousjours y ont demeuré.» Ils rappelaient, à cet égard, que sous le règne de Charles V, Hugues Aubriot, prévôt de Paris, ayant visité les bordiaux, en supprima plusieurs et laissa subsister celui de Baillehoé, par cette raison que les gens honteux oseroient mieux y aller que dans d’autres. Ils prétendaient que l’église de Saint-Merry avait intérêt même à ce que la destination de la rue ne fût pas changée, «pour les rentes qui en vallent mieux, et ce dit raison escripte, que: in virorum honestorum domibus sæpe lupanaria exercentur, etc. Dieu mercy, oncques mal ne fut fait en Baillehoé!» Ils arguaient des ordonnances de saint Louis qui avait voulu qu’il y eût bourdel en Baillehoé, comme en Glatigny et en la Cour Robert-de-Paris: «par ainsi volt que près de la Verrerie eust telles femmes, et maintenant n’en a plus aucunes en la Cour Robert-de-Paris; par conséquent, il est expédient qu’elles demeurent en Baillehoé.» Ils objectaient, de plus, que cette petite rue n’était pas le passage naturel pour aller à l’église, et que la grande rue Saint-Merry y conduisait plus directement; on pouvait aussi, se dispenser d’y faire passer le corps de Nostre-Seigneur, quand on le portait aux malades, quoiqu’on ne fît pas scrupule de le porter souvent par la rue Tiron, qui n’était pas plus honnête «et est expédient, concluaient-ils, que le bordiau soit près de l’église, car combien de telles femmes pèchent, elles ne sont point du tout damnées, et est expédient qu’elles voisent aucune fois à l’église: ce qu’elles font plustost quand elles sont près que si elles estoient loing. Et n’est pas inconvénient que bordiaux soient près de l’église, car nous veons que Glatigny est proche de Saint-Denis de la Chartre, l’une des plus dévotes églises de cette ville et aussy près de Saint-Landry.» Les défendeurs, dans leur réplique, évitèrent de toucher à une question aussi épineuse que celle de la convenance du voisinage des églises et des bordiaux; ils se bornèrent à dire que la lettre de l’ordonnance de saint Louis s’opposait à ce que les femmes de mauvaise vie demeurassent auprès des églises, et ils citèrent un texte de loi romaine à l’appui de cette décision: Deterius est quod penès sacrosanctas ædes morentur. «Et de droit naturel, ajoutaient-ils avec tristesse, il n’est si petit en ceste ville, qui ne puet requérir et faire vuider icelles femmes d’auprès sa maison; par plus forte raison, le chevecier qui est curé: qui fault aller à matines et aux autres heures, et aller à toutes heures pour baptiser enfants et anulleer malades et porter corpus Domini, c’est le plus droict chemin d’aller de l’église Saint-Merry ez rue de la Brille (sans doute la rue du Poirier) et Simon-le-Franc, et de venir les bourgeoises à l’église par Baillehoé.»
Nous ne savons pas positivement à quelle époque se termina le procès, et nous devons regarder comme un de ses derniers épisodes l’ordonnance de Henri VI, roi d’Angleterre et de France, qui se déclara, en 1424, pour le curé et le chapitre de Saint-Merry. Il est probable néanmoins que, malgré toutes les ordonnances royales ou prévôtales, la Prostitution n’abandonna jamais une rue dont elle avait joui et usé par tel et si long temps, que ne est mémoire du contraire. Mais le curé de Saint-Merry se vengea, dit-on, d’un des seigneurs de cette rue, qu’il avait eu pour adversaire dans l’affaire des bouticles au péché, et il le fit condamner, par l’officialité, à faire amende honorable, un dimanche après la messe, devant la porte de l’église, comme coupable d’avoir mangé de la viande un vendredi. Ce n’est pas tout; le chapitre, ayant enfin triomphé des oppositions judiciaires, changea le nom indécent de la rue, qui fut alors confondue avec sa voisine la rue Brisemiche, et qui perdit de la sorte son vieux caractère d’ignominie; car, en prononçant Baillehoé, le peuple ajoutait une pantomime et une grimace malhonnêtes, qui n’avaient plus de sens à l’égard de la rue Taillepain ou Brisemiche. Toutes ces étymologies de Baillehoé étaient également significatives, soit qu’on l’écrivît Baillehoue ou Baillehore ou Baillehort, soit qu’on préférât adopter l’ancienne orthographe de Baillehoc ou Baillehoche; car le verbe baille variait d’acception, suivant le mot qu’on y accolait, et ce mot emportait toujours avec lui une valeur obscène: houe, c’est un instrument de labour; hore, c’est une fille publique; hort, c’est un choc violent; hoc, c’est cela; hoche, c’est une entaille, etc. En un mot, il y avait constamment une image indécente attachée aux différents noms de cette rue, qui, en perdant ses noms équivoques, ne devint pas plus honnête, puisque dans le dernier siècle les filles de la rue Brisemiche avaient encore une célébrité proverbiale.
Le document, que nous avons analysé en parlant du procès de la fabrique de Saint-Merry contre les seigneurs de Baillehoé, nous permet de fixer certains points d’archéologie pornographique. Nous pouvons presque, avec certitude, constater que les rues affectées à la Prostitution avaient été autrefois fermées la nuit avec des portes; que ces rues, hantées par les ribauds et gens dissolus, étaient souvent le théâtre de rixes, de meurtres et d’inconvénients graves; que néanmoins les maisons s’y louaient plus cher qu’ailleurs et y produisaient de bons revenus à leurs propriétaires ou tenanciers; que les femmes folieuses avaient l’entrée libre dans les églises, où elles allaient, moins pour prier, que pour chercher aventure; enfin, que la présence d’un bordiau était avantageuse à la paroisse en raison des aumônes que ses pensionnaires payaient au curé et à la fabrique. Remarquons, en outre, que dès lors un usage de droit coutumier, qui s’est maintenu jusqu’à nos jours, autorisait chaque bourgeois à porter plainte contre toute femme de mauvaise vie, qu’il voulait faire expulser, de sa maison ou de son voisinage, par les sergents du Châtelet chargés de la police des prostituées et des lieux de débauche.
[CHAPITRE XII.]
Sommaire.—Le livre de la Taille de Paris.—Le roi des ribauds de la royne Marie.—Ysabiau l’Espinète.—Jehanne la Normande.—Edeline l’Enragiée.—Aaliz la Bernée.—Aaliz la Morelle.—La Baillie et la Perronnelle-aux-chiens.—Perronèle de Sirènes.—Anès l’Alellète.—Jehanne la Meigrète.—Marguerite la Galaise.—Geneviève la Bien-Fêtée.—Jehanne la Grant.—Ysabiau la Camuse.—Maheut la Lombarde.—Marguerite la Brete.—Ysabiau la Clopine.—Anès la Pagesse.—Juliot la Béguine.—Jehanne la Bourgoingne.—Maheut la Normande.—Gile la Boiteuse.—Mabile l’Escote.—Agnès aux blanches mains.—Jehanette la Popine.—Ameline la Petite.—Ameline la Grasse.—Marie la Noire.—Anès la Grosse.—Jehanne la Sage, etc., etc.
Nous avons dit que le livre de la Taille de Paris, pour l’an 1292, ne présentait aucun fait relatif à la Prostitution; mais, après avoir examiné de nouveau ce livre si précieux pour l’histoire de Paris à cette époque, nous croyons pouvoir modifier un peu ce jugement, qui, pour être vrai au premier coup d’œil, mérite de n’être accepté qu’avec certaines réserves; car si, en effet, on ne trouve nulle part dans les quêtes de la taille une désignation précise des femmes communes qui exerçaient le métier de ribauderie, on est tenté de les reconnaître çà et là sous des sobriquets qui les caractérisent. Il est certain, toutefois, que ces femmes ne payaient aucun impôt, dans les tailles extraordinaires levées au profit du roi, en qualité de ribaudes; mais elles payaient à titre de locataires des maisons qu’elles habitaient en ville, hors de leurs bouticles au péchié. Nous ne savons rien, par malheur, sur les conditions de l’assiette des taxes; et, par exemple, il nous est impossible de comprendre pourquoi Paris, qui renfermait, sous Philippe le Bel, une population de 400,000 âmes environ, ne fournit que 15,200 contribuables, suivant les calculs du savant Henri Geraud, payant ensemble 12,218 livres et 14 sous. Ces contribuables ne sont pas certainement les plus riches habitants, que les priviléges de bourgeoisie exemptaient de la taille; ce ne sont pas aussi les plus pauvres, comme nous le voyons par les différences de fortune que semblent accuser les variations de la taille. Il ne faut pas se fier aux étranges suppositions de Dulaure, qui veut que le nombre des tailles indique le nombre des feux; si cela était, le rôle de la Taille ne mentionnerait pas, avec une taxation spéciale, les enfants, les valets, les chambrières, les ouvriers compagnons des personnes imposées. Nous hasarderons une conjecture, qui ne repose pas sur des preuves écrites, en disant que la taille n’atteignait que les individus logés au rez-de-chaussée, ayant ouvroir, ou fenêtre, ou issue de plain-pied sur le pavé du roi. Cette conjecture, que rien, d’ailleurs, ne contredit, a l’avantage d’expliquer naturellement la singulière disproportion qui existe entre le nombre des habitants et celui des contribuables, parmi lesquels les femmes ne comptent pas pour la dixième partie.
La Taille de 1292 nous permettra de constater un fait que confirment plusieurs ordonnances postérieures de la prévôté de Paris: c’est que les rues affectées à la débauche publique ne recevaient les femmes de mauvaise vie, qu’à certaines heures du jour, dans des bordeaux ou clapiers où elles exerçaient librement leur abjecte profession. Nous verrons qu’elles ne logeaient pas la nuit dans ces mêmes rues, comme si le législateur avait voulu qu’elles respirassent l’air de la vie honnête en sortant de l’atmosphère de leur infamie. Nous ne les rencontrerons donc que dans les rues voisines, et nous n’aurons pas de peine à les reconnaître à leurs surnoms populaires et à l’uniformité de leur taxe. Avant d’aller à leur recherche dans les paroisses où elles cachaient leur existence souvent chrétienne et presque honorable en apparence, puisqu’elles étaient quelquefois mariées et avaient un ménage, nous devons extraire du livre de la Taille une particularité très-bizarre, que l’éditeur a laissée passer inaperçue et qui se rattache à l’histoire de la Prostitution. Dans la quête des menues gens qui résidaient au quartier Saint-Germain-l’Auxerrois et qui furent tous taxés indifféremment à 1 sol ou 12 deniers par tête, on est étonné de trouver le roy des ribaus de la royne Marie (voy. p. 5 du Livre de la Taille, publié avec des commentaires par H. Geraud). Quel est ce roi des ribauds qui avait sa demeure dans la rue d’Osteriche, aujourd’hui rue de l’Oratoire, vis-à-vis du Louvre? A coup sûr, il ne s’agit pas ici d’un officier de la maison du roi de France; et la misérable quotité de sa contribution témoigne assez de sa condition infime. Ce n’est pas le roi des ribauds de la cour de France, qui eût payé au fisc la même redevance que Adam le cavetier, Jehan menjuepain (mendiant) et Helissent, ferpiere de linge.