Il faut maintenant chercher à découvrir, dans la topographie du vieux Paris, les rues dont la Prostitution errante avait fait la conquête, et que cependant les ordonnances des rois, les arrêts du parlement et les mandements de la prévôté ne nous signalent pas nominativement. Ces rues, où s’exerçait en secret la coupable industrie des putes libres, étaient en assez grand nombre, et le nom souvent obscène qu’elles devaient à la malice du populaire les désignait à la réprobation des honnêtes gens, qui s’en écartaient avec prudence. Outre les cours des Miracles, qui englobaient dans la même fange les voleurs et les prostituées de la dernière classe, on compterait aisément une vingtaine de rues aussi mal famées que celles dont saint Louis avait livré entièrement le séjour à la débauche publique. Nous avons déjà remarqué plus haut que ces rues étaient ordinairement voisines d’un centre de Prostitution. Ainsi, la rue Transnonain dépendait, pour ainsi dire, de la rue Chapon; la rue Bourg-l’Abbé, de la rue du Hueleu; la rue Cocatrix, de la rue Glatigny. Dès les premiers temps, les ribaudes avaient choisi leur résidence auprès du lieu de leurs assemblées, afin de pouvoir s’y rendre à toute heure sans être exposées aux insultes et aux huées de la populace. La rue Bourg-l’Abbé, qui fut ouverte hors de l’enceinte de Philippe-Auguste, sur le territoire de l’abbaye Saint-Martin-des-Champs, participait à la mauvaise réputation de la rue ou plutôt du cul-de-sac de Hueleu, qui formait l’entrée de la rue actuelle du Grand-Hurleur. Sauval (t. Ier, p. 120) rapporte une locution proverbiale qui nous fait connaître quels étaient les habitants de cette rue: «Ce sont gens de la rue Bourg-l’Abbé, disait-on; ils ne demandent qu’amour et simplesse.» Quant à la rue de Hueleu, exclusivement réservée à la Prostitution, depuis son origine jusqu’à nos jours, elle ne devait pas son nom, comme l’a dit l’abbé Lebeuf, à un chevalier, nommé Hugo Lupus (en vieux français, Hue-leu), lequel vivait au douzième siècle et fit plusieurs donations à l’église de Saint-Magloire; mais bien aux huées qui accompagnaient alors les gens simples ou crédules que le hasard amenait dans ce lieu infâme. Cette étymologie, conforme à l’esprit du baptême des rues de Paris, est confirmée par le nom des Innocents, que la rue a porté aussi vers la même époque; on l’appelait encore rue du Pet. On lui donna depuis le nom de Grand-Hueleu, pour la distinguer de la rue du Petit-Hueleu, sa voisine, qui avait été d’abord la petite rue Palée, et qui mérita d’être comparée plus tard à celle de Hueleu, pour la honteuse destination qu’elle avait prise: «Dès qu’on voyoit entrer un homme dans l’une ou l’autre de ces rues, disent les auteurs du Dictionnaire historique de la ville de Paris, on devinoit aisément ce qu’il y alloit faire, et l’on disoit aux enfants: Hue-le, c’est-à-dire, crie après lui, moque-toi de lui!» Quoi qu’il en soit, de tous les bourdeaux de Paris, celui de Hueleu fut celui qui conserva la plus horrible renommée; ce fut lui surtout qui détermina les sévères mesures de répression que Charles IX étendit à tous les mauvais lieux de sa capitale. On pourrait soutenir, par de bonnes autorités, que les enfants avaient l’habitude de crier au loup et, par corruption, houloulou, quand un homme accostait une femme débauchée dans la rue, ou quand une de ces malheureuses osait se montrer en plein jour avec le costume de son état.

Les rues qui conduisaient à la rue Chapon n’étaient pas mieux habitées qu’elle. La rue Transnonain a longtemps servi de prétexte aux grossiers jeux de mots du peuple, qui l’appelait tantôt Trousse-Nonain ou Tasse-Nonain et tantôt Trotte-Putain et Tas-de-Putain. La rue Ferpillon, dans le nom de laquelle on a cru retrouver le nom d’un de ses premiers habitants, fut d’abord nommée Serpillon, vieux mot qui correspond à torchon. La rue de Montmorency, où les seigneurs de Montmorency eurent autrefois un hôtel avec des dépendances considérables, n’était connue que sous le nom de Cour au vilain, à cause d’une espèce de cour des Miracles qu’elle renfermait. La plupart des rues situées hors des murs ou le long de cette enceinte de remparts construits par Philippe-Auguste, étaient dévolues à la Prostitution libre, qui y bravait en paix les ordonnances de la prévôté et la police des sergents du Châtelet. Ainsi, la rue des Deux-Portes, la rue Beaurepaire, la rue Renard, la rue du Lion-Saint-Sauveur, la rue Tireboudin, appartenaient de droit aux ribaudes du plus bas étage. La rue des Deux-Portes, qui prit son nom de ses deux portes qu’on fermait pendant la nuit, avait été inévitablement un lieu de débauche, ce que prouve assez le sobriquet de Gratec.., qu’elle a porté jusqu’au quinzième siècle. C’est sous ce nom obscène, qu’elle est désignée dans une liste des rues de Paris, publiée par l’abbé Lebeuf d’après un ancien manuscrit de l’abbaye de Sainte-Geneviève (Hist. de la ville et du diocèse de Paris, t. II, p. 603). Dans le Compte du domaine de Paris, pour l’année 1421 (Sauval, t. III, p. 273), le receveur de la ville déclare avoir reçu de Jean Jumault «les rentes d’une maison, cour et estables, ainsi que tout se comporte, séant à Paris dans la rue Gratec.., près de Tirev.., où pend l’enseigne de l’Escu de Bourgogne estant en la censive du roi.» La rue Tirev.., dont il est question dans ce Compte, a gardé son infâme dénomination jusqu’au seizième siècle, où la reine Marie Stuart, femme de François II, passant par là, s’avisa de demander le nom de cette rue à un de ses officiers et donna lieu à l’altération du nom primitif. Quoi qu’il en soit de cette anecdote, que Saint-Foix prétend avoir empruntée à la tradition locale, on eut l’étrange idée, en 1809, d’inscrire le nom de Marie Stuart sur l’écriteau de la rue Tireboudin.

Les noms de rues, inventés et corrompus par le peuple, qui se plaisait aux équivoques les moins décentes, suffiraient presque pour nous faire découvrir les traces de la Prostitution publique et secrète dans le vieux Paris. Sans sortir des nouveaux quartiers qui composaient la Ville et qui rayonnaient au nord de la Cité sur la rive droite de la Seine, en deçà et au delà de l’enceinte de Philippe-Auguste, nous trouvons, dans les vieux inventaires, les rues de la Truanderie, du Puits-d’Amour, de Poilec.., de Merderel, de Putigneuse, de Pute-y-musse, etc. Ces noms-là disent eux-mêmes ce qu’étaient les rues qui les portaient. Celle de la Truanderie, la seule qui ait gardé son nom à travers plus de six siècles, offrait un asile non-seulement aux prostituées errantes, mais encore aux gueux, aux voleurs, aux vagabonds, en un mot, aux truands. La rue du Puits-d’Amour, qui est maintenant la rue de la Petite-Truanderie, avait un puits célèbre, dont nous avons parlé déjà et que les femmes amoureuses connaissaient bien: ce puits, dont le souvenir se lie à plusieurs chroniques d’amour, existait au centre de la petite place de l’Ariane, dont le nom primitif semble avoir été place de la Royne, peut-être à cause d’une reine de ribaudie ou d’amour, qu’on sacrait avec l’eau de ce puits. La rue de Poilec.., qui est encore reconnaissable sous son nom moderne de rue du Pélican, qu’une maladroite pruderie avait métamorphosée en rue Purgée au commencement de la Révolution; cette vilaine rue n’a jamais changé d’emploi et l’on y rencontre toujours les mêmes mœurs. La rue Merderel ou Merderet ou Merderiau s’est un peu nettoyée, depuis qu’on en a fait une rue Verderet, puis Verdelet, mais elle a maintenu en partie ses vieux us d’impureté et la Prostitution s’y promène, comme autrefois, dans la boue et les immondices. La rue Putigneuse, au faubourg Saint-Antoine, est à présent rue Geoffroy-Lasnier. La rue Pute-y-Musse (c’est-à-dire, fille s’y cache) a pris un air honnête, en devenant rue du Petit-Musc. Guillot indique, dans son itinéraire, une autre rue de Pute-y-Musse ou Pute-Musse, que l’abbé Lebeuf a cru reconnaître dans la rue Cloche-Perce ou de la Cloche-Percée. Il n’est pas besoin de dire que ces rues ou ruelles, hantées par les femmes de mauvaise vie et leurs impudiques satellites, furent remarquables, entre toutes, par leur saleté et leur puanteur; c’est dans cet état d’ignominie, qu’elles nous apparaissent encore au milieu du dix-septième siècle, lorsque les commissaires voyers firent une enquête de salubrité dans les rues de la capitale et constatèrent, dans la plupart des rues bordelières, la présence de cloaques infects qui empestaient l’air et de hideuses carognes qui affligeaient les regards autant que l’odorat. La Prostitution, comme on en peut juger par là, ne se piquait pas des délicatesses et des recherches sensuelles que lui inspira plus tard l’exemple d’une cour galante et voluptueuse.

[CHAPITRE XIII.]

Sommaire.—Ordonnances somptuaires de Philippe-Auguste.—Législation des rois de France contre la dissolution et la superfluité des habillements.—Les reines de ribaudie.—Défenses des prévôts de Paris et arrêts du parlement.—Arrêt du 26 juin 1420.—Ordonnance du roi Henri VI, roi d’Angleterre.—Arrêt du parlement du 17 avril 1426, prohibant les ornements que portent les damoiselles.—Les reines et princesses d’amour.—L’Ordinaire de Paris.—Jehannette veuve de Pierre Michel, Jehannette la Neufville et Jehannette la Fleurie.—Les ceintures d’argent.—Inventaires des défroques de Marguerite, femme de Pierre de Rains, et de damoiselle Laurence de Villers, femme amoureuse.—Jehanne la Paillarde et Agnès la Petite.—Ordonnance de Henri II.—Jehanneton du Buisson.—De ceux et celles qui vivaient du produit du maquerellage, tenaient bordiaux, louaient bouticles au péché, ou gouvernaient clapier de filles publiques.—Le marché aux Pourceaux.—Supplice des gueuses.

Nous avons vu que le prévôt de Paris, par son ordonnance de 1360, avait fait défense aux filles et femmes de mauvaise vie, sous peine de confiscation et d’amende, de porter sur leurs robes ou sur leurs chaperons «aucuns gez ou broderies, boutonnières d’argent blanches ou dorées, ni des perles, ni des manteaux fourrez de gris.» Cette ordonnance, la plus ancienne que nous connaissions qui soit relative à la police somptuaire des prostituées, avait été certainement précédée de quelques autres qui n’ont pas été conservées dans les archives du Châtelet de Paris. Philippe-Auguste fut le premier roi qui s’occupa de corriger le luxe des habits ou plutôt qui, sous prétexte de le réformer dans l’intérêt de bien public, fit servir le costume à établir la hiérarchie sociale, selon la naissance, le rang et la fortune. On peut donc supposer que, dès les premiers règlements de Philippe-Auguste, à l’égard des habits, des étoffes et des joyaux, les prostituées de profession se trouvèrent dépossédées du privilége d’être vêtues comme des dames et des châtelaines; mais il n’est resté qu’un souvenir des lois somptuaires de Philippe-Auguste. Celles de Philippe le Bel, qui n’étaient sans doute que la répétition et la confirmation des précédentes, n’ont pas éprouvé le même sort; et nous pouvons dater de 1294 la législation des rois de France contre la dissolution et la superfluité des habillements. Dans cette ordonnance de 1294, il n’est pas question sans doute des femmes publiques et des livrées qui leur appartiennent; mais on doit croire qu’elles n’étaient pas plus privilégiées que les bourgeois et bourgeoises, qui ne devaient plus porter ni vair, ni gris, ni hermine, ni or, ni pierres précieuses, ni couronnes d’or ou d’argent, et qui étaient tenus de se délivrer, dans le cours de l’année, des fourrures et des joyaux qu’ils auraient acquis antérieurement à l’ordonnance. L’exécution d’une pareille ordonnance n’était pas chose facile, et parmi les désobéissances les plus obstinées, on rencontra celle des reines de ribaudie, qui ne manquèrent pas de soutenir qu’un édit concernant les bourgeoises ne les atteignait pas, et que le roi de France n’avait pu les déshonorer au point de vouloir les contraindre à ne faire que des robes à 12 sols l’aune.

L’ordonnance de Philippe le Bel fut le point de départ de toutes les ordonnances du même genre, qui ne firent que la renouveler et la compléter, en y ajoutant des prescriptions qui variaient avec les modes et les usages. Plusieurs de ces ordonnances ont dû être publiées, avant celle de 1367, qui, seulement destinée aux habitants de Montpellier, surtout aux femmes de cette ville, est pleine de détails minutieux sur la forme des vêtements et la qualité des étoffes. Il est difficile de croire que plusieurs règlements somptuaires, aussi détaillés au moins, n’aient pas été appliqués aux femmes de Paris, dans le long espace de temps qui s’est écoulé entre le premier édit de 1294 et celui de 1367, lequel n’avait force de loi que dans la ville de Montpellier. On ne trouve cependant que la proclamation du prévôt de Paris, datée de 1360, que nous avons citée et dont les femmes communes étaient seules l’objet. Il y eut certainement d’autres proclamations analogues, sans compter celle qui concernait exclusivement les ceintures dorées et que la tradition nous indique d’une manière certaine, quoique le texte original ne soit pas parvenu jusqu’à nous. Ce texte, d’ailleurs, n’était qu’une paraphrase explicative d’un article de l’ordonnance de Philippe le Bel. Mais on a lieu de croire que les filles publiques de Paris se montrèrent peu dociles aux avis de la prévôté et se mirent peut-être en révolte ouverte contre ses agents chargés de faire exécuter la loi, car nous voyons, dans le cours du quinzième siècle, reparaître à plusieurs reprises, et toujours avec un surcroît de sévérité, les défenses que le prévôt adressait à ses humbles sujettes et que des arrêts du parlement ne cessaient de venir corroborer. Par son ordonnance du 8 janvier 1415, entièrement relative à la Prostitution, le prévôt défendit de nouveau à toutes femmes dissolues d’avoir la hardiesse de porter, à Paris ou ailleurs, de l’or et de l’argent sur leurs robes et chaperons, des boutonnières d’argent blanches ou dorées, des perles, des ceintures d’or ou dorées, des habits fourrés de gris, de menu vair, d’écureuil ou d’autres fourrures honnêtes, et des boucles d’argent aux souliers, sous peine de confiscation et d’amende arbitraire. On leur accordait huit jours pour quitter ces ornements et pour s’en défaire; après quoi il était enjoint aux sergents, qui les trouveraient en contravention, de les arrêter en quelque lieu que ce fût, excepté dans les églises, et de les mener en prison au Châtelet, pour que là, leurs habits ayant été enlevés et arrachés, elles fussent punies suivant l’exigence des cas. Cette ordonnance fut renouvelée et criée à son de trompe dans les rues et carrefours de Paris, en 1419, ce qui prouve qu’elle n’avait pas été trop bien observée par les intéressées et que la persistance des rebelles avait découragé la surveillance des sergents.

Le parlement, malgré la guerre civile, la peste et la famine qui désolaient alors la capitale et plusieurs provinces du royaume, regarda comme assez importante la question somptuaire, en tant que relative aux filles et femmes de mauvaise vie, pour rendre un arrêt le 26 juin 1420, par lequel défenses étaient faites à ces impures, «de porter des robes à collets renversez et à queue traînante, ni aucune fourrure de quelque valeur que ce soit, des ceintures dorées, des couvre-chiefs, ni boutonnières en leurs chaperons,» et cela, sous peine de prison, de confiscation et d’amende arbitraire, après un délai de huit jours donné aux contrevenantes pour se conformer à la loi. L’arrêt du parlement ne trouva pas plus d’obéissance chez les ribaudes, que l’ordonnance du prévôt de Paris; et il fallut que ce dernier, cinq ans après, recommençât ses publications, qui furent souvent répétées avec aussi peu de succès. Les damoiselles de la Prostitution ne voulaient pas renoncer à leurs affiquets de toilette, et elles éludaient sans cesse l’ordonnance, en modifiant quelque chose dans les inventions de la mode et en renchérissant sur le luxe des femmes de bonne vie.

Il paraîtrait que la saisie des habits et joyaux défendus formait encore, à cette époque, une assez bonne aubaine, puisque le prévôt de Paris se l’appropriait comme un des revenus de sa charge; mais Henri VI, roi d’Angleterre, qui était maître de Paris en 1424, ne souffrit pas que cette source impure de profits fût détournée des coffres du roi, et par une ordonnance en date du mois de mai de cette année-là, il enjoignit au prévôt, «que dorénavant il ne preigne ou applique à son prouffit les ceintures, joyaux, habitz, vestemens ou autres parements defenduz aux fillettes et femmes amoureuses ou dissolues.» (Voy. le recueil des Ordonn. des rois de la 3e race.)