Les femmes de plaisir normandes, poitevines et angevines avaient beaucoup fait, sans doute, pour mériter leur renommée; celles d’Angers l’emportaient sur toutes, comme le prouve ce dicton proverbial qui avait cours au quinzième siècle: «Angers, basse ville et hauts clochers, riches putains, pauvres écoliers.» Le bas peuple de l’Anjou avait lui-même composé son blason: Angevin, sac à vin; Angevine, sac à .... (Le Livre des Proverbes français, par le Roux de Linci, t. Ier, p. 203.)

Le voisinage de l’Anjou et du Poitou n’avait pas réussi à pervertir la chaste Bretagne, où la Prostitution n’eut jamais qu’une existence cachée, timide, que le hasard révélait parfois aux bonnes âmes bretonnes. Ainsi, vers la fin du quatorzième siècle, dans l’enquête ouverte pour la canonisation de Charles de Blois, un témoin, nommé Jean du Fournet, homme d’armes de la paroisse de Saint-Josse, au diocèse de Dol, raconta aux commissaires ecclésiastiques comment le saint duc avait converti une pécheresse. Le jour du jeudi saint de l’année 1357, Charles de Blois se rendant de la ville de Dinan au château de Léon, accompagné d’Alain du Tenou son argentier, de Godefroi de Ponblanc son maître d’hôtel, du chevalier Guillaume le Bardi et de quelques gens d’armes, aperçut une femme assise au bord du chemin; il lui demanda ce qu’elle faisait là, et celle-ci, s’étant levée, répondit qu’elle gagnait son pain à la sueur de son corps (quod panem suum isto modo, per publicationem sui corporis, lucrabatur). Le duc, prenant à part son argentier, lui ordonna de s’approcher de cette femme et de l’interroger sur le genre de métier qu’elle exerçait, car le bon seigneur n’avait pas compris la réponse de la pauvre créature, qui avoua tristement qu’elle était au service de l’impureté publique (quod erat mulier publica), et que la misère l’avait obligée à faire ce vilain métier. Le duc, entendant cela, dit à cette malheureuse qu’elle devrait au moins s’abstenir de pécher de la sorte pendant la semaine sainte. Elle répliqua que si elle avait vingt sous, elle s’en abstiendrait bien jusqu’à la fin du mois. Charles de Blois mit la main à sa bourse, qui n’était pas trop garnie (modicam bursam suam), et en tira 40 sous, qu’il offrit à cette femme. Elle promit, en les recevant, de rester vingt jours sans commettre le péché de fornication. Godefroi de Ponblanc voulait qu’elle s’engageât, par serment, à cette pénitence, de quarante jours; mais le duc ne permit pas qu’elle s’exposât à un parjure, et il la quitta en l’exhortant à persévérer dans la bonne voie. Cette prostituée, qui se nommait Jehanne du Pont, tint sa promesse et n’oublia pas les conseils de Charles de Blois. Elle renonça pour toujours à la vie dissolue, et, avec ses 40 sous, qui lui faisaient une petite dot, elle épousa un garçon du pays, fils de Mathieu Ronce de Pludilhan, et ne retomba plus dans le péché. (Hist. de Bretagne, par Lobineau, t. II, p. 551.) On peut induire, de cette aventure, que Jehanne du Pont, comme femme de champs et de haies, ne gagnait pas plus d’un ou deux sous par jour en attendant les chalands sur le bord du chemin ainsi que les prostituées étrangères dans la Judée et telles que nous les représentent les saintes Écritures.

Les provinces occidentales, où les mœurs franques s’étaient conservées dans toute leur impureté, furent de tout temps le théâtre des plus grands débordements de la Prostitution. Il y avait en Lorraine et en Alsace comme ailleurs des coutumes et des ordonnances qui punissaient les excès de la débauche, surtout quand elle portait atteinte à la considération du clergé, qui s’y livrait avec emportement; mais, dans chaque ville, l’impudicité publique trouva des institutions protectrices, s’il est permis d’employer cette expression pour caractériser l’organisation du vice au point de vue de la police édilitaire. M. Rabutaux, après avoir décrit l’état de la Prostitution dans les climats du midi, «où nous voyons, dit-il, sans étonnement, des passions fougueuses produire leur naturelle conséquence,» s’étonne de ne pas rencontrer des mœurs plus sévères dans les pays du nord: «Si nous portons notre attention, ajoute-t-il, sur des pays qu’un ciel moins brûlant semblait disposer à une conduite plus grave, nous y retrouvons les mêmes excès, empreints peut-être d’un caractère plus grossier.» L’explication de ce fait doit ressortir, à notre avis, d’une cause historique et de certaines conditions d’économie politique. La population austrasienne, d’une part, avait gardé ses habitudes de luxure féroce, et, d’autre part, la législation nationale n’avait rien fait pour dompter ces appétits brutaux, que l’abus des boissons fermentées, de la bière ou cervoise, de l’hydromel et des vins du Rhin, exaltait jusqu’au délire. La Prostitution est donc admise comme loi de nécessité, pour sauvegarder l’honneur des femmes mariées, qui, malgré cela, ne se préservaient pas toujours des outrages et des attentats de la sensualité masculine. Le législateur ne recherche et ne condamne que les méfaits qui découlent de cette source impure. Ainsi le maquerellage est châtié plus rigoureusement que le viol; mais toute fille et toute femme n’en a pas moins le droit de se vendre elle-même, en se soumettant toutefois à diverses formalités de police municipale. La loi n’était sévère contre elles, que dans le cas où elles se prostituaient aux gens d’église. Charles III, duc de Lorraine, résume l’ancienne jurisprudence dans son ordonnance du 12 janvier 1583, qui condamne au fouet «les femmes et filles notoirement notées et diffamées de paillardise, qui hantent les maisons des gens d’église, et chez lesquelles ils se retirent pour en abuser.» Quant aux règlements de la Prostitution légale, ils ne différaient guère, quoique plus larges et moins austères, de ceux que des raisons d’utilité, de morale et de prudence, avaient fait adopter dans les grandes villes du midi. Les femmes de mauvaise vie se trouvaient comme retranchées de la société; elles habitaient des quartiers et des rues infâmes; elles ne pouvaient vaquer ailleurs à leur ignoble métier; elles portaient un costume spécial ou une marque distinctive à l’instar des Juifs; elles payaient une redevance au fisc; elles se gouvernaient entre elles d’après les statuts d’une association régulière, analogue à celles des corps de métier.

A Strasbourg, des ordonnances municipales de 1409 et 1430 constatent que les femmes publiques étaient reléguées dans les rues Bieckergass, Klappergass, Greibengass, et derrière les murs de la ville, où ces sortes de femmes avaient demeuré de tout temps, disent les ordonnances, qui furent renouvelées plusieurs fois dans le cours du quinzième siècle. (Voy. dans les Mém. de l’Institut, Sciences morales et politiques, les Observations de M. Koch sur l’origine de la maladie vénérienne et sur son introduction en Alsace et à Strasbourg.) On conserve, en effet, dans les archives de cette ville, les règlements et statuts accordés, le 24 mars 1455, par le magistrat de Strasbourg, à la communauté des filles établies dans la rue et maison dites Picken-gaff. Ces règlements, composés de treize articles, renferment les mesures de police auxquelles étaient soumis les lieux de débauche. (Dict. des sciences médicales, t. XLV, art. Prostitution.) Ces mauvais lieux se multiplièrent tellement, que, vers la fin du quinzième siècle, les officiers publics chargés de les surveiller et d’y recueillir l’impôt lustral, en comptaient plus de cinquante-sept dans six rues différentes; en outre, la seule rue dite Undengassen renfermait dix-neuf de ces maisons de paillardise; il y en avait une foule dans la petite rue vis-à-vis du Kettener, et plusieurs derrière la maison appelée Schnabelburg. Koch a eu sous les yeux le rapport de police qui prouve que la Prostitution légale comptait une centaine de bordiaux dans la ville archiépiscopale de Strasbourg. Les entrepreneurs de ces harems ouverts à la lubricité alsacienne envoyaient leurs agents et leurs courtiers jusque dans les pays étrangers pour y faire provision de belles jeunes filles, qui louaient leur corps par contrat, et qui, une fois prisonnières dans les clapiers (klapper) de Strasbourg, se voyaient réduites à une condition pire que l’esclavage. Enfin, vers le commencement du seizième siècle, les maisons publiques ne suffisaient plus pour contenir toutes les femmes de vie dissolue, qui affluaient de tous côtés, et qui, n’ayant pas de gîte, envahirent les clochers de la cathédrale et des autres églises. «Pour ce qui est des hirondelles ou ribaudes de la cathédrale, dit une ordonnance de 1521, le magistrat arrête qu’on les laissera encore quinze jours; après quoi, on leur fera prêter serment d’abandonner la cathédrale et autres églises et lieux saints. Il sera nommément enjoint à celles qui voudront persister dans le libertinage de se retirer au Rieberg (hors la ville, près de la porte des Bouchers) et dans d’autres lieux qui leur seront assignés.» Quinze ans plus tard, grâce au protestantisme, qui, selon la remarquable expression dont se sert M. Rabutaux, «rendit quelque dignité à la vie privée,» il n’y avait plus dans tout Strasbourg que deux maisons de Prostitution. A cette époque, les femmes débauchées portaient encore l’enseigne que le magistrat de Strasbourg leur avait imposée en 1388: c’était un haut bonnet conique, noir et blanc, posé par-dessus leur voile; c’était, à la couleur près, ce hennin qu’Isabeau de Bavière introduisit à la cour de France, au grand scandale des prudes femmes. (Voy. les Observat. de M. Koch, citées déjà.)

La Prostitution ne régnait pas avec moins de fureur dans le pays Messin qu’en Alsace, et, à Metz comme à Strasbourg, les moines et les ecclésiastiques se mêlaient à ses désordres les plus scandaleux. Dans un atour ou ordonnance des magistrats, de l’année 1332, défense est faite aux gens d’église «d’aller de nuc et de jor, en place commune, en nosses, en danses et en autres leus qui ne sont mie à dire.» Cet atour constate «la grant dissolucion qui estoit en moines de Gorze, de Saint-Arnoul, de Saint-Clément, de Saint-Martin, devant Mès, etc.,» lesquels couraient les rues pendant la nuit, brisaient les portes des maisons, fréquentaient les tavernes et les lieux infâmes. Cet état de choses ne fit qu’empirer vers la fin du seizième siècle, et le chroniqueur Philippe de Vigneulles attribue ces monstrueux excès à l’affluence des gens de guerre que la ville avait pris à sa solde: «On ne voyoit par les rues, que ribaudes, dit-il, et pource que les choses estoient si fort diffamées,» on fit des huchements sévères (proclamations), sur la pierre Bordelesse, en présence de tous les Treze (magistrats de la ville). Cette pierre Bordelesse devait être le pilori ou la justice de Metz. Un de ces huchements, en date du 6 juillet 1493, est rapporté dans la Chronique inédite de Philippe de Vigneulles: «Que touttes femmes mariées, estant arrière de leurs mairits, et les filles qui se pourveoient mal, allaissent aux bordeaulx, comme en Anglemur (cul-de-sac voisin des murs de la ville), et en les aultres rues accoustumées où telles femmes et filles doibvent demeurer au bas Mets, si elles ne se voulloient retireir et vivre comme femmes de bien emprès de leurs mairits. Et que nulz manans de Mets ne les soustenissent et ne leur louaissent maisons en bonnes rues, sus peine de quarante sols d’amende. Et que lesdites femmes et filles ne se trouvaissent en nulles festes, ne à nulles danses, aux nopces ne aux festes, qui se feroient aval la cité, et que nulz ne les menaissent danser, sur la somme de dix solz d’amende.»

Metz avait plusieurs rues affectées, depuis une époque très-reculée, à la demeure des femmes dissolues, et celles de ces rues qui n’ont pas disparu avec la vieille ville gardent toujours leur destination primitive. Près du cul-de-sac d’Anglemur, qui était le principal foyer de la débauche urbaine, se trouvait la rue des Bordaux ou du Bordel, qui a été fermée, et qui aboutissait autrefois à la muraille d’enceinte, parallèlement avec la rue Stancul. Celle-ci, qui monte sur le versant oriental de la colline Sainte-Croix, où était situé le palais des rois d’Austrasie, est étroite, sombre et puante, comme toutes les rues de son espèce. Les femmes de mauvaise vie s’engageaient, moyennant certaine pension fixée par contrat, à servir corporellement dans les maisons de tolérance, que des ribaudes tenaient à bail et à ferme sous la mainburnie des magistrats. Ainsi, toute fille non mariée qui causait esclandre par ses mœurs dépravées, était menée honteusement au bourdel, et livrée aux ribaudes, qui trafiquaient de son corps, si on ne leur payait une bonne rançon, supérieure à la somme qu’elles croyaient pouvoir retirer de cette nouvelle marchandise. Philippe de Vigneulles raconte, à ce sujet, une touchante histoire qu’il date de 1491: Une garse, allant à la cathédrale le jour des Rameaux, rencontra son ami par amour, qui la prit avec lui et l’emmena en son logis, au lieu de l’accompagner à la messe. La chose fut sue, et les magistrats mandèrent à leur tribunal l’auteur de ce scandale: on le condamna seulement à 40 sous d’amende; mais la fille, qu’on jugea remplie de malvaise voulenté, fut enfermée dans une maison de débauche. «Son ami s’en alla après, dit le naïf chroniqueur, et la racheta des mains des ribaudes, en payant quinze solz, et la ramena en son hostel, et vendist tous ses biens, et s’en alla demourer dehors.» Un autre chroniqueur, le doyen de Saint-Thiébaut, nous fournit un renseignement précis sur le salaire de la Prostitution, dans un temps, il est vrai, où l’abondance des femmes communes ne faisait pas compensation à la disette du blé. En 1420 on avait quatre femmes pour un œuf, dit M. Émile Bégin (Histoire des sciences dans le pays Messin, p. 311) d’après l’autorité de ce chroniqueur: «car un œuf coustoit un gros, et une femme quatre deniers; encores les a-on meilleur marchié.» Le maquerellage ne formait pas néanmoins un commerce peu lucratif, et malgré les dangers d’un jugement criminel, malgré le fréquent exemple des châtiments infligés aux maquerelles, il ne manquait pas de honteuses femmes qui vivaient du trafic de leurs propres enfants. «Eut une femme les oreilles coupées, rapporte Philippe de Vigneulles (sous l’année 1480), pour tant qu’elle avoit fait beaucoup de larrecins, et qu’elle avoit aussy mené une jeune fille qu’elle avoit, qui estoit sa fille, au bourdel et mis à honte.» Un siècle plus tard, pour le même fait, elle eût subi la peine capitale.

L’histoire particulière de toutes les villes de la Lorraine et de l’Alsace nous offre une multitude de faits analogues qui démontrent l’unité de la jurisprudence en matière de Prostitution. Nous consignons seulement ici deux singularités relatives aux villes de Saint-Dié et de Montbéliard. Dans cette dernière ville, un ribaud, qui parcourait la ville en habits de femme (1539), fut «appréhendé au corps, mis ès mains du maître de la haute justice, pour estre placé sur une eschelle, avec deux quenouilles ès costés, puis fouetté et chassé à toujours des terres du seigneur de Montbéliard.» Il est probable que ce ribaud faisait un assez détestable usage de son déguisement féminin. Nous avons vu qu’on arrêtait aussi à Paris les ribaudes qui descendaient en habits d’homme dans la rue; mais, ordinairement, on se contentait de confisquer ces habits qui n’appartenaient pas à leur sexe. A Saint-Dié, les femmes de mauvaise vie, qui habitaient les rues Destord et Nozeville, pouvaient se vanter d’être d’un tempérament très-prolifique, puisque quatre villages voisins: Pierpont, Sainte-Hélène, Bult et Padoux, appelés les villes mâleuses, avaient été peuplés par leurs enfants mâles, qui s’y mariaient, et qui devenaient sujets du chapitre de la cathédrale de Saint-Dié, de même que les impurs habitants de la basse rue de Destord et de Nozeville. (Voy. dans les Arrêts de la Chambre royale de Metz, un dénombrement fourni à la Chambre le 7 janvier 1681.)

[CHAPITRE XVI.]

Sommaire.—Influence des mœurs et des usages de l’Italie sur la Provence et le Languedoc au moyen âge.—La Grant-Abbaye de la rue de Comenge, à Toulouse.—Enseigne des pensionnaires de la Grant-Abbaye.—Le quartier des Croses.—La maison du Châtel-Vert.—Vicissitudes de la Prostitution légale à Toulouse jusqu’à la fin du seizième siècle.—Hospice de la Prostitution légale à Montpellier.—Les entrepreneurs du Bourdeau de Montpellier.—Clare Panais.—Guillaume de la Croix et les deux fils de Clare Panais.—La maison de Paullet Dandréa.—Le bourdeou privilégié d’Avignon.—Statuts de Jeanne de Naples.—De la Prostitution à Avignon antérieurement aux statuts de 1347.—Etc., etc.