Il y a trois villes de France dans chacune desquelles l’histoire de la Prostitution légale peut constater l’existence d’un lieu de débauche établi en vertu d’un privilége royal et affermé au profit de la cité. Ces trois villes sont: Avignon, Toulouse et Montpellier; où l’on trouve, dans l’intérêt des bonnes mœurs, l’institution d’une abbaye obscène, que l’autorité municipale administrait comme un établissement d’utilité publique. Nous croyons que les annales de ces trois établissements méritent d’être écrites et rapprochées dans le même chapitre, pour faire comprendre l’influence des mœurs et des usages de l’Italie sur la Provence et le Languedoc au moyen âge.
«De toute ancienneté, dit une ordonnance de Louis XI que nous avons déjà citée, est de coustume en notre pays de Languedoc et espéciallement ès bonnes villes dudit pays, estre establie une maison et demourance, au dehors des ditesvilles, pour l’habitation et résidence des filles communes.» En effet, à Toulouse, du temps de ses premiers comtes, une maison de débauche avait été ouverte aux frais de la ville, qui en tirait un gros revenu, et qui assurait par là le repos des femmes honnêtes: cette abbaye était située dans la rue de Comenge. L’hérésie des Cathares, ou Albigeois, qui ne pouvaient avoir de commerce charnel avec aucune femme, contribua probablement à faire déchoir pour un temps le règne de la Prostitution à Toulouse, et, pour employer la belle expression dont se sert M. Mignet en analysant la doctrine de ces austères hérétiques (Journal des Savants, mai 1852), «le dieu de la matière qui dominait sur les régions ténébreuses des corps souillés» fut impuissant à défendre son temple. Une ordonnance des capitouls, de l’an 1201, purifia la rue de Comenge, et transféra dans le faubourg Saint-Cyprien l’établissement impur qui la déshonorait. Ce mauvais lieu autorisé sembla encore trop voisin du cœur de la ville; et on le transféra plus tard hors des murs, près de la porte et dans le quartier des Croses (voy. les Mém. de l’hist. du Languedoc, de Catel, et l’Hist. de Toulouse, par Lafaille). Si l’on eût fermé les portes de cette maison publique, qu’on appelait la Grant-Abbaye et qui renfermait non-seulement les ribaudes de la ville, mais encore celles qu’amenait à Toulouse le caprice de leur métier vagabond, les écoliers de l’Université et les débauchés ou goliards du pays se fussent révoltés pour maintenir ce qu’ils nommaient leurs antiques priviléges. La Ville et l’Université avaient donc d’intelligence fait les frais d’installation des fillas communes, et partageaient, bono jure et justo titulo, comme propriétaires, les profits de l’exploitation impudique. Les prostituées, qui logeaient à demeure ou de passage dans la Grant-Abbaye, étaient astreintes à porter un chaperon blanc avec des cordons blancs, pour enseigne de leur honteuse profession. Elles ne se soumettaient qu’avec peine à ce règlement somptuaire, qui les empêchait de se vêtir et assegneir à leur plaisir: car ce chaperon, de couleur éclatante, refusait de s’associer avec d’autres couleurs à la mode et gênait toujours, dans les questions de toilette, la communauté impure de la Grant-Abbaye. Les magistrats cependant se montraient inflexibles observateurs des anciennes ordonnances, et punissaient rigoureusement toute contravention à la règle des chaperons et cordons blancs.
Au mois de décembre 1389, le roi Charles VI, visitant les bonnes villes de son royaume, fit son entrée triomphante dans la capitale du Languedoc, où il fut reçu avec pompe et où il résida quelques jours. La population tout entière avait pris part aux fêtes de cette entrée, et les recluses de la Grant-Abbaye étaient allées à la rencontre du roi, avec des présents de confitures, de vins et de fleurs, pour lui présenter une supplique; elles lui demandaient, en don de joyeux avénement, de les délivrer des injures, vitupères et dommages que leur attiraient souvent les chaperons blancs et les cordons blancs qu’une vieille ordonnance attribuait à leur confrérie. Il paraîtrait que le cri: Au chaperon blanc!... dans les rues de Toulouse faisait sortir des maisons et des boutiques une foule d’enfants qui poursuivaient avec des huées la malencontreuse coiffure, en lui jetant de la boue et des pierres. Les femmes de la Grant-Abbaye se plaignaient de ce que les ordonnances sur leurs robes et autres vestures avaient été faites par les capitouls, sans la grâce et licence du roi; elles conjuraient donc ce prince de les mettre hors d’une telle servitude. L’affaire fut portée devant le conseil des requêtes et débattue en présence de l’évêque de Noyon, du vicomte de Melun et de messires Enguerrand Deudin et Jean d’Estouteville. Charles VI, qui n’était pas encore en démence, prit un intérêt tout paternel à la supplication des filles de joie du Bourdel de la ville de Toulouse, et, selon les termes de l’ordonnance qu’il rendit en cette occasion, «désirans à chascun faire grâces et tenir en franchise et liberté les habitans conversans et demeurans en son royaume,» il octroya aux suppliantes «que doresnavant elles et leurs successeurs en ladite Abbaye portent et puissent porter et vestir telles robes et chaperons et de telles couleurs comme elles vouldront tenir et porter, parmi ce qu’elles seront tenues de porter, entour l’un de leurs bras, une ensaigne ou différence d’un jarretier ou lisière de drap, d’autre couleur que la robe qu’ils auront vestue ou vestiront, sans ce qu’elles en soient ou puissent estre traitiées ne approchiées pour ce en aucune amende; nonobstant les ordonnances ou deffenses dessusdictes ne autres quelconques.» Les sénéchal et viguier de Toulouse et tous autres justiciers et officiers étaient chargés, en conséquence, de protéger à l’avenir les dames de l’Abbaye et de les faire jouir paisiblement et perpétuellement de l’octroi de cette grâce, sans les molester et sans souffrir qu’elles fussent molestées au sujet de leur habillement (voy. les Ordonn. des rois de France, t. VII, p. 327).
Les filles de la Grant-Abbaye eurent lieu de se repentir d’avoir été exceptées, par grâce spéciale du roi, de la servitude des chaperons et cordons blancs. La population de Toulouse s’indigna de ce que ces créatures s’étaient permis de quitter leur enseigne, en vertu de l’ordonnance du mois de décembre 1389, et ce fut un mot d’ordre général d’injurier et de maltraiter toutes celles qui se montreraient par la ville sans chaperons et cordons blancs. Le sénéchal et viguier de Toulouse ferma les yeux sur les avanies qu’on leur faisait subir journellement, et les justiciers et officiers royaux refusèrent de recevoir leurs plaintes. Ne pouvant obtenir justice et protection, les ribaudes, plutôt que de renoncer au bénéfice de l’ordonnance qui les affranchissait d’une servitude infamante, se tinrent renfermées dans leur asile (hospitium) et ne s’exposèrent plus à paraître en public avec la simple jarretière ou lisière de drap d’autre couleur que leur robe; mais elles ne se firent pas oublier de leurs persécuteurs, qui venaient les tourmenter jusque dans la Grant-Abbaye. Ces persécutions éloignèrent successivement les habitués du lieu, lesquels procuraient à la ville un revenu considérable (commodum magnum), qui était consacré à des dépenses d’utilité publique. Ce revenu baissa continuellement; et le trésorier du Capitole, qui le percevait chaque année sur les femmes communes et sur leurs fermiers (arrendatoribus), alla se plaindre aux capitouls, qui s’émurent de la perte d’une recette si facile et si sûre. On fit une enquête, et l’on apprit que les habitantes de l’Abbaye n’étaient plus en sûreté chez elles; que des bandes de mauvais garçons et de libertins (ribaldi, lenones et malevoli) venaient jour et nuit fondre sur le couvent impur, et y commettaient des désordres inouïs; que ces méchants, qui ne craignaient ni Dieu, ni justice, et qui semblaient inspirés du malin esprit (non verentes Deum, neque justitiam, cum sint imbuti maligno spiritu), brisaient les portes, pénétraient dans l’intérieur de la maison, et, pour atteindre les malheureuses qui se barricadaient dans leurs chambres, démolissaient la muraille ou perçaient la toiture; ensuite, ils maltraitaient, frappaient et outrageaient de la manière la plus atroce (vituperose et atrociter) les pauvres victimes de leur furieuse et cruelle lubricité. Celles-ci, pour échapper à ces oppressions, à ces violences, à ces injures, s’enfuyaient avec leurs servantes et leurs domestiques (familiares), et la Grant-Abbaye n’était plus qu’une ruine abandonnée. Les capitouls essayaient inutilement de porter remède au mal et de ramener les fugitives au bercail, en leur promettant appui et protection; l’habitude était prise, et, malgré les injonctions des capitouls, malgré les efforts de la garde urbaine, le siége de l’Abbaye recommençait sans cesse avec les mêmes épisodes de violence et de scandale. Les capitouls, en désespoir de cause, s’adressèrent au roi pour le supplier de venir en aide à leur pouvoir bravé et méconnu; Charles VII, qui ne régnait que sur quelques provinces de son royaume, parcourait alors le Languedoc pour y réchauffer le zèle de ses partisans: il se rendit à Toulouse, il examina dans son conseil la requête des capitouls, il se souvint que son père avait octroyé un don de joyeux avénement aux filles de joie de Toulouse, et, par lettres patentes du 13 février 1425, il menaça de toute sa colère les auteurs des excès qui s’étaient reproduits plusieurs fois dans la Grant-Abbaye; il enjoignit à ses officiers de protéger cet établissement, qu’il prenait sous sa garde spéciale, et il fit planter devant la porte dudit lieu des poteaux fleurdelisés (baculos cum floribus lilii depictos), en signe de protection royale (voy. le Recueil des Ordonnances des rois de France, t. XIII, p. 75).
Les armes de France imposèrent peu aux perturbateurs, qui renouvelaient de temps en temps leurs attaques nocturnes contre l’Abbaye; ils se réservaient ainsi l’excuse de n’avoir pas vu les fleurs de lis, mais les pauvres pécheresses avaient beau sonner la cloche d’alarme, appeler au secours et demander merci, elles se trouvaient heureuses d’en être quittes pour un viol. Enfin, elles abandonnèrent tout à fait l’Abbaye qui les livrait sans défense à leurs bourreaux; et elles rentrèrent dans le quartier des Croses, où elles furent moins exposées aux insolences des perturbateurs. Les capitouls virent alors s’élever à l’ancien taux les revenus obscènes de la ville, et cette grave considération leur fit fermer les yeux sur l’envahissement de la débauche publique dans l’enceinte des murailles de Toulouse. Les fillas communes restèrent près d’un siècle dans les ruelles voisines de la porte des Croses; elles n’émigrèrent qu’en 1525, lorsque l’Université s’empara des maisons qu’elles occupaient et y construisit des bâtiments à son usage. On les relégua de nouveau hors de la cité; et l’on acheta pour elles, aux frais de la ville, une grande maison, située hors des murs dans un lieu appelé le Pré-Moutardi, appartenant à M. de Saint-Pol, maître des requêtes. Cette maison de Prostitution, qui fut surnommée le Château-Vert ou Châtel-Vert, n’avait plus à redouter les assauts des mauvais garnements et elle offrait une retraite paisible à ses pensionnaires, qui travaillaient toujours de leur infâme métier pour le compte de la ville; mais des règlements sévères régissaient, à cette époque, l’institution du Château-Vert. En 1557, la peste s’étant déclarée à Toulouse, ordre avait été donné aux femmes amoureuses de demeurer enfermées dans leur fort et de n’y admettre personne jusqu’à la cessation du fléau; quelques-unes désobéirent à cet ordre de police et furent fouettées sur la place du marché, les autres s’enfuirent et passèrent dans des villes où la peste n’était pas. Elles reparurent à Toulouse en 1560, quand l’amélioration de la santé publique leur rouvrit les portes du Château-Vert. Leur retour fut joyeusement fêté, mais les capitouls, offensés des railleries que leur valait la direction suprême de ce bourdel municipal, sachant aussi qu’on les accusait d’acheter leurs robes avec l’impôt du Château-Vert, cédèrent cet impôt aux hôpitaux de la ville. Les hôpitaux n’en jouirent que six ans, après lesquels ils rendirent à la ville un privilége aussi onéreux: les bénéfices produits par l’exploitation du Château-Vert se trouvaient absorbés, et au delà, par les charges attachées aux redevances de ce domaine déshonnête; car les hôpitaux étaient tenus, en compensation, de recevoir et de soigner les malades qui sortaient du Château-Vert. Or, depuis six ans, ces malades avaient été plus nombreux que jamais et le traitement vénérien coûtait fort cher. Un conseil solennel s’assembla au Capitole; on y agita la question qui préoccupait en ce temps-là tous les magistrats du royaume: l’abolition radicale de la Prostitution. Les notables de la cité assistaient à cette réunion, et ils opinèrent la plupart pour la suppression du Château-Vert; mais l’avis de l’abbé de la Casedieu l’emporta de concert avec celui du premier président du parlement, qui conseillait de remettre cette suppression à un moment plus opportun.
En effet, il n’y avait pas de ville où la Prostitution légale fût plus nécessaire qu’à Toulouse: les mœurs y étaient fort relâchées, et les passions, sous l’influence du climat, y éprouvaient des besoins impérieux qu’il fallait satisfaire dans de certaines limites. C’était le seul moyen d’éviter des scandales et d’assurer la sécurité des femmes honnêtes. Deux faits récents prouvaient que l’autorité des magistrats de la ville ne pouvait exercer trop de surveillance sur les filles de joie, que le Château-Vert ne renfermait pas même assez strictement. En 1559, on avait trouvé quatre de ces malheureuses dans le couvent des Grands-Augustins; elles s’y étaient cachées sous la robe monastique et elles servaient aux débauches de toute la communauté. Trois de ces faux moines de perdition furent pendus aux trois portes du couvent, et un véritable moine, leur principal complice, fut envoyé, les fers aux pieds, à son évêque. En 1566, trois autres femmes de cette espèce s’étant glissées dans le couvent des Béguines, on les pendit sans forme de procès. Le Château-Vert conserva donc encore ses attributions et ses franchises jusqu’en 1587. Cette année-là, on remit en vigueur les mesures de salubrité que réclamait le règne d’une épidémie à Toulouse: le Château-Vert fut évacué et l’on en scella les portes; mais les prostituées, en sortant de leur repaire, ne changèrent pas leur genre de vie, et en dépit de la peste, qui ne les effrayait pas, elles exerçaient en plein champ leur dangereuse industrie. Un des capitouls, que la peur de la peste avait forcé de quitter son poste et de se réfugier à la campagne, fut témoin des débauches vagabondes qui avaient lieu autour de la ville. Lorsque la peste eut cessé et que ce capitoul eut repris ses fonctions, il raconta, dans le conseil de ville, les honteux spectacles qu’il avait eus sous les yeux dans les vignes et dans les champs qui avaient remplacé le Château-Vert. On ne songea point à rouvrir ce dernier, et l’on donna la chasse à toutes les ribaudes qui avaient mené une vie si désordonnée pendant la peste. Elles furent enfermées dans les prisons de la ville, et on les attachait à des tombereaux pour le nettoiement des rues (voy. les Annales de la ville de Toulouse, par Lafaille, t. II, p. 189, 199 et 280).
Telles furent les vicissitudes de la Prostitution légale à Toulouse jusqu’à la fin du seizième siècle. L’histoire des mauvais lieux de Montpellier ne remonte pas à une date aussi reculée, du moins les documents authentiques qui nous la racontent ne sont pas antérieurs au quinzième siècle; mais, à Montpellier comme à Toulouse, nous voyons que, suivant l’usage établi de toute ancienneté dans les principales villes du Languedoc, la Prostitution légale avait son hospice hors des murs de la cité et sous la garde des magistrats, qui percevaient un impôt sur les femmes communes et sur leurs fermiers privilégiés. Au commencement du quinzième siècle ce privilége malhonnête appartenait à un nommé Clare Panais, qui avait établi le centre de ses affaires dans une maison située hors des murs de la ville en un lieu appelé communément le Bourdeau: «C’est là, disent les lettres patentes de Charles VIII qui confirment l’ancien privilége de Panais, c’est là que les filles communes et publicques ont accoustumé de faire leur demourance et y résider de jour et de nuit.» Clare Panais jouissait paisiblement de son privilége et s’enrichissait, en payant des droits énormes à la ville. Il avait deux fils, Aubert et Guillaume, qu’il faisait élever avec beaucoup de soin, et qui devaient être des jeunes gens de famille accomplis. Cet excellent père mourut, et les deux fils héritèrent du privilége attaché à la maison du Bourdeau. Comme ce privilége rapportait beaucoup d’argent, ils ne pensèrent pas à s’en dessaisir; mais ils en cédèrent une partie à Guillaume de la Croix, changeur, qui était d’une bonne noblesse de Montpellier, et qui comptait parmi ses ancêtres le fameux patron des pestiférés, saint Roch. Depuis lors, la propriété indivise du Bourdeau demeura entre les mains de Guillaume de la Croix et des deux frères Panais, qui devinrent changeurs et banquiers, sans cesser d’exploiter la ferme de la Prostitution légale à Montpellier. Ils n’en furent pas plus déshonorés que le conseil de ville, qui touchait les deniers de l’impôt et qui avait la haute direction du Bourdeau. Le mayeur et les magistrats qui composaient le conseil voulurent empêcher les femmes de mauvaise vie d’entrer dans la ville, même avec l’aiguillette sur l’épaule, et, pour leur ôter tout prétexte de fréquenter les étuves et les bains publics, où elles exerçaient en cachette leur ignoble profession, ils proposèrent aux fermiers de la débauche urbaine de faire construire des étuves et des bains dans la maison du Bourdeau. Aubert Panais et son frère Guillaume, ainsi que leur associé Guillaume de la Croix, consentirent à faire ces grandes et somptueuses dépenses, qui avaient pour objet de rendre tout à fait sédentaires les habitantes du Bourdeau; mais ils profitèrent d’une si belle occasion, pour faire renouveler et confirmer l’ancien privilége de cette maison de tolérance, en vertu duquel, moyennant la somme de cinq livres tournois payée annuellement au roi ou à son lieutenant, «dès lors en avant, nulles personnes, de quelque estat ou condicion qu’ils soient ou feussent, ne pourroient faire ou faire faire, en la part antique de Montpellier, nul bourdeau, cabaret, hostellerie, ne autres estuves, pour loger, retraire ne estuver lesdites filles communes, sur peine de perdre et confisquer lesdites maisons, bourdeau, cabaret ou estuves.» Le conseil de ville, à qui l’on représenta l’instrument public fait et passé entre les parties intéressées, approuva de nouveau les clauses du contrat, et augmenta les avantages des fermiers du Bourdeau.
Mais ceux-ci furent bientôt troublés dans la jouissance de leur privilége: un des associés, Aubert Panais, ayant cédé sa part à sa fille Jaquète, qui l’apporta en dot à Jacques Bucelli, qu’elle épousa vers 1465, un nommé Paullet Dandréa, habitant la même ville, se crut autorisé à poursuivre la déchéance du privilége des Panais. Il agissait ainsi par envie ou autrement, et il était sans doute soutenu par le recteur ou le bailli de la vieille ville. Il commença donc par «retirer et accueillir lesdites filles communes en une sienne maison située en dedans de la ville en la partie de la Baillie.» Mais l’existence d’un lieu de débauche à l’intérieur de la cité était une infraction à tous les vieux us du Languedoc, et les habitants du voisinage, prêtres et bourgeois, se plaignirent aux consuls et protestèrent contre l’audacieuse entreprise de Paullet Dandréa: car ils voyaient «la chose estre au grant vitupere et deshonneur et très-mauvais exemple des femmes mariées, bourgeoises et autres, et de leurs filles et servantes, et mesmement pour les scandales et inconvéniens qui s’en pouvoient avenir.» Dandréa tint bon; et, probablement avec l’appui secret de certains débauchés qui trouvaient leur profit à l’établissement de cette maison centrale, il continua d’y tenir une cour amoureuse, et il y attira souvent les dames du Bourdeau. Mais Guillaume de la Croix et Guillaume Panais étaient riches et puissants, le premier surtout; ils sommèrent le gouverneur de la ville de faire fermer la maison de Dandréa, ouverte contrairement aux ordonnances des rois et au privilége de Clare Panais; ils ne rougirent pas de se déclarer propriétaires et entrepreneurs du Bourdeau, en portant plainte au roi. Charles VII envoyait justement aux états du Languedoc, comme ses commissaires, le sire de Montaigu, sénéchal de Limousin, et maîtres Jean Hébert et François Halle, conseillers du roi, qui se rendirent à Montpellier, où les états s’assemblèrent au mois de décembre 1458. Ces trois personnages furent saisis de l’affaire par une requête que Guillaume de la Croix et ses associés adressèrent aux états, qui ne dédaignèrent pas de s’en occuper. Les commissaires du roi firent comparaître les parties devant eux, et, après les avoir entendues en présence du procureur de la ville, défendirent à Dandréa, sous peine d’une amende de dix marcs d’argent, de loger ni de recevoir dans sa maison aucune femme publique. Le procureur de la ville et le sénéchal de Beaucaire furent avertis d’avoir l’œil et la main à l’exécution de cet arrêt, conforme aux antiques coutumes de Montpellier. Quant aux héritiers et successeurs de Clare Panais, ils furent confirmés dans la jouissance de leur privilége moyennant la redevance annuelle de cinq sols tournois au profit du roi: «sans qu’aucun puisse doresnavant édiffier ne establir autre maison ou lieu publicque pour l’habitation desdites filles communes, soit en la Rectorie ou Baillie de la ville ou ailleurs.» Les associés, non satisfaits du gain de leur procès, demandèrent au roi la confirmation de l’arrêt, en 1469, et cette confirmation leur fut accordée moyennant finance. Vingt ans plus tard Guillaume de la Croix était devenu conseiller du roi et trésorier de ses guerres, mais il n’avait pas renoncé, pour cela, à sa part d’entrepreneur du Bourdeau de Montpellier. Comme il ne résidait pas habituellement à Montpellier, et que Guillaume Panais ne s’occupait plus guère de l’administration de leur propriété indivise, il craignit de voir reparaître la concurrence fâcheuse que Dandréa leur avait faite naguère: «Doubtant que aucuns leur voulsissent, en la jouissance des choses dessus déclarées, donner destourbier et empeschement,» il sollicita de Charles VIII la confirmation des lettres patentes qu’il avait obtenues de Louis XI, et qui contenaient la teneur des priviléges du Bourdeau de Montpellier. Charles VIII s’empressa d’accorder à son amé et féal conseiller, «pour le bien et interest de la chose publique,» l’ordonnance qui maintenait ses droits sur la Prostitution de Montpellier, ainsi que ceux de Guillaume Panais et de Jaquète, femme de Jacques Bucelli, tous habitants honorables de cette ville.
De même que Montpellier, Toulouse et les principales villes du Languedoc et de la Provence, Avignon avait aussi son bourdeou privilégié, établi et constitué en vertu d’ordonnances royales et municipales, et ce mauvais lieu, le plus célèbre de tous ceux de la France à cause des statuts qui le régissaient, semble avoir été organisé sur le modèle des maisons publiques de l’Italie. L’authenticité de ces statuts, que le savant médecin Astruc publia pour la première fois en 1736 dans la première édition de son traité De Morbis venereis, nous paraît incontestable, malgré la spécieuse réfutation que M. Jules Courtet a fait paraître dans la Revue archéologique (2e année, 3e livraison). Selon M. Jules Courtet, Astruc aurait été la dupe d’une plaisante mystification et les statuts apocryphes, attribués à la reine Jeanne de Naples, seraient l’œuvre de M. de Garcin et de ses amis. C’est dans une note anonyme, écrite à la main sur un exemplaire de la Cacomonade de Linguet, que se trouve racontée l’histoire de cette mystification, dans laquelle on fait intervenir comme complice un Avignonnais, M. Commin, qui a vu le jour dix ans après le livre d’Astruc. On sait ce que vaut, en général, une note tracée sur la garde d’un livre, et nous sommes surpris que la critique ait fondé sur une pareille note la négation d’un fait historique qui a traversé le dix-huitième siècle, ce siècle sceptique et railleur, sans être démenti ni même mis en doute. A coup sûr, si des mystificateurs d’Avignon avaient pu s’amuser de la sorte aux dépens d’un savant aussi renommé que l’était Astruc, l’Europe entière eût retenti d’un immense éclat de rire, et le traité De Morbis venereis, dans lequel la pièce en question fut imprimée pour la première fois, n’eût point échappé aux conséquences d’une telle mystification; car le but de toute mystification est la publicité satirique. Dans tous les cas, la facétie de M. de Garcin et de ses amis eût transpiré, du moins à Avignon, et Astruc se fût bien gardé de conserver les statuts apocryphes dans la seconde édition de son ouvrage, corrigée et augmentée, en 1740. Cet ouvrage, d’ailleurs, traduit en français par Jault, et en plusieurs langues, aurait rencontré plus d’un contradicteur sur le fameux chapitre du bourdeou d’Avignon. Il est démontré, au contraire, que la tradition locale à l’égard de cette maison de Prostitution était constante et très-répandue lorsque Astruc écrivit à une personne d’Avignon (vers 1725 ou 1730) pour obtenir, s’il était possible, une copie de l’original des statuts de 1347.
M. Jules Courtet dit que cette copie a été faite d’après un prétendu original que de malins faussaires ont intercalé dans un beau manuscrit du treizième et du quatorzième siècle, intitulé Statuta et privilegia reipublicæ Avenionensis. Ce manuscrit, qui a fait partie de la magnifique bibliothèque du marquis de Cambis Velleron, est entré depuis au Musée Calvet, où M. Jules Courtet a pu l’examiner. Les Statuta prostibuli civitatis Avenionis, que M. Jules Courtet regarde comme «une imitation, une contrefaçon maladroite, non-seulement du style, mais encore de l’écriture du quatorzième siècle,» sont transcrits sur une feuille de parchemin, «dont le second verso portait déjà la copie d’une bulle du pape Grégoire, écriture du seizième siècle.» Cette circonstance seule prouverait qu’on n’a voulu tromper ici personne, et que l’ancien possesseur du manuscrit, au seizième siècle sans doute, s’est ingéré de le compléter lui-même en y ajoutant une copie faite sur une autre plus ou moins fautive qu’il était parvenu à se procurer. Le marquis de Cambis, qui était d’Avignon et qui se trouvait ainsi à la source de tous les bruits relatifs à cette affaire, n’eût pas manqué de faire disparaître les feuillets qui déshonoraient son manuscrit, au lieu de mentionner dans son Catalogue les singuliers statuts «qui, dit-il (page 465), sont en langue provençale telle qu’on la parlait alors, et qui diffère peu de celle d’aujourd’hui.» Il est probable que l’original existait ou avait existé dans les archives du palais des papes ou dans celles des comtes de Provence, et qu’un curieux en avait fait une transcription à sa manière, en altérant et modernisant le texte provençal, peut-être même en traduisant dans cette langue le texte latin. Ce qui paraît certain, c’est que l’existence de ces statuts n’a jamais été douteuse; et que leur authenticité est, d’ailleurs, confirmée par leur contexte, qui est d’accord avec tout ce que nous savons sur le régime de la Prostitution dans la Provence au moyen âge. Quant à toutes les considérations morales qui ont été mises en avant pour accuser de grossière invraisemblance ces statuts donnés ou plutôt consentis par une jeune reine, elles n’ont pas de valeur pour quiconque étudie la police des mœurs à cette époque: Jeanne de Naples, comtesse de Provence, n’a rien innové en ce genre; elle n’a fait que sanctionner de son autorité souveraine les mesures d’administration urbaine que les magistrats d’Avignon avaient prises dans l’intérêt de la chose publique, suivant les motifs qui dictèrent à Charles VIII une ordonnance et des lettres royaux sur une matière analogue.