Le témoin, en décrivant rassemblée des filles, les désigne la plupart par leurs noms et sobriquets, lesquels ressemblent beaucoup à ceux que nous avons extraits de la Taille de 1292, ce qui atteste la persistance des usages de la Prostitution. Cette nomenclature curieuse trouverait encore aujourd’hui, dans les derniers rangs des femmes perdues, beaucoup de ces malheureuses qui répondraient à l’appel.

C’est assavoir Margot la Gente,
Jacqueline de Carpentras,
Olive de Gaste-Fatras,
Hugueline de Cote-Crotée,
Marion de Traîne-Poetras,
Et Julienne l’Esgarée,
Cristine la Decoulourée,
Égyptienne la Pompeuse,
Augustine la Mauparée,
Bertheline la Rioteuse,
Sansonnette Lourd-Grimarrée,
Henriette la Marmiteuse,
Guillemette Porte-Cuirasse,
Ragonde Michelon-Becasse,
Regnaudine la Rondelette,
Laurence la Grand-Chiche-Face,
Demeurant à la Pourcelette,
Jacquette la Blanche-Fleurette,
Tiennon la Cousine-Yolant,
Edeline Pisse-Collette,
Maistresse de la Truye-Volant,
Freminette de Mal-Tallent,
Geffine Petit-Fretillon,
Rauqueline de l’Esguillon,
Josseline de Becquillon,
Et dame Bietrix, demourant
En la rue du Carrillon,
A l’ymage du Cormorant.

Ces divers surnoms, qui caractérisaient les défauts et les qualités des filles, leur origine, leur physionomie ou leur toilette, pourraient fournir matière à un commentaire très-curieux, que le docte Leduchat n’eût pas laissé à faire; ainsi, Olive de Gaste-Fatras nous paraît avoir été baptisée de la sorte, parce qu’elle gâtait les hommes qui l’approchaient. On appelait alors fatras un trousseau de clefs, et dans le style figuré des bons raillards, on mettait des clefs et des fatras partout. Marion de Traîne-Poetras semble devoir ce vilain surnom à la saleté de sa chemise, pareille à celle qu’un écrivain comique de l’école de Bruscambille nous représente «poitrassée par devant et dorée par derrière.» Au reste, on peut croire que Coquillart n’était point allé chercher ses sujets à Paris, et qu’il recueillait, en ses vers naïvement graveleux, tout ce qu’il avait vu de ses propres yeux dans la bonne ville de Reims.

Ce pouvait être un excellent official, et Jean Juvénal des Ursins, archevêque de Reims, n’hésita pas à le faire son exécuteur testamentaire, en 1472; mais c’était, à coup sûr, un poëte fort spirituel et fort gai, de mœurs très-relâchées. Il y a dans ses poésies beaucoup de charmantes libertés, que la Fontaine n’a pas dédaigné d’imiter. Il n’était pas très-délicat sans doute sur la moralité des gens qu’il fréquentait. Ses vers nous initient à son train de vie, et son épitaphe, composée par Clément Marot, nous apprend qu’il mourut comme il avait vécu:

La morre est jeu pire qu’aux quilles,
Ne qu’aux eschecs ne qu’au quillart:
A ce meschant jeu, Coquillart
Perdit la vie et ses coquilles.

Cette épitaphe n’a pas été certainement comprise par les biographes qui l’ont citée et qui veulent que Coquillart, ayant perdu une somme considérable à la morre, en soit mort de chagrin. Clément Marot aurait fait allusion, selon l’abbé Goujet, aux trois coquilles d’or que le vieux Coquillart portait dans ses armes. Nous pensons qu’il faut voir dans cette épitaphe une suite de jeux de mots, que les commentateurs de Marot n’ont pas soupçonnés. La morre est sans doute un jeu qui remonte à la plus haute antiquité, micatio digitum, et qui consiste à lever autant de doigts que l’adversaire en lève lui-même en désignant le nombre avec une merveilleuse vivacité. On saisit sans peine l’allusion indécente que le poëte présente à l’esprit, par le seul rapprochement de la morre à l’amour et par l’analogie des deux jeux. Il résulte de là que Coquillart avait perdu la vie et ses coquilles (autre allusion obscène) en jouant à l’amour. On entendait, au figuré, par coquille le sexe de la femme (ovi putamen), et par coquilles les témoins du sexe masculin (testiculi). On disait proverbialement d’une femme: la coquille lui démange, et d’un homme: les coquilles lui sonnent. D’après ces explications philologiques, il est à peu près clair que Coquillart, à force de hanter la compagnie des dames, y avait contracté une maladie honteuse, qui fit de tels ravages chez lui que ses parties sexuelles furent gangrenées et tombèrent enfin sous le bistouri du chirurgien. Coquillart, en effet, mourut vers 1500, à l’époque où le mal de Naples faisait tant de victimes en France. C’était là une mort peu édifiante pour un official, mais toute naturelle pour un poëte qui n’avait pas eu d’autres muses que les mignonnes des clapiers.

[CHAPITRE XXIII.]

Sommaire.—La vie des mauvais garçons et des filles de joie au quinzième siècle.—La jeunesse de François Villon.—Ses villonneries.—Ses procès.—Son Petit Testament.—Cabarets en renom.—Son épitaphe.—Son Grand Testament.—La belle Heaulmière.—Folles femmes des corporations de métier.—Parler un peu poictevin.Saint-Genou et Brisepaille, en Poitou.—Enné, juron des filles.—Tableau du ménage d’un compagnon ou francgontier.—Ballade à ceux de mauvaise vie.—Les truies et les pourceaux.—Villon crie merci.—Ses Repues franches.—La diablerie de Montfaucon.—Les joueurs de farces.—Les Enfants-sans-souci.—La verde jeunesse de Clément Marot.—La Légende de maistre Pierre Faifeu.—Macée la devote et la fille attournée.

C’est dans les œuvres de François Villon, qu’il faut apprendre ce que pouvait être au quinzième siècle la vie des mauvais garçons et des filles de joie. Villon, avant d’entrer dans les prisons du Châtelet et d’être destiné à périr sur la roue, avait passé sa jeunesse dans les lieux de débauche, ne fréquentant que la honteuse compagnie qu’il y rencontrait. Ce furent, comme il l’avoue lui-même, le jeu, les repues franches et les femmes, qui l’entraînèrent au crime et qui le firent condamner deux ou trois fois avec ses complices. Il était né d’une famille honnête et pauvre, qui se nommait Corbeuil; mais on le surnomma Villon, c’est-à-dire voleur ou filou, lorsque ses hauts-faits de pince et de croc le firent connaître comme un habile coquin parmi les ribauds de la bonne ville de Paris. Il prenait le titre d’écolier, et l’on peut juger, d’après ses poésies, qu’il avait étudié aux grandes Écoles de la rue du Fouare, avant de se faire recevoir maître-ès-arts aux écoles de l’argot et de la Prostitution.