Il commença par des vols de peu d’importance, qui ne lui offraient en perspective qu’un bon repas avec ses amis et ses maîtresses; il se chargeait de leur procurer, sans bourse délier, du pain, de la viande et surtout du vin, et il inventait des tours d’adresse, à l’aide desquels il dévalisait les boutiques des marchands. Son premier procès date de l’année 1456. Il fut alors enfermé dans les prisons du Petit-Châtelet, et, pendant cette captivité, il composa son Petit Testament, où il se plaît à rappeler quelques souvenirs de sa vie crapuleuse et malhonnête. Il accuse de ses fautes une femme qu’il aimait et qu’il ne nomme pas; c’était vraisemblablement une fille publique, avec laquelle il cohabitait, et qui le jeta, un soir d’hiver, à la porte, en le priant de ne plus revenir au logis. Villon, se trouvant sans asile et sans moyens d’existence, avait eu recours au vol pour ne pas mourir de faim, et s’était mis à vagabonder dans les rues de Paris. Cependant, comme il se souvenait avec plaisir du bon temps qu’il avait passé avec cette villotière, il laisse en héritage son cœur mort et transi à celle, dit-il,
Qui si durement m’a chassé,
Que j’en suis de joye interdict
Et de tout plaisir dechassé.
Un passage du Petit Testament nous apprend que les libertins de l’Université et du Palais allaient faire bombance avec leurs meschines, soit au cabaret de l’Abreuvoir Popin, qui était situé sur le bord de la rivière, vis-à-vis la rue Thibautodé, à l’endroit où fut construit depuis le quai de la Mégisserie, soit au trou (bouchon) de la Pomme du Pin, dont nous ignorons l’emplacement, quoique ce cabaret fût encore fameux au dix-septième siècle.
François Villon n’avait que vingt-six ans, lorsqu’il sortit du Petit-Châtelet pour retourner à ses vilaines habitudes. La mauvaise société qu’il voyait ne tarda pas à lui être funeste, et, quoiqu’il continuât à vivre aux dépens des femmes dissolues qui lui accordaient les priviléges d’amant, il ne se contentait pas de l’argent que faisait entrer dans le ménage l’indigne métier de ses compagnes. Il allait commettre ses villonneries, à main armée sur la grande route, de concert avec quelques-uns des hommes dépravés qui l’aidaient ensuite à dissiper son butin au jeu et à table. En 1461, après un acte de violence qui paraît avoir eu pour théâtre le village de Ruel, aux environs de Paris, il fut arrêté de nouveau à Melun, ainsi que cinq de ses complices, jugé par le tribunal du Châtelet, et condamné à être pendu au gibet de Montfaucon. Il prit la chose assez gaiement, car il composa lui-même son épitaphe:
Je suis François (dont ce me poise)
Né de Paris, auprès Pontoise.
Or, d’une corde d’une toise,
Sçaura mon col que mon cul poise.
Néanmoins, d’après le conseil de son avocat, il ne s’en tint pas à la justice de la prévôté de Paris, et il appela de la sentence en parlement. Ce fut pendant les délais de cet appel, qu’il rédigea en rimes son Grand Testament, dans lequel il fit comparaître, avec beaucoup d’esprit et de malice, tous les joueurs de dés, tous les coureurs de clapiers, tout le honteux personnel de la Prostitution contemporaine. Ce Grand Testament, qui ne témoigne guère du repentir de son auteur, est donc un écho fidèle des mauvais lieux de Paris, et un scandaleux miroir de la vie des poëtes, des écoliers et des vagabonds.
Villon commence par introduire dans son Testament la belle Heaulmière, qui avait eu dans son jeune temps ceinture dorée et méchante renommée, mais qui, en devenant vieille, ne pouvait plus faire d’autre métier que de gouverner une maison de filles de joie. La belle Heaulmière (c’était peut-être une marchande qui vendait ou fabriquait des heaulmes ou casques dans la rue de la Heaumerie) avait été fort belle, et, à ce titre, fort courtisée des clercs, des marchands et des gens d’église, qui ne marchandaient pas ses bonnes grâces; mais, à l’époque où ses faveurs se payaient si cher, elle aimait un garçon rusé qui ne lui donnait rien que de mauvais traitements, et qui la dépouillait de tout ce qu’elle gagnait à la peine de son corps. On voit que les mœurs des méprisables parasites de la Prostitution n’ont pas changé depuis quatre siècles. Écoutons les plaintes de la belle Heaulmière:
Or, ne me faisoit que rudesse
Et, par m’ame! je l’amoys bien!
Et à qui que fisse finesse,
Il ne m’aymoit que pour le myen.
Jà ne me sceut tant detrayner,
Fouller aux piedz, que ne l’aymasse,
Et m’eut-il faict les rains trayner,
S’il me disoit que le baisasse
Et que tous mes maux oubliasse,
Le glouton, de mal entaché,
M’embrassoit! J’en suy bien plus grasse!
Que m’en reste-t-il? Honte et péché!
La belle Heaulmière, en se lamentant ainsi devant un feu de chènevottes, était accroupie sur ses talons vis-à-vis d’autres vieilles qui l’écoutaient avec un sourire railleur. Le garçon rusé, dont parlait en soupirant cette ancienne folle de son corps, n’existait plus, disait-elle, depuis trente ans. Cependant, les commentateurs de notre poëte sont tentés de croire que c’était François Villon lui-même qu’elle regrettait de la sorte, parce qu’il l’avait tant battue et tant pillée. Elle fait un gracieux portrait de ce qu’elle était alors, en opposition avec une triste peinture de ce qu’elle est maintenant. Ici, c’est la prostituée; là, c’est la courtière. Nous allons placer ces deux portraits si différents, en regard l’un de l’autre.