Temoing Jacqueline et Perrette
Et Ysabeau qui dit: Enné!
Clément Marot, dans une note de son édition de Villon, assure que le mot enné était un juron de filles. Villon s’apitoie sur la disette de ces trois pauvres filles, qu’il n’avait pu enrichir, et auxquelles il souhaite les miettes tombant de la table des Célestins et des Chartreux; mais toutes ses préférences sont pour la grosse Margot:
Tres doulce face et pourtraicture,
Assez devote créature:
Je l’aime de propre nature,
Et elle moy, la doulce sade (mignonne)!
C’est à elle qu’il adresse une ballade dont elle est l’héroïne, et dont il est le héros. Cette ballade nous offre le tableau pittoresque et cynique du ménage des filles et de leurs amants:
Si je ayme et sers la belle de bon haict (de bon cœur),
M’en devez-vous tenir à vil ne sot?
Elle a en soy des biens à fin souhaict!
Pour son amour, ceings bouclier et passot (dague).
Quant viennent gens, je vous happe le pot:
Au vin m’en voys, sans demener grand bruyt.
Je leur tends (présente) eau, froummage, pain et fruict;
S’ils payent bien, je leur dy que bien stat (tout est bien):
Retournez cy, quand vous serez en ruyt (rut),
En ce bourdel où tenons nostre estat.
Mais, tost apres, il y a grand deshait (chagrin),
Quant sans argent s’en vient coucher Margot;
Veoir ne la puis, mon cueur à mort la hait;
Sa robe prends, chapperon et surcot,
Si luy prometz qu’ils tiendront pour l’escot.
Par les costés si se prend, l’Antechrist
Crie, et jure par la mort Jesuchrist,
Que non fera... Lors, j’empongne ung esclat,
Dessus le nez luy en fais un escript,
En ce bourdel où tenons nostre estat.
Puis paix se faict, et me lasche un gros pet,
Plus enflée qu’un venimeux scarbot,
Riant m’assiet le poing sur le sommet;
Gogo me dit, et me fiert le jambot.
Tous deux yvres dormons comme un sabot,
Et au resveil, quant le ventre luy bruyt,
Monte sur moy, quel’ ne gaste son fruict,
Soubz elle geins, plus qu’un aiz me fait plat:
De paillader tout elle me destruit,
En ce bourdel où tenons nostre estat.
Vente, gresle, gelle, j’ay mon pain cuict:
Je suis paillard, la paillarde me duit:
L’ung vault l’autre, c’est à mau-chat mau-rat;
Ordure avons et ordure nous suyt,
Nous deffuyons honneurs, et il nous fuyt,
En ce bourdel où tenons nostre estat.
Il est impossible de peindre sous des couleurs plus hideuses cet horrible concubinage, où l’homme vivait de la prostitution de la femme, qu’il favorisait et protégeait. Villon nous fait pénétrer avec lui dans ces bouges infects, où la plus sale débauche donnait asile à l’ivrognerie. La fameuse Macette de Regnier n’est pas mieux pourtraicte que la Margot de Villon.
Villon avait été le bien-aimé (le franc-gontier) de Margot, qu’il battait quand l’argent n’arrivait pas au logis; mais, à lire son Grand Testament, on découvre à chaque instant que Margot avait bien des rivales de la même espèce. Ainsi, le poëte, mis en belle humeur, parle de Marion l’Ydolle, et de la grand Jehanne de Bretaigne, qui tenaient publique école,