On s’explique par là comment la justice ecclésiastique et séculière sévissait avec tant de rigueur contre les sorciers et les sorcières: elle avait compris dans la sorcellerie tous les actes les plus exécrables de la dépravation humaine, et quand elle condamnait un sorcier, elle lui appliquait la pénalité de l’inceste, de la sodomie et de la bestialité, comme s’il était coupable de tous ces crimes. La sorcellerie, qui n’était autre que la débauche, nous croyons l’avoir prouvé, se répandit de si furieuse manière en Europe au seizième siècle, que le fameux Troiséchelles, qui fut condamné au feu en 1571, et qui obtint sa grâce à condition qu’il dénoncerait tous ses complices, dit au roi qu’on pouvait évaluer à 300,000 le nombre des sorciers en France. «Il s’en trouva si grand nombre, riches et pauvres, dit Bodin, que les uns firent eschapper les autres, en sorte que ceste vermine a tousjours multiplié avec un tesmoignage perpétuel de l’impiété des accusez, et de la souffrance des juges qui avoyent la commission et la charge d’en faire le procès.» L’impunité eût fait de la France entière une vaste arène de sorcellerie ou de Prostitution. Il n’y avait que 100,000 sorcières dans le royaume sous le règne de François Ier, suivant le calcul du père Crespet, dans son traité De la Haine de Satan. Troiséchelles, qui s’entendait sans doute en ce genre de statistique, révéla que ce nombre avait triplé, en moins d’un demi-siècle. Filesac, docteur de Sorbonne, autre faiseur de statistique démoniaque, écrivait, en 1609, que les sorciers étaient plus nombreux que les prostituées. Il cite, à l’appui de son dire, deux vers de Plaute, qui signifient qu’il y a plus de femmes de joie et de proxénètes, que de mouches en été:
Nam nunc lenonum et scortorum plus est fere,
Quam olim muscarum est, cum caletur maxime.
Trucul., act. I, sc. 1.
Puis, il ajoute, dans son traité De Idolatria magica: «Etiam magos, maleficos, sagas, hoc tempore, in orbe christiano, longe numero superare omnes fornices, et prostibula, et officiosos istos, qui homines inter se convenas facere solent, nemo negabit, nisi elleborosus existat, et nos quidem tantam colluviem mirabimur ac perhorrescimus.» Cette dénonciation n’allait à rien moins qu’à faire juger par l’Inquisition la moitié de la France; mais il ressort de cette citation du grave Filesac, que les jurisconsultes ne voyaient dans la sorcellerie qu’une forme de la Prostitution la plus criminelle, et qu’ils étaient obligés de recourir à toute la sévérité des lois, pour réprimer des désordres qui corrompaient les mœurs publiques, et qui auraient fini par détruire la société dans son principe. On avait l’air d’attribuer à la malice du démon une quantité d’actes détestables qui n’accusaient que la dépravation des hommes, et l’on se gardait bien de diminuer l’horreur dont la crédulité du vulgaire entourait le sabbat, car si l’on avait montré les choses sous leur véritable aspect, le sabbat eût été encore plus fréquenté, tant la curiosité sert de dangereux mobile à la dépravation morale et physique. Les tribunaux se montraient impitoyables envers les sorciers, mais, à coup sûr, ils savaient, en général, que le diable était bien étranger aux crimes de lèse-majesté divine et humaine que la débauche mettait sur le compte de la sorcellerie. On pourrait donc, jusqu’à un certain point, justifier la terrible législation du moyen âge à l’égard des sorciers, et prouver que la société était forcée de se défendre ainsi, par le fer et par le feu, contre la gangrène envahissante de la Prostitution publique.
[CHAPITRE XXVII.]
Sommaire.—La Prostitution dans l’hérésie au moyen âge.—Homogénéité de l’hérésie et du sensualisme.—Le manichéisme reparaît dans toutes les hérésies.—Assemblées secrètes.—Leur but et leur usage.—Les Bulgares ou bougueres.—Leur doctrine.—Leur destruction en France.—La bouguerie.—Patares et cathares.—Étymologie de ces différents noms.—Stadings, Fratricelles, Begghards.—Les Flagellants.—Leurs réunions impudiques.—Avantages moraux de la flagellation selon les casuistes.—Abus qu’en faisait aussi le libertinage.—Portrait d’un flagellant par Pic de la Mirandole.—Flagellations publiques en France.—Procession des Battus sous Henri III.—Les nouveaux Adamites.—Leur prophète Picard.—Cérémonial du mariage des Picards.—Les Turlupins.—Origine de ce nom.—Leur costume indécent.—Fraternité des pauvres.—Jehanne Dabentonne brûlée vive au Marché-aux-Pourceaux.—La Vauderie d’Arras.—Les Anabaptistes.—Leurs dogmes de Prostitution.—Bayle s’en moque, et les combat par le ridicule.—Les bons et les mauvais hérétiques.—Les réformés calomniés à cause de leurs assemblées.—La cour de Rome, dite la Grande Prostituée.—L’hérésie déclare la guerre à la Prostitution.
Nous avons déjà vu, aux premiers siècles de l’ère chrétienne, la Prostitution sacrée survivre au paganisme, se reproduire, et se perpétuer dans l’hérésie; nous avons vu l’hérésie, fondée sur la satisfaction des sens, se multiplier à l’infini dans le giron de l’Église du Christ, et n’en sortir avec effervescence que pour se livrer à tous les débordements des passions physiques. On a compris que le christianisme naissant, qui ne faisait appel qu’aux nobles et généreux élans de l’esprit, avait dû employer les moyens de rigueur pour comprimer et pour étouffer des sectes qui corrompaient les mœurs et menaçaient l’avenir de la société nouvelle, en donnant plein pouvoir aux forces aveugles et brutales de la matière. Mais les persécutions, émanées de l’autorité des conciles et dirigées par le bras séculier des Églises grecque et latine, n’avaient pas anéanti l’hérésie, quoiqu’elles eussent fait disparaître de la face du monde chrétien les hérésiarques et les hérétiques; après des guerres sanglantes, après des supplices et des massacres innombrables, le principe de l’hérésie restait vivace et persévérant, car ce principe n’était autre que la Prostitution sacrée.
Voilà comment l’hérésie, en variant sa forme et en changeant de nom, a reparu sans cesse à travers le moyen âge; voilà pourquoi la Prostitution a souvent essayé de se réfugier dans l’hérésie, ainsi que dans une forteresse où elle pouvait braver avec audace la morale de l’Évangile et l’austérité du dogme chrétien. Il y avait, sans doute, dans les différentes sectes de l’hérésie, des docteurs et des philosophes, qui s’attachaient de bonne foi aux discussions métaphysiques et qui ne cherchaient que la vérité, avec passion, sinon avec discernement; mais le vulgaire, mais les esprits faux et pervers, les imaginations faibles ou dépravées, les natures ardentes et vicieuses, étaient entraînés à la poursuite des jouissances matérielles, et ne voyaient dans la pratique religieuse qu’une affaire de honteux sensualisme. On ne saurait mieux expliquer ce qui fit si longtemps l’invincible opiniâtreté de l’hérésie, qui avait constamment recours aux mêmes séductions et qui en obtenait partout les mêmes résultats.
Depuis le douzième siècle jusqu’à nos jours, l’hérésie a fait en France de nombreuses apparitions, dans lesquelles on reconnaît ordinairement le germe du manichéisme et le fruit de la Prostitution. Bayle, dans son Dictionnaire, s’est occupé du manichéisme, pour démontrer que cette forme de l’hérésie était née tout naturellement du contraste des passions qui sont en lutte dans la vie de l’homme: «Comment se peut-il faire, disait-il (article de Guarin), que le genre humain soit attiré vers le mal par une amorce presque insurmontable, je veux dire par le sentiment du plaisir, et qu’il en soit détourné par la crainte des remords ou par celle de l’infamie et de plusieurs autres peines?... Le manichéisme est apparemment sorti d’une forte méditation sur ce déplorable état de l’homme.» Bayle raisonnait comme un philosophe, mais la plupart des manichéens n’étaient pas capables de raisonner là-dessus, ni de comprendre même le raisonnement: ils acceptaient les yeux fermés un dogme et un culte, qui favorisaient leur sensualité et leur libertinage: la religion devenait ainsi pour eux une continuelle excitation à la débauche.
Nous allons constater rapidement la présence de la Prostitution dans l’hérésie, en France, presque à toutes les époques. Il faut remarquer d’abord que, dans chaque hérésie, à partir du douzième siècle, les sectaires tenaient des assemblées secrètes, la nuit plutôt que le jour, dans des lieux déserts ou fermés. Ces assemblées avaient pour objet ou pour prétexte la pratique du culte: ici, les deux sexes se trouvaient réunis; là, ils étaient séparés, au contraire; ailleurs, les hommes seuls avaient le droit d’être admis dans ces mystérieux cénacles. Tout s’y passait dans l’ordre et dans la convenance, car il ne s’agissait que de prier et d’adorer en commun; mais, en certains cas, il y avait eu des abus et des désordres, au profit de l’impureté de quelques faux apôtres ou néophytes, et l’opinion publique s’était emparée des bruits scandaleux qui couraient sur les assemblées des hérétiques: on accusait ceux-ci d’éteindre les lumières à un signal donné, et de se livrer dans les ténèbres à tous les égarements de la chair. Tantôt, on leur attribuait les plus honteux excès de la promiscuité; tantôt, on leur reprochait d’outrager la nature par d’abominables habitudes de sodomie.