Les Bulgares, qui ne se multiplièrent en France qu’à la fin du douzième siècle, avaient commencé, dès le dixième, à se répandre en Europe et à se fixer en Bulgarie, où ils eurent une espèce de pape ou de Prêtre-Jean, qui était leur chef spirituel. Le nom de Bulgares, appartenant alors à une nation, devint un nom de secte et se propagea dans tous les pays, avec l’hérésie, qui n’était autre que l’ancien manichéisme. Ce nom fut bientôt corrompu dans la langue française qu’on parlait à cette époque; car, au lieu de bulgares, on disait bougares et bouguères (bugari et bugeri dans la basse latinité); de bougueres on fit bougres, et l’on comprit sous cette qualification générique tous les hommes dépravés, qui se conformaient, dans leurs mœurs, à la doctrine et à l’exemple des véritables Bulgares. Ces derniers regardaient comme un sacrilége les rapports naturels des deux sexes, même dans l’état de mariage; ils ne toléraient pas entre époux la conjonction charnelle, si ce n’était en vue de la procréation des enfants; quelquefois même, ils oubliaient cette destination providentielle de l’humanité, pour interdire absolument à l’homme tout commerce sexuel avec la femme. Une aussi monstrueuse hérésie contre la loi de nature avait dû exposer les bulgares aux plus graves accusations, qu’ils se chargeaient peut-être de confirmer par leur manière de vivre. Quoi qu’il en soit, leur hérésie avait fait des progrès effrayants, surtout dans le Languedoc, lorsque Philippe-Auguste, selon une Chronique manuscrite citée par Ducange (au mot Bulgari) «envoïa son fils en Albigeois pour destruire l’hérésie des bougres du pays.» La même Chronique ajoute, sous l’année 1225: «En cest an, fist ardoir les bougres frères Jean, qui estoient de l’ordre des Frères prescheurs.»

Quant à l’ hérésie en elle-même, qui alluma des bûchers par toute l’Europe, on ne sait positivement si elle était coupable des horribles souillures que la voix du peuple lui prêtait; mais on voit que cette hérésie, que les chroniqueurs contemporains qualifient d’exécrable (omnium errorum fæx extrema, dit le moine d’Auxerre), avait pour synonyme le mot de bouguerie ou bougrerie, qui justifierait seul les rigueurs de la législation à l’égard des Bulgares. Saint Louis, dans ses Établissements, ne craignit pas, malgré sa charité et sa clémence, de réclamer la peine de mort contre ces hérétiques: «Se aucuns est soupeçonné de bouguerie, la justice le doit prendre et l’envoïer à l’évesque, et se il en estoit prouvez, l’on le doit ardoir.» Les Bulgares, pour se soustraire à la réprobation générale qui les poursuivait en France, n’eurent rien de plus pressé que de changer de nom: ils essayèrent de se mêler avec les Albigeois, qui les repoussaient avec horreur, et de se rattacher aux Vaudois, qui ne voulaient pas être flétris de leur infâme nom. Ils furent appelés successivement Paterins, Patares, Cathares, Joviniens, etc. Mais, sous tous ces différents noms, ils étaient également suspects de bouguerie, et ils n’échappaient pas au bûcher, quand ils tombaient dans les mains des inquisiteurs. On peut même les accuser d’avoir provoqué, sous le règne de Louis VIII, par l’horreur qu’ils inspiraient, la croisade contre les Albigeois, avec lesquels on s’obstinait à les confondre.

Au reste, on pourrait trouver à l’aide de l’étymologie, dans les noms mêmes de ces ignobles hérétiques, la preuve des turpitudes qui caractérisaient leur secte impure. Le nom de Bulgari dérive de bulga, qui signifiait à la fois une sacoche de cuir, une bourse et les braies de l’homme: Ménage et Leduchat ne s’arrêteraient pas à ce simple aperçu étymologique, qui suffit cependant pour faire entendre tout ce que nous rougirions d’expliquer. Le nom de Paterini semble avoir été formé par contraction de Paterni et Paterniani, hérétiques également manichéens, qui, du temps de saint Augustin, prétendaient que les parties inférieures du corps avaient été créées non par Dieu, mais bien par le diable, et qui, en conséquence, ne se faisaient aucun scrupule de s’en servir pour toutes sortes de honteux usages (omnium ex illis partibus flagitiorum licentiam tribuntentes, impurissime vivunt, dit saint Augustin). De Paterin ou Patarin, on avait fait patalin et patelin, qui est resté dans la langue, pour exprimer que ces hérétiques usaient d’obscènes attouchements (palpando) à l’égard des prosélytes qu’ils voulaient entraîner au mal. Le nom de Cathari, suivant le docte Godefroi Henschenius, cité par Ducange, avait pour racine un mot allemand, caters, qui veut dire chat ou démon incube, et ce sobriquet, appliqué aux Bulgares, faisait allusion à leurs assemblées de débauche (propter nocturnas coitiones).

Tous les sectaires, par un raffinement de libertinage, s’imposaient des privations de tout genre et affectaient, en général, un détachement complet des choses matérielles; mais ce n’était qu’un masque de continence et d’abnégation, sous lequel ils se sentaient plus à l’aise pour s’adonner à leurs passions et lâcher la bride à la nature. Leurs pratiques de dévotion austère ajoutaient une sorte de ragoût à leurs débauches cachées. C’était toujours la Prostitution qui échauffait le prosélytisme et qui servait de lien occulte à l’hérésie. On ne peut expliquer autrement la faveur que rencontrait chaque nouvelle métamorphose du manichéisme, malgré les périls de la persécution catholique. Plusieurs sectes nées hors de France, celles des Stadings en 1232, celles des Fratricelles en 1296, celle des Begghards ou Beghins en 1312, et beaucoup d’autres non moins bizarres, n’eurent pas une existence aussi longue et aussi tenace que la secte des Bulgares, parce qu’elles n’étaient point aussi favorables aux mauvais instincts de l’homme. Lorsqu’on vit apparaître en 1259 la secte des Flagellants, on ne soupçonna pas d’abord que les pénitences volontaires de ces pécheurs, qui se flagellaient en public, pussent être une invention de luxure. Les nouveaux hérétiques marchaient deux à deux en procession, précédés de croix et de bannières; ils étaient nus jusqu’à la ceinture (solis pudendis honeste velatis) par les plus grands froids de l’hiver, et ils se frappaient eux-mêmes ou l’un l’autre, avec des fouets et des lanières de cuir, en poussant des gémissements et en versant des torrents de larmes; ils ne tardaient pas à se mettre tout en sang, et ils n’en continuaient qu’avec plus de fureur à se fustiger mutuellement. Ce n’est pas tout: ils se rendaient la nuit, dans la campagne, au fond des bois, en des lieux isolés et maudits: là, dans les ténèbres ou à la lueur d’une torche, ils redoublaient leurs flagellations, leurs cris et leurs folies impudiques. On devine les odieuses conséquences de ces réunions d’hommes et de femmes à demi nus, animés par le spectacle de cette indécente pantomime, dans laquelle chacun devenait acteur à son tour et arrivait graduellement au dernier paroxysme de l’extase libidineuse.

Les casuistes avouaient que cette fustigation individuelle ou réciproque avait pour résultat ordinaire la surexcitation physique des sens; mais ils prétendaient que le patient n’en avait que plus de mérite à dompter sa nature et à conserver sa chasteté sous l’empire d’une vive démangeaison de pécher. D’autres casuistes, au contraire, soutenaient que l’effet immédiat de la flagellation était de réprimer les mouvements désordonnés de la chair et de tenir en échec le démon qui se loge dans les parties honteuses. Voici en quels termes l’abbé Boileau, dans son Histoire de Flagellans, a osé traduire cette étrange proposition: Nec esse est cum musculi lumbares virgis aut flagellis diverberantur, spiritus vitales revelli, adeoque salaces motus ob viciniam partium genitalium et testium excitari, qui venereis imaginibus ac illecebris cerebrum mentemque fascinant ac virtutem castitatis ad extremas angustias redigunt. Quoi qu’il en soit, on ne peut douter que les Flagellants, qui avaient emprunté au paganisme le cérémonial indécent des Lupercales, ne trouvassent dans ces pénitences publiques un aiguillon de libertinage et une étrange récréation de sensualité. L’usage de la flagellation dans l’antiquité était bien connu de tous les débauchés, qui l’appelaient en aide pour se préparer aux plaisirs de l’amour. Mais, au moyen âge, si la flagellation érotique ne s’exerçait plus que rarement et dans le plus profond mystère, elle avait pris un caractère de férocité sanguinaire, qui se reproduisait dans les actes des Flagellants. Pic de la Mirandole, dans son Traité contre les astrologues (lib. III, cap. 27), nous indique assez ce que devait être la flagellation des hérétiques, en décrivant l’affreuse jouissance qu’éprouvait un libertin (prodigiosæ libidinis et inauditæ), qui se faisait battre de verges jusqu’à ce que le sang jaillît de toutes les parties de son corps: «Ad Venerem nunquam accendetur nisi vapulet. Et tamen scelus id ita cogitat; sævientes ita plagas desiderat, ut increpet verberantem, si cum eo lentius egerit, haud compos plene voti, nisi eruperit sanguis, et innocentes artus hominis nocentissimi violentior scutica desævierit.» Cet homme infâme arrivait par la douleur à la volupté, et la vue du sang, de son propre sang, mettait le comble à sa frénésie sensuelle.

La secte des Flagellants, qui venait d’Italie, et qui s’était rapidement propagée par toute l’Europe, ne fit que se montrer en France dans le cours de l’année 1259, car la puissance ecclésiastique s’empressa de foudroyer cette hérésie, qui n’était qu’un hideux spectacle de Prostitution. Mais, un siècle plus tard, les Flagellants reparurent en France, principalement dans les provinces de l’Est et du Nord, et ils recommencèrent leurs pénitences publiques, avec des fouets armés de pointes de fer, en chantant des cantiques et en s’excitant les uns les autres à ne pas se ménager. Il y avait la pénitence commune, dans laquelle hommes et femmes, la tête et le visage voilés, les épaules et les reins nus, échangeaient entre eux une grêle de coups de discipline. Il y avait aussi la pénitence individuelle, où chacun recevait, de la main du général de la dévotion, un nombre de coups analogue à la nature du péché qu’il lui fallait expier. Les pénitents s’étendaient tous à terre, dans diverses positions analogues aux différentes espèces de péché: le parjure élevait en l’air trois doigts de la main; l’adultère se couchait à plat ventre; l’ivrogne feignait de boire; l’avare, d’enfouir son argent; tous découvraient la partie du corps que la fustigation devait atteindre: cette fustigation, le chef de la confrérie la distribuait d’un bras vigoureux, au prorata des péchés qu’accusait la pantomime muette du patient. Le peuple accourait en foule à ces scandaleux spectacles, et il admirait avec enthousiasme la constance des martyrs volontaires qui ne se lassaient pas plus de battre que d’être battus. En 1343, pendant la grande Peste Noire, on comptait en France près de 800,000 flagellants, parmi lesquels il y avait des gentilshommes et de nobles dames, qui n’étaient pas moins avides de fustigation publique, et qui abandonnaient leurs châteaux, leurs familles et leurs armoiries, pour s’enrôler dans ces bandes de fanatiques et de libertins.

On ne sait trop comment ils disparurent en si peu de temps devant l’horreur et le dégoût des honnêtes gens; mais la flagellation religieuse leur survécut: elle fut dès lors concentrée dans les couvents, et elle n’outragea plus les regards et la pudeur des passants. Néanmoins, elle sortit encore une fois des cellules monastiques, et elle osa se promener effrontément dans les rues de Paris, quand le roi Henri III essaya d’établir l’ordre des Pénitents et figura lui-même dans les processions des Battus. Ce dernier essai de flagellation publique prouve assez combien le libertinage avait part à de pareils actes de dévotion simulée ou incohérente.

Dans la plupart des hérésies qui procédaient du manichéisme, les sectaires ne rougissaient pas de la nudité du corps; ils la regardaient même comme une condition essentielle des pratiques du culte, plus ou moins abominable, qu’ils rendaient à Dieu. Les Adamites, qui ne cessèrent jamais d’exister au milieu de l’Église chrétienne, où ils évitaient toutefois de causer du scandale, n’exigeaient cette nudité que dans leurs cérémonies secrètes; mais un de leurs adeptes, nommé Picard (ce nom-là n’est peut-être que la désignation de son pays natal), ne se contenta pas d’une nudité temporaire et accidentelle: il voulut que lui et ses disciples fussent toujours nus. Il se disait fils de Dieu, et annonçait que son père l’avait envoyé au monde, comme un nouvel Adam, pour rétablir la loi de nature. Or, selon lui, cette loi de nature consistait en deux choses: la nudité de toutes les parties du corps et la communauté des femmes. On appela Picards ceux qui écoutèrent ce prophète obscène et qui voulurent vivre suivant sa loi. Les rapports entre les deux sexes n’avaient pas lieu cependant sans l’aveu du chef de la secte. Dès qu’un des Picards éprouvait un désir de convoitise pour une de ses compagnes, il l’amenait au Maître et formulait ainsi sa requête: «Mon esprit s’est échauffé pour celle-ci (in hanc spiritus meus conculcavit)! Le Maître répondait par les paroles bibliques: «Allez, croissez et multipliez!» Et tout était dit. Les Picards, qui auraient cru perdre leur liberté originelle en renonçant à leur chère nudité, furent obligés de chercher une retraite hors de France, pour échapper aux poursuites de l’Inquisition. Ils se réfugièrent en Bohême, parmi les Hussites, qui, tout hérétique qu’ils étaient eux-mêmes, s’indignèrent des infamies de ces misérables, et les exterminèrent jusqu’au dernier, sans avoir pitié des femmes, qui étaient toutes enceintes, et qui refusaient obstinément de se vêtir dans la prison, où elles accouchèrent en riant et en chantant des chansons horribles. (Voy. le Dict. hist. de Bayle, au mot Picards.)

On n’imaginait pas que la Prostitution dans l’hérésie pût aller plus loin; mais en 1373, les Picards ressuscitèrent en France, sous le nom de Turlupins. Ce nom, dont l’étymologie n’a pas été fixée d’une manière certaine, paraît faire allusion à la vie errante et brutale, que menaient ces nouveaux Adamites, cachés au fond des bois comme les loups. Non-seulement ils allaient tout nus, comme les Picards, mais encore, à l’instar des cyniques de la Grèce, «ils faisaient l’œuvre de chair en plein jour, devant tout le monde.» Ce sont les termes, dont se sert Bayle, qui cite à l’appui un curieux passage du discours du chancelier Gerson: «Cynicorum philosophorum more omnia verenda publicitùs nudata gestabant, et in publice velut jumenta coïtu, instar canum in nuditate et exercitio membrorum pudendorum degentes.» Leur doctrine était à peu près celle des Begards, qui furent condamnés par le concile de Ravenne en 1312: ils enseignaient que l’homme est libre d’obéir à tous les instincts de la nature, et que la perfection réside dans une liberté sans bornes; ils ajoutaient que la créature doit être fière de tout ce qu’elle a reçu du Créateur. Voilà pourquoi ils attachaient tant de prix à leur état de nudité. Ils furent obligés pourtant de se couvrir, à cause du froid sans doute; mais ils se gardèrent bien de cacher les attributs de leur sexe, et ils se firent une loi d’exposer à la vue de tous les parties qu’ils considéraient comme divines. Le savant Genebrard dit positivement, dans sa Chronique, que cette secte détestable se faisait reconnaître à la nudité partielle qu’elle affectait d’étaler partout: Turelupini cynicorum sectam suscitantes, nuditate pudendorum et publico coïtu.

Ces infâmes s’étaient multipliés en Savoie et en Dauphiné, mais leur principale association était à Paris, et avait à sa tête une femme nommée Jehanne Dabentonne, qui fut brûlée vive au Marché-aux-Pourceaux, près de la porte Sainte-Honoré. On brûla en même temps les livres et les habits de la confrérie, avec plusieurs des prescheurs de cette superstitieuse religion, qui avait pris le nom de Fraternité des pauvres. Charles V envoya dans les provinces du midi Jacques de More, de l’ordre de Saint-Dominique, pour extirper une si exécrable hérésie; et Jacques de More, qui prenait le titre singulier d’inquisiteur des bougres de la province de France (voy. le Gloss. de Ducange, au mot Turelupini), n’accorda pas de grâce aux Turlupins et aux Turlupines qu’il put saisir en flagrant délit. Il ne resta bientôt de cette honteuse fraternité que le mot proverbial de turlupin, qui s’emploie encore dans le sens de mauvais plaisant et de plat bouffon, probablement en souvenir des prédications excentriques et des costumes ridicules de la secte de Jehanne Dabentonne.