Il y eut encore d’autres hérésies où la Prostitution la plus criminelle se couvrit du manteau religieux. Ainsi la fameuse Vauderie d’Arras, au quinzième siècle, n’était qu’un simulacre de doctrine vaudoise, qui se retrempait dans la sorcellerie et qui servait de prétexte à des assemblées nocturnes, pleines de mystères abominables. Nous avons raconté, dans le chapitre précédent, une partie de ces mystères, qui ressemblaient au cérémonial ordinaire du sabbat des sorciers; mais il existait d’autres réunions de Vaudois qui n’avaient rien à faire au diable et qui ne s’en conduisaient pas plus décemment: c’était une vaste association de débauche, organisée par des prêtres apostats, lesquels prêchaient le plus sale épicuréisme et en donnaient eux-mêmes l’exemple. Le vicaire de l’Inquisition au diocèse d’Arras, secondé par le comte d’Étampes, gouverneur de l’Artois, dirigea d’abord les poursuites contre des filles de joie, qui étaient les apôtres les plus dangereux de la Vauderie, et bientôt après on comprit, dans ces poursuites judiciaires, des bourgeois, des échevins, des chevaliers et des personnages de distinction, que la nouvelle hérésie avait déjà pervertis. On soumit les accusés à la torture; on leur arracha d’effrayantes révélations; on en fit périr un grand nombre dans les flammes. Cette terrible persécution contre les Vaudois d’Arras dura plus de trente ans, et alluma des milliers de bûchers dans l’Artois.

Vaudois, Anabaptistes, Adamites, Manichéens, n’étaient jamais bien morts: ils renaissaient de leurs cendres, tant il est vrai que le libertinage a des entraînements irrésistibles pour certaines natures perverses, faibles ou dépravées. Cependant, diverses hérésies, inventées par la Prostitution, eurent cours en Europe sans pénétrer en France, ou du moins sans y faire beaucoup de progrès. Ainsi, les Anabaptistes, qui eurent des armées à eux en Hollande et en Allemagne, se montrèrent à peine isolément dans les États du Roi Très-Chrétien. Cependant ils offraient à la Prostitution une prodigieuse carrière à parcourir, car non-seulement ils enseignaient que toute femme est obligée de se prêter à la concupiscence de tous les hommes, mais encore que tout homme est tenu également de satisfaire toutes les femmes. C’est Prateolus qui affirme le fait dans son Elenchus hereseon (lib. I, p. 27), et voici en quels termes il définit cette incroyable hérésie: «Dicunt postremo quamlibet mulierem obligatam esse ad coeundum cum quolibet viro eam petente, et contra eodem vinculo adstringunt omnem virum ad tantundem reddendum cuilibet mulieri hoc ab illo petenti.» Bayle, qui raille un peu vivement l’impossibilité matérielle d’une pareille doctrine, pense, avec raison, que c’était là une fable inventée par les adversaires des Anabaptistes, dans le but de les rendre à la fois odieux et ridicules: «La communauté des femmes, dit-il, n’égale point l’abomination de celle-ci; elle n’ôte pas la liberté de refuser; elle n’engage pas la conscience à tout acquiescement.» C’était déjà trop de vouloir établir en principe que le mariage est contraire à la loi de Dieu, et que la femme, pour se conformer à cette loi, doit appartenir successivement ou simultanément à tous ceux qui la convoitent. Le sexe le plus faible était livré, selon cette détestable hérésie, aux passions brutales et dépravées du sexe le plus fort. La Prostitution se trouvait introduite de la sorte dans le code religieux de ces fanatiques, qui donnèrent au monde le spectacle hideux de leurs étranges débordements, au milieu des plus atroces scènes de meurtre, d’incendie et de pillage, tant il est vrai que la Prostitution ressemble à un chemin glissant qui se cache sous des fleurs et qui mène aux abîmes.

Les Anabaptistes n’étaient que des manichéens déguisés, comme la plupart des hérétiques qui avaient essayé de faire secte depuis le douzième siècle et qui se gardaient bien d’avouer leur commune origine. Il y avait, au reste, dans toute hérésie, les bons et les mauvais, les purs et les impurs, de telle façon que chacun suivait l’impulsion de sa nature, selon qu’il obéissait plus ou moins à l’esprit ou à la matière. On peut donc reconnaître, avec le savant historien du Manichéisme, Beausobre, que les manichéens ont été souvent calomniés. Faut-il croire ce qu’on disait généralement, par exemple, de leurs assemblées nocturnes et des horreurs qui s’y commettaient à la faveur des ténèbres? Ce sont toujours de semblables accusations qui se reproduisent à toutes les époques, et il est remarquable que les païens attribuaient aux premiers chrétiens les mœurs dissolues et les pratiques sacriléges que les chrétiens attribuèrent plus tard aux hérétiques. On peut donc supposer que paganisme et christianisme se servaient des mêmes armes contre leurs adversaires, qu’ils s’efforçaient de déshonorer en les calomniant de la même manière. Dans l’hérésie, comme dans le christianisme primitif, il y eut certainement des natures ardentes, exaltées, perverses, qui employèrent le culte au contentement des sens et qui autorisèrent par là cette croyance, généralement établie dans le peuple, au sujet des abominations que favorisaient ces assemblées où l’on éteignait les lumières.

Les réformés eux-mêmes ne furent point exempts, dans l’origine, des soupçons injurieux qu’on attachait toujours aux assemblées nocturnes des deux sexes. Comme ces assemblées s’entouraient d’un profond mystère pour échapper à la curiosité et à la persécution des catholiques, comme elles cherchaient les nuits les plus obscures et les lieux les plus retirés, on supposa que la nouvelle secte avait des raisons de cacher ses cérémonies ainsi que sa doctrine. Le peuple se trouva tout porté à répandre ces indignes faussetés et à y ajouter foi. «J’ay ouy conter, dit Brantôme dans ses Dames galantes (je ne scay s’il est vray, aussy ne le veux-je affirmer), qu’au commencement que les huguenots plantèrent leur religion, faisoient leurs presches la nuit et en cachettes, de peur d’estre surpris, recherchés et mis en peine, ainsy qu’ils le furent un jour en la rue Sainct Jacques à Paris, du temps du roy Henry second, où des grandes dames que je scay, y allans pour recevoir ceste charité, y cuidèrent estre surprises. Après que le ministre avoit faict son presche, sur la fin leur recommandoit la charité; et incontinent après on tuoit leurs chandelles, et là un chascun et chascune l’exercoit envers son frere et sa sœur chrestienne, se la departans l’un à l’autre selon leur volonté et pouvoir: ce que je n’oserois bonnement asseurer, encor qu’on m’asseurast qu’il estoit vray, mais possible est pur mensonge et imposture.» Cependant, malgré les assertions du catholique abbé de Brantôme, qui raconte ensuite les aventures de la belle Grotterelle au prêche de Poitiers (voy. Dames galantes, disc. Ier), il est à peu près certain que jamais les novateurs du seizième siècle, en France, ne donnèrent lieu à des scandales que les Anabaptistes et les Adamites des Pays-Bas n’épargnaient pas alors à la pudeur publique. Ainsi, dans l’histoire des innovations religieuses de notre pays, on ne trouverait aucun fait à opposer à cette indécente assemblée qui se fit à Amsterdam, le 13 février 1535, dans laquelle sept hommes et cinq femmes, cédant aux excitations et à l’exemple d’un prophète anabaptiste, se dépouillèrent de tous leurs vêtements, les jetèrent au feu et sortirent, à travers les rues, dans un état de complète nudité. (Voy. la Rel. des tumultes des Anabapt., par Laur. Hortensius.) Il faut aller jusqu’aux convulsionnaires du dix-huitième siècle, pour rencontrer en France quelque chose d’analogue à cet aveuglement de Prostitution religieuse.

Cette persistance de la Prostitution dans l’hérésie, en tous les temps comme en tous les pays, prouve bien l’excellence de la morale évangélique, qui avait seule le pouvoir de combattre les grossiers appétits de la sensualité. L’hérésie commence, dès que le chrétien, sans cesse assailli et tourmenté par le démon de la chair, a brisé les liens de la continence et s’abandonne aux funestes instincts qui le poussent au vice. Si les disciples de Luther et de Calvin appelèrent la cour de Rome la Grande Prostituée, c’est que l’Église romaine, à l’époque où parurent ces réformateurs, avait entièrement oublié les préceptes de Jésus-Christ. L’hérésie cette fois s’était purifiée dans l’Évangile, tandis que le saint-siége devenait, pour ainsi dire, le honteux sanctuaire de la Prostitution. Ce fut l’hérésie qui fit rougir le catholicisme, en signalant la dépravation de ses ministres et la corruption de ses enfants; ce fut l’hérésie qui eut la gloire de remettre en honneur la chasteté des mœurs dans la religion de Jésus-Christ.

[CHAPITRE XXVIII.]

Sommaire.—Les vieux sermonnaires font l’histoire de la Prostitution de leur temps.—Selon Dulaure, la Prostitution était un vice de gouvernement.—Selon Henri Estienne, tout va de mal en pis.—Olivier Maillard, Michel Menot, Jean Clerée, Guillaume Pepin et autres prêchaient pour le petit peuple.—Leurs auditeurs ordinaires.—Les vendeurs dans le temple.—Nombre des filles publiques à Paris au quinzième siècle.—Admiration du poëte Antoine Astezani.—Les amoureux à l’église.—Les sermons étaient-ils débités en latin ou en français?—Olivier Maillard à Saint-Jean en Grève.—Extraits de ses sermons et de ceux de Michel Menot, relatifs aux mauvais lieux, aux prostituées, aux proxénètes des deux sexes, et aux débauchés.—Ces citations prouvent que la Prostitution s’était énormément accrue sous Louis XI, Charles VIII et Louis XII.—Les mères qui vendent leurs filles et les filles qui gagnent leur dot.—Style macaronique de Menot.—Le courtier d’amour et les cinq femmes.—Débordements des ecclésiastiques.—Les concubines à pain et à pot.—Mystères des couvents, d’après Théodoric de Niem.—Les jeux de mots, en chaire, de l’Italien Barletta.—Causes des progrès de la Prostitution.

Nous avons recueilli les preuves de cette Histoire dans les ouvrages des poëtes, qui menaient la plupart une vie vagabonde et libertine; nous avons constaté combien ces ouvrages étaient les miroirs fidèles des mauvaises mœurs, à l’époque où ils avaient été composés. Ce n’est plus chez les poëtes, que nous allons chercher maintenant les vestiges de la dépravation publique à la fin du quinzième siècle et au commencement du seizième; c’est dans les sermons des prédicateurs contemporains, que nous trouverons des couleurs nouvelles, plus vraies et plus hardies, pour compléter ce tableau étrange d’une corruption générale qui témoigne de l’impuissance des lois divine et humaine contre le démon de la sensualité. Dulaure qui, dans son Histoire de Paris, s’est servi également des vieux sermonnaires pour peindre l’état moral de la société à cette même époque, n’a point exagéré les choses en représentant la Prostitution comme la reine triomphante du quinzième siècle; mais il a eu tort de dire qu’elle «n’était qu’un des moindres effets des vices du gouvernement.» Le gouvernement n’avait rien à voir en cette affaire. «La Prostitution, autorisée par les rois, s’écrie l’impitoyable Dulaure, était encore favorisée par le grand nombre des célibataires, prêtres et moines; par le libertinage des magistrats, des gens de guerre, etc.» Dulaure ne soutenait pas la thèse de l’Apologie pour Hérodote, où Henri Estienne s’efforce de démontrer que tout va de mal en pis ici bas, «car, dit-il, quelque corruption qu’il y peust avoir, il est vraysemblable qu’elle estoit petite à comparaison de celle qui est ensuyvie, veu que tousjours depuis elle a monté comme par degrez.»

Les sermonnaires, et surtout ceux qui prêchaient dans le genre naïf ou trivial pour se mettre à la portée du vulgaire, nous offrent des témoignages incontestables de la perversité de leur siècle, et l’on peut, sans craindre de se tromper, accepter comme vrais la plupart des faits qu’ils retracent dans leurs discours. Olivier Maillard, Michel Menot, Jean Clérée, Guillaume Pepin et plusieurs autres prédicateurs fameux, qui ne se piquaient pas de faire de la rhétorique en chaire, avaient plus d’action et d’autorité sur leur auditoire composé de peuple et de petites gens, lorsqu’ils parlaient avec l’éloquence du cœur, du bon sens et de l’honnêteté, lorsqu’ils abordaient franchement la peinture des vices et des turpitudes, qu’ils voulaient flétrir. Ils étaient sans doute grossiers et souvent effrontés dans leurs expressions comme dans les exemples qu’ils choisissaient pour les placer sous les yeux de leurs auditeurs; mais, en frappant fort, ils n’en frappaient pas moins juste et ils arrivaient certainement à des résultats très-respectables par des moyens qui ne l’étaient guère. On peut assurer que ces sermons, qui nous paraissent aujourd’hui ridicules et scandaleux, opéraient alors une foule de conversions réelles, et que le prédicateur, en descendant de la chaire, voyait les confessionnaux se remplir de pécheurs repentants. On s’est beaucoup diverti de nos jours aux dépens de ces vieux sermonnaires, qui avaient de si bizarres procédés oratoires et qui débitaient une foule de coq-à-l’âne et de bouffonneries excentriques, qu’ils accompagnaient de la plus incroyable pantomime; mais on n’a pas seulement pris garde à l’espèce de public qui venait écouter la parole, assez peu édifiante pour nous, de ces moines prêcheurs.