Ce public, parmi lequel le sexe féminin était sans doute en majorité, ne se recommandait pas par la décence de sa tenue, ni par la pureté de ses intentions. Ce n’étaient que femmes et filles, indécemment vêtues, faisant ce qu’on appelait «la chasse au regard,» agaçant les hommes, donnant des rendez-vous et s’y rendant aussitôt sans sortir de l’église, cherchant aventure, passant des contrats de galanterie ou ventes d’amours: «Celui qui mènerait son cheval à l’église pour le vendre, dit l’auteur d’un poëme latin, manuscrit, intitulé Matheolus bigamus, ferait une action très-inconvenante, mais les femmes, qui sous prétexte de religion viennent à l’église pour s’y vendre elles-mêmes, ne sont-elles pas plus coupables? Ne convertissent-elles pas la maison du Seigneur en un marché de Prostitution?» Le même poëte énumère toutes les églises et chapelles de Paris, où se tenait cette foire de Prostitution, et qui, par cela même, dit-il avec une candide impudence:
Font à nos dames grand soulas!
Nous avons vu que Paris comptait au quinzième siècle cinq ou six mille belles filles vouées à la Prostitution légale; c’est un écrivain contemporain qui en a fixé le chiffre. Un poëte italien, Antoine Astezani, qui voyageait en France vers ce temps-là, écrivait dans une de ses lettres datées de Paris: «J’y ai vu avec admiration une quantité innombrable de filles extrêmement belles; leurs manières étaient si gracieuses, si lascives, qu’elles auraient enflammé le sage Nestor et le vieux Priam.» (Voy. Jeanne d’Arc, par Berryat Saint-Prix, p. 311.) Nous avons rapporté, en effet, d’après le Journal du bourgeois de Paris, que le prévôt de la ville, Ambroise de Loré, avait laissé s’accroître démesurément le nombre des folles femmes, malgré les ordonnances, à ce point que l’auteur du Journal s’écrie avec indignation: «Il y en avoit trop à Paris!» Enfin, nous ne doutons pas, comme nous l’avons déjà fait entendre ailleurs, que ces folles femmes, qu’on arrêtait sans cesse en contravention, à la porte des églises, avec des chapelets, des agnus-Dei et des livres d’heures, ornés d’or et d’argent, ne fussent les piliers les plus assidus des prédications, où elles allaient faire des amoureux. Clément Marot, qui s’est mis en scène dans son Dialogue de deux amoureux, avoue qu’il avait rencontré sa belle à l’église; cette belle était probablement la lingère du Palais, dont il fut épris avant qu’elle lui eût laissé des souvenirs cuisants. Son ami lui demande en quel endroit il est devenu si subitement amoureux.—En une église! reprend le poëte en soupirant.
Là commençay mes passions!
L’autre se met à rire, et s’écrie gaiement:
Voilà de nos dévotions!
On a longuement disserté pour savoir si le prédicateur, qui s’adressait à cette galante assemblée, lui parlait français ou latin. Les uns ont soutenu que les sermons, prêchés en langue vulgaire, avaient été mis en latin pour l’impression; les autres, au contraire, ont pensé que, les avocats plaidant en latin, les prédicateurs ne devaient pas se servir de la langue vulgaire. La question, quoique traitée avec érudition de part et d’autre, est restée pendante; ce n’est pas le lieu de la résoudre ici. Nous remarquerons toutefois qu’Olivier Maillard ayant prêché à Bruges en français (voy. ce Serm., in-4 goth. de 12 ff., sans date), on a peine à croire qu’il ait prêché en latin, à Paris, à Tours et à Poitiers. Il est probable que ses sermons, recueillis par le moyen de la stéganographie lorsqu’il les débitait, furent traduits en latin macaronique, comme ceux de l’italien Guillaume Barletta ou Barlète, qui prêchait à Venise dans sa langue et dont les sermons n’ont été publiés qu’en latin. Or, le latin macaronique convenait à merveille pour reproduire le langage burlesque et libre de ces prédicateurs populaires.
Olivier Maillard, dont la réputation était faite du temps de Louis XI, prêchait ordinairement à Saint-Jean en Grève, et l’on doit supposer que la population impure des rues voisines se pressait en foule à ces sermons, qui ont souvent pour objet la luxure et la débauche de son temps (hujus temporis, dit-il à tout propos). Il appelle les gens et les choses par leurs noms; il n’emploie les périphrases, que pour ajouter un trait de plus à ses peintures grossières; il a l’air de ne pas songer à la sainteté du lieu où il prononce ses invectives contre les agents et les actes de la Prostitution; il affecte même d’emprunter ses expressions au vocabulaire du vice qu’il flagelle; mais, néanmoins, on ne saurait jamais l’accuser, malgré cette licence de termes et d’images, d’une immoralité qui n’est pas dans sa pensée. Il faut se rappeler, aussi, qu’en ce temps-là l’obscénité du langage n’était point la conséquence d’une vie obscène, et que, dans les sujets les plus graves, les plus sérieux, les plus dignes, l’emploi d’un mot libre ou d’une figure indécente ne semblait pas un outrage fait aux oreilles chastes et aux cœurs honnêtes.
Pour bien apprécier ce qu’était la Prostitution parisienne à la fin du quinzième siècle, il suffit d’extraire, des sermons d’Olivier Maillard et de Michel Menot, ce qu’ils disent des mauvais lieux, des prostituées, des proxénètes de l’un et de l’autre sexe; des débauches et des infamies de toute nature qu’ils reprochent à leurs contemporains. Nous nous servirons, de préférence, pour nos citations, du style élégant et coloré d’Henri Estienne, qui a traduit un grand nombre de ces mêmes extraits dans son Introduction au traité de la conformité des merveilles anciennes avec les modernes, ou Traité préparatif à l’Apologie par Hérodote. Henri Estienne, en bon réformé qu’il était, se faisait un malin plaisir de rendre le catholicisme responsable des libertés incongrues et indécentes de la chaire catholique, sans prendre garde que Luther, et Calvin, dans leurs sermons comme dans leurs écrits, n’avaient pas mis beaucoup plus de réserve quand ils décrivaient les excès de la Grande Prostituée Romaine.
Commençons par les lieux de débauche. «Il y a des prostituées dans toutes les rues de Paris,» dit Maillard: Hodie quis vicus non abundet meretricibus? (Quadrages., serm. 23.) Il se plaint des bourgeois de la ville, «qui donnoyent leurs maisons à louage aux putains, maquereaux et maquerelles. Item, qu’au lieu que le roy S. Louys avoit faict bastir une maison aux putains hors la ville, alors les bordeaux estoyent en tous les coins de la ville.» Il s’adresse aux magistrats, pour les sommer de faire exécuter l’ordonnance de saint Louis: Ego facio appellationem, nisi deposueritis ribaldas et meretrices a locis secretis. Habetis lupanar fere in omnibus locis civitatis. «Où sont les ordonnances du roy saint Louis? s’écrie-t-il. Il avoit ordonné que les bordeaux ne fussent point auprès des colléges, au lieu que maintenant la première chose que rencontrent les escoliers au sortir du collége, c’est le bordeau!» Il s’en prend toujours aux propriétaires des maisons, qui ne se soucient que de toucher de bons loyers; et cependant il avoue que, si les ribaudes étaient chassées des grandes villes, le libertinage y ferait plus de scandale: «O maquerellæ et meretrices! Et vos, burgenses, qui locatis domos ad tenendum lupanaria, ad exercendum suas immunditias et ut lenones vadant, vultis vivere de posterioribus meretricum?»